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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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24 mai 2008 6 24 /05 /mai /2008 12:22

 

            Faisons notre autocritique.

         A la lecture des articles de ce blog, il se peut qu’on perde de vue un aspect de ce que l’on pourrait appeler le problème contemporain – ce problème qui est notre problème à tous, mais que, précisément, nous n’avons pas tous la même façon de poser dans nos vies.

         Le discours capitaliste-libéral sur la méritocratie, qui entérine les inégalités sociales sur le fondement d’une prétendue inégalité naturelle, a fait l’objet de notre part d’une analyse critique (voir dans Clair-Obscur : « Eloge et illustration de l’oligarchie ou les leçons de l’ère 2.0 » et « Pas l’oligarchie, pas la hiérarchie, mais, oui, la (vraie) démocratie participative »).

Nous avons montré, d’une part, que la fameuse « ascension sociale » était un rideau de fumée : on produit quelques cas, de plus en plus rares, de réussite sociale, pour cacher que, statistiquement, les milieux sociaux tendent à se reproduire de plus en plus.

Nous avons, d’autre part, dénoncé un grave contresens social : au motif que l’enrichissement est à la portée de tous (ce qui est exact dans une certaine mesure : nous allons y revenir), le système capitaliste-libéral justifie le fait que ceux qui n’ont pas choisi de s’enrichir s’appauvrissent. Le nouveau capitalisme, qui n’est plus comme c’était le cas il y a un demi-siècle, une économie de travail, mais qui est devenu une économie de spéculation, ne rémunère plus à leur juste valeur des métiers qui n’ont rien à voir ni rien à faire avec l’enrichissement, mais qui n’en demeurent pas moins indispensables à la communauté humaine – et, partant, à l’économie même. Enrichissez-vous disait-on jadis – mais cela voulait dire avant tout : travaillez pour vous enrichir. Aujourd’hui, pour s’enrichir il faut, comme on dit, se vendre. Vous n’êtes pas vendeur ? Vous n’avez pas l’âme commerciale ? Vous avez le malheur d’exercer une profession invendable ? Alors, travaillez plus pour gagner autant, dans le meilleur des cas – rattraper le cours de l’inflation, s’entend. Si vous ne voulez pas, alors, au mieux, vous verrez votre pouvoir d’achat diminuer. Au pis, on délocalisera l’usine où vous travaillez dans des pays où la main d’œuvre coûte moins cher. C’est ce qu’on appelle en langage sarkozyste : la « valeur-travail ». Pour revaloriser le travail, augmentons la masse de travail. Si on devait traduire ce programme (qui, rappelons-le, a fédéré 53,06 % des 35 773 578 suffrages exprimés le 6 mai 2007) dans le langage des problèmes d’arithmétique de notre enfance, cela donnerait à peu près ceci : M. Martin, industriel, possède une usine de ressorts à boudin. Il veut augmenter la valeur de ses ressorts à boudin, dont le prix est bas sur le marché, pour augmenter ses profits. L’élève Poulineau, qui plafonne à deux sur vingt en mathématiques, répond : « Il n’a qu’à produire plus de ressorts à boudin, et voilà. » Le marché serait saturé, le cours du ressort à boudin s’effondrerait, on liquiderait les stocks et M. Martin pourrait envoyer son CV à l’APEC. L’élève Poulineau n’augmenterait pas sa moyenne. Mais il aurait la consolation de pouvoir devenir ministre du travail de Nicolas Sarkozy. Un bel exemple d’ascension sociale…

Ça, c’est ce qu’on a déjà dit.

Comme nous ne contentons pas de critiquer sur Clair-Obscur, nous avons rêvé d’un autre monde. Un monde où l’on ne prendrait plus les inégalités pour un fait, mais pour le résultat d’une politique, d’une certaine vision sociale, la fameuse guerre de tous contre tous, postulat mythologique du capitalisme, qui remonte au moins à Hobbes et à ses Eléments de la loi naturelle et politique (1642), prélude au célèbre De Cive (Le Citoyen), publié la même année. Nous serions tous des salauds avides et violents, si nous n’étions retenus pas des lois que nous avons choisies par peur. Montesquieu a dénoncé cette vision proprement fantasmatique de la réalité humaine dans L’Esprit des lois (Livre I, chapitre 2). Plus récemment, Jean-Claude Michéa a consacré à l’étude de cette mythologie capitaliste un brillant ouvrage dont nous ne saurions assez recommander la lecture : L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007 (voir aussi « Des rats dans une (grande) cage » sur Clair-Obscur).

Le capitalisme se nourrit de cette vision dégradée de l’homme comme d’une créature qui a peur d’elle-même, se vampirise, ne peut que se placer dans une situation d’inhibition pour survivre. Heureusement qu’il y a le CAC40 et la banque mondiale, sinon qu’est-ce que ce serait ? L’anarchie ?… Une nouvelle dictature ?... Surtout ne pensons pas, ne faisons plus de politique, c’est dangereux de jouer avec les allumettes…

Mais il ne faudrait pas se méprendre sur notre propos : nous ne voulons pas substituer une mythologie à une autre. La mythologie de l’homme bon contre celle de l’homme mauvais. On a tenté d’édifier une société sur ce principe, comme le rappelait dans nos colonnes Dorothée (« Eloge et illustration de l’oligarchie… ») – elle s’est effondrée d’elle-même en 1989, après avoir fait des millions de victimes. On connaît l’esquive, élégante mais stupide, du néo-marxisme : le soviétisme n’était pas le communisme, etc. Nous ne prétendons ni à l’élégance ni à la stupidité. Nous ne sommes pas mythographes. Ni mythomanes. Le chapitre est clos.

 

Mais alors ? Sur quoi fonder l’égalitarisme qui sous-tend notre démarche ? Voilà, nous semble-t-il, ce que nous n’avons pas clairement posé. Sur ce point, l’obscurité l’a emporté… Mais, justement, si nous avons baptisé cet espace de réflexion Clair-Obscur, c’est précisément parce que nous avançons sur des terrains qui ne sont pas encore défrichés, et que nous n’avons qu’une petite lampe pour éclairer la nuit…

Là, on commence à comprendre.

Imaginons que nous sommes dans une forêt vierge, en pleine nuit, dans une contrée inconnue, une faible lampe à la main. Les feuilles craquent, le vent mugit dans les branches, Dieu seul sait où nous allons – et s’il est vrai que Dieu est mort…

Quand on est dans la nuit, on ne peut pas faire autrement que jouer avec les allumettes. Heureusement que certains l’ont fait avant nous : nous serions encore dans les cavernes à bouffer de la viande crue. A dire vrai, pas d’inquiétude : l’homme a fait ce qu’il a fait parce qu’il ne pouvait pas faire autrement. Il a créé : des pierres de silex, la roue, des usines à charbon, des lampes à pétrole, des concepts, la monarchie absolue, la démocratie… Et aussi : les croisades, l’inquisition, les bûchers, les camps de la mort, la stasi, l’amiante, les marées noires… Apparemment, jamais l’un sans l’autre.

« Regrettera qui veut le bon vieux temps », comme dirait Voltaire : nous ne pouvons juger que sur pièces. Le progrès de l’humanité n’est ni un bien ni un mal : il est un fait.

Pas d’autre méthode possible qu’une méthode expérimentale.

Ça fait peur ?

Eh bien oui, d’un certain point de vue c’est effrayant. C’est effrayant mais c’est comme ça.

Nous pouvons choisir de contraindre autant que faire se peut notre puissance de création. Nous pouvons tenter, au prix d’efforts patients, d’une pharmacie sophistiquée, de discours lénifiants, nous pouvons tenter d’éteindre en nous la puissance de création. C’est ce qu’on appelle l’inhibition. La société a toujours proposé à cette fin des moyens innombrables : l’obéissance, la coutume, les hiérarchies (qu’elles soient despotiques, oligarchiques ou démocratiques), les codes, les habitudes… On peut vivre comme ça : la preuve, beaucoup d’entre nous le font. Une méthode expérimentale doit prendre acte de toute chose. Nous l’avons dit, nous ne sommes pas mythomanes : nous constatons, d’une part, que l’homme est un être créateur et, d’autre part, qu’il essaie dans la plupart des cas de lutter contre cette puissance de création – à certaines époques avec un indéniable succès. Globalement, il se pourrait que nous soyons assez forts en ce moment à ce jeu…

Quand nous parlons d’égalité dans ces lignes, nous ne songeons pas à l’identité. Tous égaux, oui, mais tous différents.

Et c’est là que l’égalité apparaît sous son vrai jour : un choix difficile, inconfortable, exigeant.

L’égalité, c’est quand on constate qu’il y a des différences irréductibles. On n’est jamais aussi différents qu’en situation d’égalité. Pas de repos, pas de certitudes, pas de codes de valeurs établis : les valeurs, il faut les créer. Il faut déterminer à chaque instant, parmi toutes les choses qu’il nous est virtuellement possible de vivre, celles dont nous allons tenter réellement l’expérience. L’égalité que nous posons n’est qu’une manière de dire que les différences ne sont pas là où on le croit. Pas dans le rang que nous occupons dans la société, pas dans la taille de notre portefeuille boursier, pas dans l’étendue de notre propriété ni dans notre personnalité. La différence sera dans ce que nous faisons. Il est indispensable, pour cela, de remettre les compteurs à zéro. Parce qu’ils sont à zéro.

Ici, il y a la vraie ascension sociale. Celle de quelques individus au-dessus de la mêlée. Ils réussissent, d’ailleurs, de leur vivant ou après leur mort : ils peuplent nos esprits, nos conversations, nos bibliothèques. Ils ont été seuls ou mal accompagnés, ou bien entourés d’esprits frères, ils ont raté leur vie personnelle ou ont insolemment réussi selon les codes mêmes qu’ils remettaient en question : personne ne s’y trompe.

Ce processus de la sélection naturelle n’a jamais entraîné la disparition de ceux qui ont choisi de renoncer à leur puissance créatrice. Au contraire : les grands vivants, les créateurs, ont toujours créé pour tout le monde, même quand ils croyaient que tout le monde se foutait de ce qu’ils cherchaient et de ce qu’ils avaient découvert, dans l’euphorie et l’angoisse. N’importe quel non-créateur, mort-vivant ou bon vivant consommateur, une fois rentré chez lui, a le gaz et l’électricité à tous les étages, le droit de vote, le droit de vivre…

Les créateurs sont nécessairement universalistes dans leur création, parce que ce qu’ils laissent se déployer en eux, dans la souffrance ou la joie, c’est leur humanité même.

Quand nous disons de ces gens-là qu’ils sont des créateurs, nous voulons dire qu’ils sont des découvreurs. Ils découvrent ces ressources qui sont en eux et autour d’eux, ces choses à penser, à fabriquer, à changer, qui leur sont données, mais dont ils vont devoir créer le concept, l’usage. L’objet de la création est un devenir : il n’existe que par la création. Il n’attend pas qu’on le crée, et pourtant il est là, en puissance. En puissance de vie. On avait tout ce qu’il fallait pour faire du feu avant de le créer…

 

Alors à nous de choisir notre camp.

On vous voit venir : il n’est pas donné à tout le monde de créer la théorie de la relativité, l’ontologie phénoménologique, la Symphonie du Nouveau Monde ou A la recherche du temps perdu

Nous n’en disconvenons pas.

C’est une question d’audace. Une question de puissance aussi : est-elle assez forte pour qu’à l’échelle d’une vie la création soit une nécessité ?

Oui, mais voilà : la forêt est immense, et beaucoup de gens ont une lampe. Le problème, c’est que beaucoup de ces beaucoup-là préfèrent rester sur place ou retourner en arrière, au village [1] où il fait chaud, où l’on a la lumière, Papa et Maman, les Anciens, où l’on se raconte des histoires au coin du feu… Au village, on a chaud mais on s’emmerde. Normal : on a la lampe dans la poche. Et l’on songe avec envie, de temps en temps (même si on essaie d’y penser le moins possible), aux frères qui sont partis frayer le chemin dans la nuit, lampe au poing et peur au ventre. Demain, le village s’étendra dans les clairières qu’ils auront aménagées. Mais la vie au village ne changera pas. Toujours le feu qui crépite dans l’âtre, les jours qui se ressemblent, les Anciens qui radotent, Papa et Maman qui contemplent un enfant qui n’a jamais grandi (« Poulou n’a rien compris à son enfance », disait la maman de Sartre après la publication des Mots…).

Ça fait peur, oui, et tout est là : saura-t-on comprendre que l’angoisse n’est pas une maladie, une anomalie, mais le principe même de l’action ? Si on va voir des films d’horreur, c’est qu’on sait bien au fond que l’angoisse, c’est la vie (voir Clair-Obscur, « Conformes et schizophrènes »). En cela, il faut distinguer l’angoisse et ce que nous appelons aujourd’hui le stress.

Le stress, c’est le symptôme de l’inhibition. Il n’y a qu’au village, au coin du feu, qu’on est stressé. Le stress, c’est une sorte d’agitation frénétique, celle du rat dans la cage, ou du hamster dans sa roue, condamnés à l’inaction, à la répétition, alors qu’un hamster, un rat, c’est des explorateurs.

L’angoisse, c’est le symptôme de l’action. Croyez si vous voulez l’auteur de ces lignes, mais pour rien au monde il ne renoncerait à ces moments qu’il lui est donné de vivre, quand le ventre se serre, le corps se tend, la bouche s’assèche. Car l’angoisse annonce la joie, parfois l’accompagne si étroitement que ces deux sœurs jumelles sont difficiles à distinguer. L’une n’allant pas sans l’autre, peu importe au fond laquelle nous accompagne ou si elles nous entourent toutes deux.

Et il y a de quoi être angoissé. Pas parce que, quand on crée, on ne sait pas ce qu’on va trouver – au contraire, on sait qu’on va trouver le pire et le meilleur. On va inventer l’Etat centralisé, la fission nucléaire, la révolution, le socialisme, qui seront un Bien et un Mal pour l’humanité. Il y a des pièges dans la forêt, et on sait qu’on tombera dans l’un ou dans l’autre, au hasard de cette marche insensée mais proprement humaine. Les créateurs se trompent, c’est le principe même de la création qui veut ça. Valéry écrit La Jeune Parque et Monsieur Teste, mais il prononce en 1940 un éloge du Maréchal Pétain à l’Académie française. Aragon écrit Le Monde réel, mais aussi un poème à la gloire du Guépéou. Pas le bon grain sans l’ivraie, le Bien sans le Mal[2] - mais la vie, en tout cas, la vie pleine et intense.

On n’est pas un créateur de droit. Il n’y a pas une élite formée par le destin, dont on ne serait ou ne serait pas dès la naissance. On n’est créateur qu’en acte, en devenir, en puissance. On peut toujours retomber. On retombe toujours. L’important est d’avoir réussi à s’élever, ne serait-ce qu’un temps.

 

Ne nous prenons pas pour de la merde.

N’ayons pas peur de ce que nous sommes. Des hommes, des vivants, des créateurs.

Si nous en sommes capables.

 

 

Florent Trocquenet,

Le 24 mai 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        



[1] C’est le titre d’un film de Night Shyamalan, The Village, remarquable fable politique où on trouvera mis en image tout ce que nous disons ici.

[2] On renvoie ici aux ouvrages de Jean Baudrillard, et notamment au Pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal, Galilée, 2004. 

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Published by Areduc
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