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3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 18:17

 

Je ne peux pas laisser écrire que Cadavres exquis, qui me paraît être une des plus belles réussites cinématographiques qui soient, est un film daté. Comment n'y pas voir le mythe ? On pourrait dire que ce film est un mythe. Il commence d'ailleurs dans les catacombes et par un vivant à tête de mort qui s'entretient avec les morts. La chambre d'écoutes de la police politique, c'est le mythe d'Echo : une parole qu'on enregistre et qu'on répète, une parole morte. L'inspecteur s'appelle Rogas, celui qui questionne, nouvel Œdipe qui découvrira qu'il est manipulé par ceux pour lesquels il travaille. Et tel Icare qui veut s'approcher de la vérité, Rogas se brûle les ailes. Un autre grand film politique (daté, lui aussi?), a mis en images ce dernier mythe: I comme Icare, de Verneuil.
 
Mais précisément... Que nous dit le mythe d'Icare? Que la "vérité" est un mythe. Qu'il n'y a que l'enquête, et que l'enquête n'est jamais finie (Rogas, encore et toujours, littéralement : tu questionnes, c'est une deuxième personne en latin). Cela veut dire que le mythe est grand parce qu'il dénonce le mythe. Achille croit être tout-puissant, la toute-puissance n'existe pas. Le mythe, c'est au bout du compte une histoire, c'est-à-dire... de l'Histoire !
 
La grandeur d'un mythe est dans sa perpétuelle actualisation. Bien sûr qu'un mythe est intemporel, mais c'est au sens où il peut toujours être récrit à une nouvelle époque, avec de nouvelles formes, de nouveaux enjeux. Le mythe, c'est justement ce rappel à l'ordre du réel, mais cet enseignement prodigieux sur le réel : on n’en a jamais fait le tour. Non seulement parce qu'il est inépuisable - il est devenir, donc changement perpétuel, la vérité d'hier était déjà une illusion, elle est devenue mensonge pathétique à la lumière d'aujourd'hui. Mais aussi parce qu'il est toujours du passé, il y a une sous-couche, des connexions multiples qui toujours nous échappent. Que comprendra-t-on au brouhaha des conversations espionnées (les Conversations secrètes, autre chef d'oeuvre), si on ne voit pas qu'elles ne sont que les fragments déjà morts d'une réalité infinie et infiniment explorable ?
 
Alors... Nous sommes dans un univers de mythes. Barthes en son temps nous a parlé du mythe de la DS, du mythe de la viande rouge et du théâtre moderne... Ce qu'il faut évaluer, c'est la capacité d'un auteur à faire de ce mythe une nouvelle réalité. Car alors il sera fidèle au devenir du mythe, ce devenir, en effet, éternel. Et il aura procuré une intensité incomparable à son lecteur ou à son spectateur.
 
Pour en revenir à La Nuit nous appartient, disons que le schéma n'est pas nouveau, en effet : on est dans une impasse. Mais le film est passionnant parce que c'est cette impasse qu'il nous montre. Non, le héros n'arrivera jamais à être vraiment libre, à sortir des déterminismes, même quand il choisira le "Bien". Ce sera le choix du Père, de la régression. Un déterminisme après un autre, un père après l'autre. Ce qu'il découvre dans la dernière scène, c'est que son désir n'est pas là (il cherche celle qu'il aime, croit la reconnaître dans l'assemblée venue admirer les flics promus, mais ce n'est pas elle). Il est naturellement significatif que le mot qui peut le sauver quand il est enfermé avec les trafiquants, un micro dans la poche, et les flics aux aguets, c'est le mot "plume". Les plumes de l'oiseau. Voilà ce que cherche ce personnage: une intensité d'existence. Peu importe qu'il croie l'avoir trouvée tour à tour dans l'orgie de la boîte de nuit, où coule à flot l'argent du crime, ou dans son uniforme où il se sent si étriqué. Il la manque. L'objet qui le dénonce, c'est le briquet dans la poche, que trouve le truand ("bizarre, tu as un briquet et des allumettes"). Le micro est dans le briquet. Il s'est brûlé les plumes, en somme. Il n'a pas trouvé la liberté. La liberté, c'est jouer des codes ou en sortir, vivre en débauché ou en flic vertueux (comme le flic d'American Gangster) – comme on veut, ou plutôt comme on peut. Vivre, vivre vraiment, vivre en homme libre, c'est déployer la totalité des possibilités qu'on a en soi. Le film ne sort pas des codes, je suis d'accord sur ce point avec Serge. Mais c'est voulu. Le film reste dans la nuit. Il nous montre l'échec du mythe. Le héros passe de l'illusion d'un mythe à une autre. Il n’actualise ni l'un ni l'autre - il ne les incarne pas. Son regard est mort qui balaye l'assemblée dans la dernière scène. Un film sur l'échec n'est pas l'échec d'un film. La Nuit nous appartient a le goût amer d'un film noir.
 
Le dialogue que nous avons noué avec lui prouve manifestement que c'est un grand film noir.

Florent Trocquenet

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