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15 décembre 2007 6 15 /12 /décembre /2007 10:49
 
...Moralité tombe à l’eau.
 
 
Caligula de Tinto Brass et Bob Guccione
 
 
 
            Le film Caligulavient d’apparaître en DVD sur nos rayonnages. Un vent de scandale accompagne cette sortie, celui qui soufflait déjà avec rage sur le tournage en 1979. Il faut présenter en quelques lignes cette stupéfiante production avant de plonger dans ses tréfonds. Caligula est peut-être avant tout une énigme, un projet d’une audace renversante. C’est d’abord une superproduction au budget colossal et un péplum au casting royal (Peter O’Toole le mémorable Lawrence d’Arabie, Helen Mirren de La Royal Shakespeare Academy). Un signe avant-coureur cependant : l’empereur Caligula sera interprété par un acteur dont le nom avait déjà été associé à un projet sulfureux : Malcolm McDowell, le Alex d’Orange Mécanique.
 
Caligula, par sa taille, par le foisonnement de costumes, de figurants et de décors, n’a rien à envier au Ben-Hur de William Wyler ou aux films fastueux de Cecil B DeMille. Mais à une différence près (et non des moindres), il s’agit de mettre en chantier ce film d’une heure quarante et de mobiliser pendant plusieurs semaines tous les talents du moment pour raconter l’histoire d’un fou, la trajectoire suicidaire d’un empereur tyrannique et paranoïaque. En toile de fond, une société décadente rongée par la vulgarité et la maladie. Voilà l’ambition de ce long-métrage : mettre en scène de la façon la plus spectaculaire qu’il soit un chapitre maudit de l’histoire et retracer avec force le règne bref et sanguinaire de Caligula.  
 
            Mais Caligula est ce genre de film que les gens attendent impatiemment sans en assumer les raisons ni les conséquences. On apprend, alors que le tournage se déroule dans le secret le plus total, que Penthouse, une des grosses pointures dans l’industrie du porno, est mêlé au projet. La traque des journalistes en quête de scoops commence. Ils seront systématiquement repoussés. Caligula sera donc un film attendu mais, à sa sortie, impitoyablement censuré. Il déchaînera les passions, les haines, et deviendra finalement la superproduction la plus scandaleuse de l’histoire du cinéma.
 
Passons à présent à l’analyse.
 
            Comme tout film provocant, Caligula est d’abord très visuel. On sent presque dès la première scène que les réalisateurs cherchent à nous gifler, à nous malmener en nous lançant au visage des images d’une sensualité et d’une crudité surprenante. Le film s’ouvre sur un pré générique où l’on découvre un couple très légèrement vêtu en train de se poursuivre dans une forêt. Les deux jeunes gens finissent en riant par se rejoindre et s’unir. A travers les toges et les robes flottantes, les corps se dévoilent. Les poils pubiens apparaissent, les seins roses et pointus émergent du drapé. La scène est rayonnante et joyeuse. La musique est extrêmement douce. Cependant, le spectateur ressent une gêne. Il se dégage de cette scène idyllique, un étrange sentiment de malaise. Il ignore encore que le couple est incestueux et qu’il s’agit en réalité de Caligula et de sa sœur Drusilla dont il est éperdument amoureux. Toute l’ambiguïté du film est dans cette scène. Les personnages semblent libres et épanouis. Ils exhibent avec allégresse leur corps. Le spectateur ressent cette joie mais il y participe en voyeur. C’est le talent du scénariste Gore Vidal et celui du réalisateur qui est à l’œuvre. Ils distillent avec habileté les éléments qui vont créer le drame et nouent avec le spectateur une relation faussée. Le parti pris est évident. Nous ne serons jamais en osmose totale avec ces personnages car nous sommes pieds et poings liés à la morale. Le couple est alors au-delà puisqu’ils piétinent sans gravité le tabou de l’inceste. Le spectateur attiré par la sensualité des corps se met brusquement à regretter d’être un individu moral. En une scène, Tinto Brass introduit une problématique essentielle : la liberté est-elle une forme d’amoralité ? 
 
            Les scènes suivantes vont approfondir cette brèche. Caligula, après avoir ordonné le meurtre de son grand-père qui régnait en tyran, se révèle de nouveau épris de liberté. Il incarne, mais cette fois à l’échelle politique, une forme de contestation, une remise en cause de la règle. Il n’aura de cesse, une fois empereur, de fragiliser les institutions totalitaires et de traquer les personnalités puissantes qui tirent dans l’ombre les ficelles. Le Sénat est assez rapidement un de ces farouches ennemis. Dans une des scènes les plus mémorables du film, il impose aux femmes de sénateurs de se prostituer. Le rire de Caligula, cruel et pervers, recouvre ainsi une vengeance sociale puisque n’importe qui (riche comme pauvre) peut venir « posséder » la noblesse. L’amant amoral de la première scène était irrémédiablement appelé à se transformer en empereur amoral
 
Ce n’est pourtant pas exactement cette trajectoire qu’il suivra. L’amoralité assumée de Caligula était toujours, pour lui, le garant de sa liberté totale. Il pouvait s’y complaire tant qu’il n’avait pas de responsabilités. Mais lorsqu’il accède au pouvoir, il devient brusquement la règle. Lui qui s’y opposait farouchement se voit incarner la morale. Les têtes se baissent sur son passage, les regards se posent sur lui mais surtout les oreilles attendent des ordres, des conseils de sa part. Le déclin de Caligula commence. Il essaye donc de passer d’une logique individualiste contestataire à une démarche révolutionnaire collective. Caligula commet alors une erreur terrible. Il est persuadé qu’il pourra représenter le pouvoir tout en le niant, incarner la règle tout en la transgressant, demeurer libre tout étant empereur. Son fantasme est si encombrant qu’il change sans s’en apercevoir. De contestataire, il se transforme en tyran. Et comme il hait la règle, il apprend à se haïr lui-même. Il fait exécuter ceux-là même qui le soutiennent et qui lui ont permis d’accéder au pouvoir. L’arrestation de Macron est à ce titre significative. Macron est l’homme qui a assassiné Tibérius pour lui. Une fois au pouvoir, Caligula veut éliminer l’homme qui l’a, d’un certain point de vue et à son insu, précipité dans une impasse. Car pour Caligula il n’y a pas d’issue. Plus les gens l’aident et plus ils le font souffrir. Plus ils le soutiennent et plus il les hait.
 
Le coup fatal lui est porté lorsqu’il assiste impuissant à la mort de sa sœur Drusilla. Elle était ce qu’il avait fait de plus audacieux et de plus pur : rester moral dans l’amoralité, faire de cet inceste une véritable histoire d’amour. Drusilla morte, Caligula se retrouve confronté à lui-même. Il n’est plus qu’un tyran qui déteste la règle, un empereur qui déteste l’empire, un homme puissant qui ne se sait que faire du pouvoir. Il n’a plus qu’une solution : la folie. Il exige de ses soldats qu’ils se déshabillent et, épée à la main, il les envoie charger dans la mer. Derrière cet acte dément, demeurent encore sa haine et son mépris pour les hommes qui marchent au pas. Mais il sait que, jusqu’à sa mort, il sera responsable de ces esclaves.
 
            Lorsqu’un homme évolue dans un milieu qu’il abhorre, occupe une fonction qui le ronge et dirige une humanité qu’il méprise, il est appelé à mourir. L’épisode final, violent et brutal, met en scène son assassinat commandité par les sénateurs. Mais il s’enfonce lui-même l’épée dans le corps pour mettre un terme à cette vie qui demandait de la liberté là où il y avait de la règle. Caligula est devenu fou parce qu’il n’a pas résisté à la tentation de se creuser une place dans un monde qui ne lui correspondait plus. Caligula était d’un autre temps. Un homme plongé dans l’absurdité du monde et qui n’a pas trouvé de solution.

Valère Trocquenet   
  
 
 

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commentaires

le bineau 16/12/2007 18:58

Le Bineau trouve le commentaire du Valère excellent. Pour l'avoir moi-même vu et apprécié, je ne peux être que totalement d'accord avec tes pensées. La question est maintenant: pourquoi TOUS les films ne sont-ils pas du calibre d'un Caligula ou d'un orange Mécanique? Sommes-nous destiné à voir Drucker et ses clones ad vitam aeternam ou pouvons nous envisager de nouveaux Pollack et Desproges? Mon Valère, les serons-nous?Encore Bravo, et merci