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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 17:19

 

         Il y a le lustre, qui faisait se pâmer Baudelaire, au-dessus de nos têtes. Nous sommes donc bien à la Comédie française. A voir ce qui se passe sur scène, on en douterait. Le Misanthrope vu par Lukas Hemleb ressemble à s’y tromper à une troupe scolaire mal dirigée, où se perdent quelques talents.

 

         Avouons-le : nous ne parlerons pas des deux derniers actes, nous ne les avons pas vus. Nous sommes partis avant la fin. Non qu’on atteigne l’insupportable, il ne faut rien exagérer. On est dans le tellement médiocre qu’à quoi bon ingurgiter encore une heure et demie d’agitation frénétique, de répliques surjouées, d’effets grossiers, d’entrechats, de portés malhabiles (n’en accablons pas les acteurs, ils ne sont pas acrobates) ? De toute façon, dès les premières scènes, il était évident que Molière serait de sortie. Mais pas aux Français.

 

         Il faut donc la jouer exaltée, bondissante : le baroque de la pièce subit une caricature invraisemblable. On portait perruque alors, et même on vilipende les petits marquis poudrés et enrubannés, mais était-ce nécessaire de faire de cette pièce où chaque personnage, même le plus secondaire, fait entendre une note subtile, un jeu de marionnettes détraquées ? Les acteurs en jouent mal. Thierry Hancisse, qui n’a pas le rôle facile dans cette mise en scène outrancière, peine à humaniser son personnage. Il veut peut-être donner à Alceste un air romantique dans le tourbillon ridicule de l’époque baroque, en faire un être « anachronique » en somme, mais on ne comprend pas pourquoi il passe du rire aux larmes, pourquoi finalement lui aussi embrasse un marquis sur la bouche… Lui non plus d’ailleurs, semble-t-il. Pas un instant il ne trouve sa note.

 

         Le Misanthrope peint l’absence de morale d’individus qui ne voient pas qu’ils participent d’un rituel qui les isole socialement, dans une cour où la noblesse à grands frais consume son rôle social. La morale, c’est cela avant tout, ce n’est peut-être même que cela : un certain universalisme. Les moralistes du Grand Siècle parlent au présent de vérité générale, définissent un idéal d’honnête homme indépendamment de toute question de noblesse. Ils dénoncent les artifices, parce que les artifices sont les murs dans lesquels s’enferment des individus qui croient être d’une essence particulière. Alceste est cet humaniste qui a poussé tellement loin l’humanisme qu’il en est venu à détester tout le monde, et lui le premier. Car la morale, et c’est la profonde leçon de Molière, n’est qu’un moyen d’aimer les hommes ; si on l’aime pour elle-même, on en fait une religion déshumanisée, une contradiction. La mise en scène de M. Hemleb tourne en ridicule une époque dans son ensemble. C’est une parodie de baroque qui se déploie péniblement devant nous. Comme elle ne ressemble à rien, ni au baroque, ni même à ce que pourrait être le baroque pour notre époque hantée elle aussi par l’idée du faux-semblant, elle est aussi artificielle que les cibles de Molière. Aucune empathie : Le Misanthrope de M. Hemleb devient une pièce… misanthrope.

 

         Nous passerons vite sur ce qui est pourtant un parti pris pesant de la mise en scène de M. Hemleb : la féminisation caricaturale des personnages. Pourquoi pas, en effet, faire d’Oronte un être séducteur, qui est en littérature ce que Célimène est dans son salon ? Rendons hommage à Guillaume Gallienne qui nous donne l’unique vrai moment de théâtre de la soirée : la scène du sonnet nous a, un instant, transporté. L’homme qu’il incarne est juste assez ridicule pour être un personnage de comédie, mais il est complexe et touchant comme un personnage de roman. Son apparition sur la scène fait rire et trouble, il est laid et beau à la fois. Mais les marquis aussi sont des hommes-femmes. Ils se déhanchent, ils s’enlacent, ils s’embrassent. Là, on commence à craindre que M. Hemleb n’ait conçu de la société d’ancien régime une idée un peu simple – ce n’est pas parce qu’on portait perruque qu’on était obligé d’être une cocotte. Cette vision  criarde fait de l’homosexuel un type de comédie, avec une insistance qui confine à l’obsession… Etrange idée, pour ne pas dire pis. En tout cas, avant que le rideau ne tombe à la fin du troisième acte, nous n’en pouvons plus. Nous n’avons pas écouté l’échange entre Arsinoé et Célimène, parce que c’était plat, et que depuis la scène du sonnet, nous regardions l’ombre du lustre, en attendant l’entracte…

 

         Une jeune lycéenne riait, elle, à gorge déployée, à l’unisson des personnages éructant et sautillant sur la scène.

 

Nous étions donc bien à cette représentation de fin d’année à laquelle nous pensions vaguement depuis quelque temps, et cette jeune fille sans doute applaudissait ses camarades.

 

Florent Trocquenet

 

        

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