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14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 20:00

     Valère s’est récemment livré à une belle analyse de Caligula, de Tinto Brass et Bob Guccione.

Je préfère le dire d’emblée : ce film, je ne l’ai pas vu ! et j’ai recopié le nom  des réalisateurs consciencieusement – sans les connaître non plus !

C’est sur ces bonnes bases que je vais m’autoriser à réfléchir à mon tour. Du culot ? Non. Car la critique de Valère, elle, je l’ai bien lue, et elle me pose quelques problèmes que je veux mettre en lumière. 

     Film sur le pouvoir, la morale et la liberté (je laisse de côté la sexualité, qui n’est pas un sujet secondaire, mais que je tiens, en l’occurrence, pour un amplificateur de la problématique soulevée).

Histoire d’un fou, en effet, mais d’un empereur  fou. Ce qui signifie que toute chose sera poussée à l’excès, donc d’une visibilité hyperbolique. Tant mieux. La tâche nous est simplifiée. 

     Après une introduction (indispensable) et la description d’une première scène ( érotique), Valère écrit : « En une scène, Tinto Brass introduit une problématique essentielle : la liberté est-elle une forme d’amoralité ? »  

     Bizarre. Formulation bizarre.

La liberté, tout le monde connaît ou croit connaître. Notre époque est friande de liberté. Les « libérations » surabondent : la femme, l’enfant, l’homosexuel, etc. Etre libre, en gros, c’est faire ce qu’ on veut. Quant à la moralité … notre époque, dirons-nous, en est moins friande. Le mot ne sent pas bon, depuis quelques décennies. Pétain. L’Eglise. L’Ordre moral. C’est la mal aimée du temps. Toujours suspectée, traitée de haut, ridiculisée et piteuse… 

     On s’étonne donc déjà moins de l’équation : liberté = absence de morale, fût-ce sous forme d’un questionnement.

Parlez d’un au-delà du Bien et du Mal et vous devenez instantanément audible, compréhensible, crédible. Vous êtes dans le coup. Parlez morale et vous tombez dans un trou d’air (l’air du temps) ou dans un trou d’eau (du haut de la barque de Valère) .

Suivre des règles, obéir à une loi … Pouah. C’est bon pour les curés de campagne et les chiens de la police nationale.

     Eh bien, pas d’accord !

     Tout, dans cette apparence de raisonnement (qui aboutit à la question posée), me paraît distordu et faussé.

     Certes, Caligula sur le trône se livre à toutes les contorsions imaginables, à toutes les transgressions imaginables, mais s’agit-il de liberté ?

     Oui, bien sûr. La liberté est partout. Liberté d’un homme – qui devint empereur. Liberté d’une névrose. Liberté d’une époque, d’un système. Une liberté façon Décadence romaine (j’ajoute : façon Décadence du XXème  siècle), assurément. Mais il n’y a pas de liberté au singulier : La Liberté. Il y a trente-six libertés, et quelques autres. Des banales, des sublimes, des timides, des raisonnables, des putrides, des refoulées, etc.

     Celle-là, celle du brave Caligula, sent le rance et la panique, la fin de partie, la dépravation pour esprits très fatigués, pour « âmes mortes ». D’où les mots prêtés par Camus à son Caligula : « Je n’ai pas pris la voie qu’il fallait, je n’aboutis à rien. Ma liberté n’est pas la bonne. » (IV, 14).

En actualisant : je la sens, cette liberté, très mère maquerelle, très fille de Pub et très sœur des stock-options. Du pouvoir. De l’argent facile. Des valeurs au ruisseau. 

     Est-ce que Caligula « devient brusquement la règle », comme l’écrit Valère, ou est-ce que – pas brusquement du tout ! - ce ne serait pas plutôt la règle qui a fini, à travers lui, par devenir folle ? 

     En quoi il y aurait là un lugubre couronnement des licences, des immoralités et des cupidités du temps. Caligula, fleur vénéneuse née d’un fumier dense  et malheureusement fécond. Voir Suétone…

     D’ailleurs, Caligula ne prétend aucunement « incarner la morale », et il ne l’incarne évidemment à aucun degré ! Il dérive, en dément, sur des institutions perverses et à la faveur d’une corruption galopante, dans laquelle il est né et qu’il voit partout. C’est le lait empoisonné qu’il a tété. Ce sont les (contre) modèles qu’il a intériorisés. Il donne son visage hagard et repoussant à toute une société qui a cessé de croire à quoi que ce soit.

     « Toutes les têtes se baissent sur son passage » , écrit Valère – mais c’est qu’elles étaient déjà front au sol !  « Les regards se posent sur lui ». Bien sûr, tout comme les regards de notre société (j’actualise toujours) sont fixés sur les stars d’un showbiz scabreux et d’un personnel politique en pleine pipolisation  (voir l’article d’Aurélie). 

     Autrement dit, en aucune façon , Caligula dans ses débordements ne nous renseigne sur la règle, sur la loi, sur le respect, et surtout pas sur la liberté, telle qu’une raison éclairée peut la concevoir.

     Caligula nous parle d’époques malades, où la perte de tous les repères est le bain quotidien – et c’est vrai qu’il en fait culminer les laxismes et les vices. Quand, dans leurs petites affaires et leurs divertissements, les gens s’abandonnent à la « vulgarité » (qu’on songe au niveau « moral » de TF1 aujourd’hui ! ), et je ne fais ici que reprendre un mot de Valère : « une société décadente rongée par la vulgarité et la maladie », alors voilà ce qu’on récolte au sommet de l’Etat : une vulgarité hypertrophiée et cynique. Une vulgarité devenue mode de gouvernement et spectacle.

     Caligula n’était pas, mais pas du tout, contestataire (Valère : « une forme de contestation »  ). Dans les bras de sa soeurette, il était déjà un triste produit d’époque, un vibrion déjanté.  

     Valère, en revanche, a parfaitement raison de dire que c’est une histoire de haine, et qu’elle est sans issue. La haine était au début ; on la suit pendant et on la retrouve à la fin. C’est logique.

Et justement il s’agirait de penser une liberté neuve, sur laquelle Caligula ne nous apprend rien. Une liberté libérée, en particulier, de la confusion gravissime - toujours intéressée – entre dérèglement et épanouissement, entre transgression et libération. 

     De ce fait, la conclusion de l’article sonne étrangement : Caligula se tue « pour mettre un terme à cette vie qui demandait de la liberté là où il y avait  de la règle ».

     Cette opposition n’est pas acceptable.

     Quelle liberté ? Je n’entrevois que caprice, dévergondage et délire, en tout point conformes à l’air vicié de cette époque. Donc un conformisme.

     Quelle règle ?   Je ne vois que l’absence de règles, cette absence étant le propre des despotismes … ou (suivez mon regard) des oligarchies affairistes et corrompues déguisées en démocraties. 

     En d’autres termes, l’intéressante question : « la liberté est-elle une forme d’amoralité » ne reçoit pas de réponse. Car, au-delà de ce rapprochement de concepts (qui est loin d’aller de soi, je viens de le montrer), un énorme problème subsiste : quels  rapports un élan de libération authentique, en quelque domaine que ce soit, entretient-il avec l’ordre en place et les règles reçues ? Où passe la ligne de démarcation entre l’indiscipline complice du système et la juste désobéissance, qui est originalité, novation et ouvre des possibilités immenses ?

     Très très délicat. 

     Caligula, lui, nous parle d’un désir piégé dès l’origine et qui, précisément, n’est jamais devenu liberté vraie. Ayant « choisi la mauvaise voie » ou, plutôt, n’ayant rien choisi du tout, il n’a eu d’issue à sa passion et à son statut hors norme que dans la démence. La névrose et les tares héritées, jointes à un milieu putrescent, sont allées jusqu’à l’implosion. Nulle libération. Une formidable détermination psychique, au contraire, qui n’a connu ni distance critique, ni altérité dévoilante, ni sublimation créatrice. C’est monnaie courante. De gros déterminismes mènent le monde, et la liberté – les libertés positives – sont le fruit, quant à elles, d’un beau travail sur soi, d’une culture longue et précautionneuse – d’une sagesse et d’un gai savoir.  

     Serge, le 09 janvier 2008

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commentaires

Florent 19/01/2008 13:50

Je suis entièrement d'accord avec le propos de Serge.Il y a, en effet, une vision un peu perverse et d'ailleurs très romantique (nous y reviendrons) de la liberté, qui veut en faire une autodestruction. A peindre ainsi un "homme libre", on crée des êtres humains enchaînés. Parce que, si la liberté c'est se défoncer et défoncer, il y a peu de chance qu'on convainque grand-monde à s'engager dans cette voie. C'est, je dirais, le but perversement suivi par ces représentations déjantées et abyssales de l'homme libre. C'est le romantisme qui le premier a mis en place cette vision au noir d'une prétendue liberté, réservée soi-disant à des êtres d'exception, impliquant souvent un pacte avec le Diable, rien que ça.Comme si la liberté n'était pas l'aspiration profonde de tout être humain, la condition même d'une vraie vie. En d'autres termes, pour être libre, il n'y a qu'à suivre sa pente, la vraie. Celle qui peut-être nous fera engager sur soi un "travail", comme dit Serge. Mais ce travail sera une pure et simple nécessité vitale, rien à voir avec une aliénation sociale. Il se peut que, sur le chemin de la liberté, on doive rencontrer l'alcool, les drogues... Mais à la condition que le recours à ces moyens soit purement fonctionnel, productif. Aucune condamnation à produire en ce cas. Sartre écrivait sous Corydrane, mais il a écrit L'Être et le néant et la Critique de la raison dialectique. Et, non, nous faisons pas partie de ces bonnes âmes qui prétendraient qu'il aurait pu les écrire sobre, une page chaque jour, en bon père de famille. La vie, ça brûle, ça se brûle. Vivre tue, pourrait-on dire, pour parodier ces stupides sloggans imprimés sur nos paquets de cigarettes. Il y a, en somme, un alcoolisme productif et un alcoolisme destructeur. Une sexualité prodigieuse qui est une aventure, et une sexualité prodigieuse qui n'est qu'une fuite en avant. Toute la difficulté, c'est qu'il est impossible d'établir une frontière définitive entre les deux. On la passe souvent, d'ailleurs, dans un sens ou dans l'autre. Le tout est de ne pas confondre le moyen et la fin.On peut être libre et alcoolique ; on n'est pas libre parce qu'on est alcoolique. Une voiture, ça sert à avancer, pas à brûler de l'essence.On peut même, figurez-vous, être libre et sobre. A condition qu'on ait fait de la sobriété une sorte d'aventure (cf. l'ascétisme délirant de certains philosophes ou de certains mystiques).Pour en revenir au romantisme, il faudrait rappeler qu'il y en a deux. Un, qui dit beaucoup de bêtises sur l'art, la liberté, la beauté, etc. Qui veut faire de tout ça le lot de quelques-uns, nous peindre la liberté sous un jour affreux pour persuader le commun des mortels qu'il vaut mieux qu'il passe sa tête sous le joug, et qu'il mâche la farine (animale) comme les autre boeufs à l'étable.Un autre romantisme, lui, a fait du poète le semblable, le frère de tous les lecteurs et non lecteurs du monde. "Imbécile qui crois que je ne suis pas toi", leur dit ainsi Hugo.Pour vivre libre, ce n'est pas compliqué : il faut faire confiance à la vie, et suivre ce qu'elle nous dicte.

VALERE 16/01/2008 17:06

Oh la belle étude de texte ! Serge veut mettre un peu de moralité dans la liberté. C'est un beau programme mais comment s'y prend-on ?"Un beau travail sur soi" ? (fin de l'article)S'agit-il de psychanalyse ? La liberté se réduit-elle à cela ?Parlons maintenant de Caligula. Serge le considère comme un "triste produit d'époque".Si Caligula n'était que le résulat d'un déterminisme corrompu, pourquoi l'avoir éliminé de l'équation ? On tue parce qu'on dérange.Les peoples, qui sont le reflet de notre société, sont adulés et non détestés.Je ne disais pas que Caligula était un modèle de liberté (à suivre) mais qu'il incarnait à lui-seul la contradiction d'où son tragique.