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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 12:41

Si vous êtes un enthousiaste des encyclopédies en ligne du type de Wikipédia, si vous avez salué leur apparition sur le net comme l’avènement de la démocratie participative, si vous avez voulu y voir la preuve du génie collectif, préparez-vous à une petite déception. Petite seulement, car vous allez le voir, il y a finalement de quoi se réjouir.

 Au premier abord en effet, le fonctionnement des encyclopédies libres a l’air tout ce qu’il y a de plus démocratique et ouvert : n’importe qui peut venir écrire, compléter ou corriger un article ; enfin est né un espace pour l’échange des savoirs, de tous les savoirs, permettant de réunir en un seul endroit, accessible à tous, la somme des connaissances de l’humanité ! Il y a de quoi être ému. Voilà affichée, indéniable, la grandeur de l’être humain. Et le tourneur-fraiseur de se transformer en encyclopédiste le soir quand il rentre du charbon. Tous ces Diderot qu’on ne devinait pas sous leur bleu de travail.

 

Et bien j’ai une mauvaise nouvelle. Et ne venez pas me soupçonner de m’en réjouir par cynisme ou mauvais esprit : je m’en réjouis certes, mais par humanisme. Oui, vous avez bien lu, et vous allez comprendre. Les faits d’abord : des chercheurs de Palo Alto ont estimé que seul un pour cent des utilisateurs de Wikipédia produisent près de la moitié des contenus du site. Par ailleurs, des logiciels spéciaux et des algorithmes confidentiels permettent de « nettoyer » le site qui serait sans cela vandalisé et inondé d’obscénités. Et oui, apprenez que l’internaute moyen n’est pas amateur de Stendhal ou de physique quantique, pas même de cuisine ou de jardinage : il aime surtout échanger des photos pornos et des plaisanteries grasses. L’apparition d’un nouvel outil n’a pas changé les tendances profondes de l’humanité. Et si l’encyclopédie est utilisable, c’est parce qu’elle fonctionne sur le mode, non pas de la démocratie participative, dont on a voulu croire (moi la première) qu’elle était un modèle, mais bien de l’oligarchie, en amont comme en aval.

 

Et c’est tant mieux. Permettez-moi de m’en réjouir.

 

J’en suis ravie, parce que me voilà face à une preuve scientifique que : 1) l’oligarchie ou au moins la démocratie représentative est inévitable car il n’est pas possible de demander à n’importe qui d’assumer n’importe quelle tâche, ou en tout cas pas en permanence, et 2) l’humanité N’EST PAS GOUVERNÉE PAR LA RAISON, elle aime même à subvertir tous les moyens qu’on lui donne pour encourager sa rationalité. Il n’y a pas de sagesse populaire, et ce n’est pas la technologie qui la fera advenir, pas plus que le goulag d’ailleurs : il y a une folie et une déraison populaire, qu’on peut et doit canaliser, mais SEULEMENT canaliser, et SEULEMENT LÀ où elle peut gêner l’expression de l’autre pôle de l’humanité, son côté rationnel si on veut et pour faire vite.

 Avouez-le, vous aussi vous avez utilisé internet pour aller voir les photos de votre star préférée nue, les derniers potins sur le couple présidentiel, les résultats sportifs ou la dernière chaîne hi-fi à la mode. Il y a des jours où vous auriez bien fait des blagues salaces sur le blog d’Esprit, parce que ces intellos, il y a des jours où ils nous emmerdent et où on les ramènerait bien à la vérité crue de notre animalité. On ne vous le reproche pas. Et cela ne vous empêche pas d’adorer AUSSI vous plonger dans Proust ou dans le dernier article paru sur la fusion nucléaire.

D’où l’idée qu’il faut un pouvoir régulateur, pour et contre nos penchants irrationnels et anarchistes. Comment faire pour conserver à la fois rationalité, savoir, sérieux et envies iconoclastes, potaches, subversives ? L’homo sapiens ET l’homo ludens, voire demens ? Et bien, demandez à Wikipédia. Il faut une élite (ah le vilain mot ! habituez-vous, j’adore les vilains mots), chargée pour un temps d’exercer le contrôle dans les domaines où la rationalité doit primer (c’est le cas par exemple, de la politique), jusqu’à ce qu’elle laisse la place au suivant, car il va de soi qu’elle est tout aussi déraisonnable que les autres et a besoin de souffler de temps à autres et de retrouver le plancher des vaches et le ras des pâquerettes. Stendhal aimait l’opéra bouffe, Hugo les parties de jambes en l’air et Sartre la dive bouteille. Dieu soit loué !

Ne rêvons pas toutefois : il est bien rare que le rédacteur de la rubrique « physique quantique » ou encore du paragraphe sur « la notion de liberté chez Kant » ait arrêté ses études à 15 ans et sache à peine lire. Tous les alcooliques ne sont pas Sartre, tous les érotomanes ne sont pas Hugo… Sortons de cet angélisme qui voudrait que nous soyons tous intellectuellement égaux et qui devient, confronté à la réalité, tout bonnement meurtrier. Car vouloir à tout prix faire de l’homme un être rationnel, sensé, soucieux du bien commun, vouloir faire du peuple entier une élite, capable de s’autogouverner, c’est nier la réalité, certes moins grandiose, mais somme toute plus rigolote, de l’humanité en tant qu’espèce. Le rêve d’une « démocratie directe », d’une « gestion autonome et démocratique des collectivités par elles-mêmes », où chacun participerait à un degré égal au pouvoir, n’est pas un rêve libertaire, mais totalitaire. Pourquoi ? Parce qu’il implique une transformation de l’être humain : or, de ce que l’humanité en tant qu’espèce est perfectible, il ne découle pas que l’individu humain puisse se perfectionner à marche forcée, pour devenir l’homme nouveau communiste ou le surhomme nazi. Voilà ce à quoi aboutit, au final, l’envie de faire de tous des êtres d’exception. C’est le grand tort de l’idéologie communiste, généreuse et grandiose à première vue, mais finalement terrifiante parce que fondée sur une image flatteuse, mais fausse, de l’humanité : de là à caresser l’idée de vouloir faire coller une représentation fantasmatique à la réalité, il n’y a qu’un pas, et de ce pas à la création du système concentrationnaire ou du principe de la « rééducation » de tous ceux qui ne rentrent pas dans le schéma, il n’y pratiquement plus rien.

Vous pensez que je m’éloigne du sujet. Je ne crois pas. L’exemple de Wikipédia est, me semble-t-il, la preuve qu’une réalisation collective ouverte à tous, qu’elle soit de nature scientifique, culturelle, politique, est possible et enthousiasmante, mais qu’elle nécessite une organisation hiérarchique, qui n’a pas besoin d’être coercitive et qui, pour rester légitime, ne doit être fondée que sur des critères de compétence et d’efficacité et doit être conçue comme provisoire. Il convient surtout que le haut de la hiérarchie n’oublie jamais tout ce qu’il partage avec les échelons inférieurs, qui sont bienvenus de le lui rappeler : merci d’envoyer des blagues salaces aux rédacteurs d’Esprit, soyez sûrs qu’elles les font rire en cachette, quand bien même ils ne les laisseront pas en ligne.


 

Dorothée Cailleux

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