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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 00:31

    Avec quelque reconnaissance qu’on puisse accueillir l’esprit objectif – et qui n’a jamais été excédé, à en mourir, de tout le subjectif et sa maudite « ipsissimossité » ? –, il faut pourtant apprendre à se méfier de cette reconnaissance et mettre un terme à l’exagération avec laquelle on fête, de nos jours, la répudiation du moi et la dépersonnalisation de l’esprit, comme s’il y avait là une fin en soi, une délivrance, une transfiguration ; c’est là surtout le fait de l’école perssimiste, qui a d’ailleurs de bonnes raisons de rendre particulièrement hommage à la « connaissance désintéressée ». L’homme objectif, qui ne sacre et ne jure plus, comme le fait le pessimiste, le savant idéal en qui l’instinct scientifique, après des milliers d’échecs et de demi-échecs, éclôt aujourd’hui et s’épanouit, est sans conteste un des instruments les plus précieux qui soit, mais il faut qu’un plus puissant le manie. Il n’est qu’un instrument, disons-nous : il est un miroir, il n’est pas une « fin en soi ». L’homme objectif est en effet un miroir : habitué à se soumettre à tout ce qui veut être connu, sans autre joie que celle de connaître, de « refléter », il attend que quelque chose se présente et alors il s’étale doucement, pour que sa surface, son épiderme retienne les empreintes les plus légères et le passage furtif d’êtres fantomatiques. Ce qu’il lui reste de « personnel » lui semble fortuit, souvent arbitraire et encore plus souvent gênant, tant il ne se considère plus que comme un lieu de passage et le reflet de formes et d’événements étrangers. S’il fait retour sur « lui-même », c’est non sans effort et souvent à faux ; il se prend aisément pour un autre et se méprend sur ses propres besoins, et c’est le seul cas où il manque de subtilité et d’exactitude. Sa santé le tourmente peut-être, ou la mesquinerie et l’atmosphère confinée où le tiennent sa femme et ses amis, ou le manque de compagnons et de « société » ; il se contraint même à réfléchir sur son tourment, mais en vain ! Déjà sa pensée s’évade vers un cas plus général, et le lendemain il sait aussi peu que la veille comment remédier à son mal. Il a désappris de se prendre au sérieux, et n’en a plus le temps ; il est serein, non pas faute de détresse, mais parce qu’il n’a pas de doigt pour sa détresse, qu’il ne sait pas la manier. Sa prévenance habituelle envers toutes choses et tout événement, l’hospitalité rayonnante et spontanée avec laquelle il accueille tout ce que le hasard lui envoie, son espèce de brutale bienveillance et de dangereuse insouciance à l’égard du oui et du non, - toutes ces vertus, hélas, il ne laisse pas, souvent, de les payer cher ! Et en tant qu’homme il en devient trop aisément le caput mortuum [la tête morte=le résidu inutile de toute opération pour les chimistes]. Si l’on exige de lui l’amour et la haine (…), il fera de son mieux et donnera ce qu’il peut. Mais qu’on ne s’étonne pas si c’est peu de chose, si dans ce domaine-là, il se montre faux, fragile, mou et incertain. Son amour est voulu, sa haine artificielle pareille plutôt à un tour de force, à une petite vanité et à une légère exaspération. Il n’est véridique qu’autant qu’il peut être objectif, c’est dans son « totalisme » serein qu’il est encore « nature » et « naturel ». Son âme de miroir, toujours attentive à rester bien lisse, ne sait plus affirmer ni nier ; il ne commande pas, il ne détruit pas non plus. « Je ne méprise presque rien », dit-il avec Leibniz. Qu’on remarque bien, et qu’on apprécie à sa juste valeur ce « presque » ! L’être objectif n’est pas non plus un homme modèle : il ne précède personne, ne suit personne, il reste trop à l’écart pour avoir à prendre parti entre le bien et le mal. Si on l’a confondu si longtemps avec le philosophe, éducateur césarien et despote de la culture, on lui a fait beaucoup trop d’honneur et on n’a pas vu l’essentiel : il n’est qu’un instrument, qu’un esclave – certes de tous les esclaves le plus sublime – mais en soi il n’est rien… presque rien ! L’homme objectif est un instrument, un instrument de mesure précieux et fragile, un chef-d’œuvre de miroir qui se trouble aisément, qu’il faut entourer de précautions et de respect, mais il n’est pas un but, pas une issue, pas un essor, pas un homme complémentaire en qui le reste de l’existence se justifie, il n’est pas une conclusion et encore moins un commencement, une procréation et une cause première ; rien de dru, de puissant, de campé sur soi, et qui aspire à dominer ; c’est bien plutôt un vase rare et délicat que vient de terminer le souffleur et dont les contours mouvants attendent un contenu et une forme sur lesquels se modeler ; ce n’est d’ordinaire qu’un homme sans forme ni contenu, un homme « désintéressé ». Il n’intéressera donc pas non plus les dames, soit dit entre parenthèses.

 Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, "Nous, les savants", §207 (traduction Henri Albert, révis. Jean Lacoste, droits réservés)

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Published by Areduc
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