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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 11:49

La lecture hautement stimulante de l’article proposé par Dorothée appelle à mon sens un certain nombre de remarques.

 

La première porte sur une question de définitions. Une oligarchie est un régime politique dominé par un petit groupe de personnes, une classe sociale "privilégiée ou restreinte", pour reprendre les mots du Trésor de la langue française. Par définition, cette oligarchie ne se fait pas élire ; elle règne de son propre fait, au nom d'une supériorité qu'on lui reconnaît en droit, mais pas en fait. On n'élit pas une oligarchie. La démocratie participative n'est pas le règne du n'importe qui fait n'importe quoi. Cela, c'est l'anarchie. Pour reprendre l'exemple de Wikipedia, et si tant est que le parallèle puisse être fait entre cette structure et un régime politique (hypothèse hautement problématique, nous allons le voir plus loin), une démocratie participative passe par la possibilité réelle d'une rédaction par les lecteurs des articles, mais non sans des organes de contrôles. La démocratie participative ne consiste pas, par exemple, à chanter la Paimpolaise à tue-tête au milieu d'une réunion politique, au motif qu'on a envie de le faire, ou bien à imposer par la force une décision qu'on aurait souhaitée, et qui n'a pas été adoptée par la majorité. Il y a des règles, des règles, justement, démocratiques. On met des décisions au vote, on respecte des procédures. Et ces règles doivent être acceptées par tous ceux qui vivent dans cette société. Ecrire un article dans Wikipedia suppose de facto qu’on en a accepté le principe, et qu’on accepte de se plier à ses règles. Ces règles, et c’est en quoi elles peuvent être dites « démocratiques », ne privent personne a priori du droit d’écrire un article. Sinon, justement, ce serait un fonctionnement oligarchique. Le professeur pourrait être un rédacteur, mais pas l’ouvrier ou le paysan. Le contrôle des contenus dans Wikipedia peut être assuré par n’importe qui. Si vous avez lu une ânerie dans un article, vous pouvez le signaler au comité de rédaction, qui relaiera ou non votre intervention.

 

C’est sur ce comité de rédaction que porte au fond la réflexion proposée par Dorothée. Et c’est là que, peut-être, il s’avère difficile de mettre en parallèle le fonctionnement d’une encyclopédie avec un régime politique. Deux raisons à cela. La première, c’est qu’une encyclopédie n’est qu’une structure au sein d’un système social. Une structure qu’on est libre d’accepter ou de refuser sans influer d’une manière décisive le cours de son existence. Personne n’empêche un rédacteur frustré par Wikipedia de proposer sa propre encyclopédie en ligne. En revanche, les règles politiques sont celles qui s’appliquent à tous, sans exception. Et à tous de la même façon, si l’on est dans une démocratie. D’où des enjeux fondamentalement différents. La seconde raison qui rend difficile ce parallèle entre le culturel et le politique, c’est qu’une responsabilité dans le premier domaine n’entraîne aucun intérêt particulier. Pas d’intérêt économique, pas d’intérêt juridique ou civil, pas d’intérêt… politique.

 

Dès lors, ce qui marche sur le plan culturel (une structure d’autocontrôle où certains, plus engagés, plus soucieux de ces questions culturelles que d’autres, ont pris la main sur la structure, l’ont créée ou la perpétuent), ne peut marcher de la même façon dans le domaine politique. On peut alors être attiré par des intérêts qui relèvent de ce que Sartre appelle la rareté. La culture est une création. Elle est à tous, et elle est infinie. D’aucuns diront que c’est ce qui en fait le prix. Pas de limite à la culture, n’importe qui peut créer, n’importe qui peut ajouter sa pierre à l’édifice. La transmission culturelle, elle, pose davantage problème dans une société, Pierre Bourdieu l’a montré, et c’est le point par lequel la culture touche à la politique, en l’occurrence à la politique éducative. Mais l’argent, les biens matériels, les ressources énergétiques, les institutions administratives ou politiques d’un pays (tout ce que matérialise l’Etat moderne), tout cela est compté. Tout cela est rare. Tout cela peut venir à manquer. On ne peut laisser se servir ceux qui en veulent le plus.

 

C’est d’ailleurs un présupposé du libéralisme politique qu’on doit vivement remettre en cause. L’idée que ceux qui veulent s’enrichir peuvent le faire, qu’il faut laisser l’argent à ceux qui en veulent. Grave erreur. L’argent, tout le monde en a besoin, même ceux qui n’ont pas fait de l’argent le moteur de leur existence. C’est pourquoi il faut veiller, par une législation protectrice, à ce que dans un pays, tout le monde ait un salaire décent. Le professeur, l’archéologue, le jardinier, l’artisan aiment la culture ou la science, notre passé, les arbres et les fleurs, les biens que créent la main de l’homme plus que l’argent. Ils ne sont, certes, ni spéculateurs, ni commerçants. Mais ils doivent vivre aussi.

 

Pour en revenir, donc, au politique à proprement parler, quel semble être le meilleur régime possible ? Sans doute pas le régime actuel de nos sociétés, puisque chacun s’accorde à dire qu’il est en crise. La démocratie est en crise, la démocratie représentative, parce que le système de représentation s’est figé, et qu’aujourd’hui, pour se présenter à une élection, il faut un parti puissant et riche, donc certains alliés bien commodes dans des milieux où il y a de l’argent. Bien pis : ces partis dits « de gouvernement » se sont enrichis au fil des années de leur participation aux affaires : légalement (par l’influence qu’ils représentent, la répartition des fonds publics à laquelle ils procèdent, et qui en fait des partis à courtiser) ou illégalement (affaires multiples de financement occulte des partis : Affaire Urba, affaire de la MNEF, affaire des HLM de Paris, affaire des marchés publics d’Ile-de-France…). Résultat : on vote pour ceux qui ont le pouvoir de se présenter. Il y a une « classe politique », des gens dont c’est le métier, et qui font tout pour que la situation reste sous leur contrôle. On dispose de soutiens dans les médias. Les petits partis ne se font jamais entendre. On dira : parce qu’ils sont petits. Assurément, ils ne grandiront pas si personne ne parle d’eux, etc. Cercle vicieux de nos démocraties représentatives modernes.

 

Alors, dans ces conditions, on se dit que la piste de la démocratie participative, esquissée par la candidate socialiste aux dernières élections présidentielles – hélas d’une façon bien imprécise – n’est pas une mauvaise piste. Il faut redonner du pouvoir aux citoyens. Pour cela, inventer des structures. En supprimer d’autres, sans doute. Par exemple, cette chambre aberrante qu’est le Sénat, siège des conservatismes politiques et des prébendes injustifiables.

 

Pour cela, nul n’est besoin de changer l’homme. Nous partageons totalement la lecture du soviétisme que propose Dorothée. Mais peut-être que le principe de hiérarchie doit également être mis en doute. Il l’est d’ailleurs de manière effective dans les entreprises modernes. On a abandonné le système de la pyramide rigide. Chaque maillon doit faire ses preuves, prouver qu’il est encore digne d’être manager, qu’il contribue à améliorer les performances de son entreprise. Aux Etats-Unis, les actionnaires remettent en question les rémunérations des patrons quand sous leur contrôle une entreprise perd de l’argent.

 

Alors ce que le marché a mis en place peut être, sans doute, expérimenté en politique. Plutôt qu’une hiérarchie, il faut adopter un système de la responsabilité. Qu’on ne soit pas chef, mais responsable. Que cela ne soit pas un simple effet de langage. Qu’on rende des comptes. Qu’on soit remplacé si l’on ne fait pas l’affaire. Et pour cela, qu’on crée des structures où les citoyens peuvent juger de la politique de leurs gouvernants. Qu’on ne voie pas le président d’un pays qui ne diminue pas sa dette, dont le pouvoir d’achat de ses citoyens régresse, où l’inflation atteint des niveaux sans précédents, où la croissance stagne – qu’on ne voie pas le président de ce pays augmenter ses revenus de 140 %.

 

Par exemple.

 

Ces structures de contrôle n’existent pas. Les élections telles qu’elles sont organisées dans notre pays, d’une façon finalement très américaines, reconduisent les pouvoirs établis, favorisent les collusions entre milieux politiques et milieux financiers.

 

Et alors, les démocraties représentatives que nous sommes ont un petit air d’oligarchie. Raison pour laquelle elles ne vont pas bien.

 

Florent Trocquenet

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