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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 13:01

 

François Mitterrand a dit un jour à Bernard Tapie : « Méfiez-vous, les Français n’aiment pas l’argent. » Il aurait pu dire : Les Français n’aiment pas le pouvoir. Pas plus le pouvoir de l’argent que le pouvoir politique. Oui : n’aiment pas. C’est une question assez irrationnelle que nous allons aborder dans ces lignes ; nous allons opérer une petite plongée dans ce que Jung aurait appelé notre « inconscient collectif ».

 

            Les Français sont fondamentalement méfiants à l’égard du pouvoir. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de formidables histoires de pouvoir en France. Mais il y a toujours eu une condition à ce que les Français reconnaissent un pouvoir, et a fortiori le pouvoir suprême, à l’un des leurs. Cette condition, c’est que le pouvoir ne peut être que l’objet d’un échange. Pas un échange au sens hobbésien du terme : je t’aliène une partie de ma liberté en te conférant un pouvoir sur ma personne, et toi, en échange, tu me procures la sécurité. Cette vision du pouvoir politique n’est pas française ; elle est peut-être anglo-saxonne. Les Français n’attendent pas du pouvoir une sécurité, au contraire, le pouvoir leur fait peur, il a partie liée avec l’insécurité dans son exercice même. La preuve, ils eurent des potentats qui les ont, constamment, mis en danger : Louis XIV, Napoléon, ces rois-guerriers qui conduisaient des troupes aux tueries des champs de bataille. Des batailles pas toujours victorieuses… Plus récemment, lorsque Miterrand est reconduit dans ses fonctions, en 1988, la France est submergée par la question sécuritaire, dont s’était emparé l’extrême-droite. On a dit que Sarkozy avait gagné en reprenant à son compte cet argumentaire. Certes, Sarkozy a joué auprès d’une partie de l’opinion de son image d’ex-premier flic de France. Mais il le faisait d’une façon elle-même inquiétante et, dans le même temps, il promettait de « remettre la France au travail » - ce qui ne pouvait manquer de susciter des inquiétudes…

 

            Ces inquiétudes, les Français les acceptent. Ils les acceptent pourvu que les termes de leur échange à eux, leur conception inconsciente du pouvoir soient respectés.

 

            On pourrait résumer les termes de cet échange en une question, posée à quiconque exerce un pouvoir en France : je te donne le pouvoir, mais toi, qu’est-ce que tu sacrifies de ton pouvoir en échange ? C’est donnant-donnant. Non pas un échange « gagnant-gagnant », pour reprendre l’expression fétiche d’une ex-candidate à l’élection présidentielle, mais un échange perdant-perdant. Je perds le pouvoir en te le donnant, j’accepte de souscrire à ce rituel illusoire du suffrage universel, qui me donne le droit de choisir entre des candidats qui avaient le pouvoir de se présenter parce qu’ils étaient membres de partis majoritaires, et qui gouverneront sans me consulter, et parfois même (on songe ici notamment au Traité de Lisbonne), en faisant exactement le contraire de qu’avait exprimé une majorité d’électeurs. J’accepte tout cela. J’accepte cette impuissance. Mais toi, l’homme du pouvoir, le potentat, qu’est-ce que tu perds en échange ?

 

            Le regretté Baudrillard voyait le pouvoir comme une sorte de fardeau dont se déchargeaient les citoyens sur leurs hommes politiques (voir le « mot du jour »). C’était avoir bien cerné cette conception inconsciente du pouvoir, qui est que le pouvoir, pour les Français, c’est d’une certaine façon ce qu’on doit perdre.

 

            Mitterrand l’avait bien compris, il l’avait même incarné, cet échange du pouvoir. Il est tombé malade du cancer, qui l’a finalement emporté, quelques semaines après avoir accédé à la fonction suprême. Il a donc fait le sacrifice de sa vie, symboliquement. Il l’a caché, ce cancer, et pourtant, chose curieuse, on l’a appris presque au même moment qu’on révélait au public l’existence de la fille naturelle du Président, et les égards princiers dont elle avait bénéficié. Les Français découvraient ainsi une prérogative ignorée de leur souverain, et le sacrifice qu’il avait fait en accédant au pouvoir. Au fond, la chose rendait le personnage fascinant, et il y a fort à parier que si Mitterrand a une chance de rester dans l’Histoire, ce sera pour avoir été ce condamné à mort au pouvoir.

 

            Nous parlons de l’inconscient collectif français, mais c’est un schéma qui n’est pas exclusivement national. Les grands potentats de l’histoire sont souvent des gens qui avaient sacrifié leur personnage privé pour exercer leur pouvoir. Staline en est un bon exemple. Forclos dans sa forteresse, redoutant et redoutable, il est, on le sait, mort de peur, enfermé dans une chambre où on n’osait pas pénétrer de crainte d’enfreindre l’interdiction formelle qu’il avait lui-même promulguée. Staline avait une fille, pourtant, mais qu’il a soigneusement cachée ; elle a écrit ses Mémoires, où elle raconte ce que ce fut d’être la fille du « Petit père des peuples ». Si le souverain est le père de son peuple, cela implique qu’il renonce, d’une certaine façon, à être un pater familias. Le pouvoir public en échange du pouvoir privé.

 

            Cette conception du pouvoir, inscrite dans l’inconscient collectif, Sarkozy a cru qu’il pourrait y échapper. Il avait pourtant, conseillé sans doute par son pléthorique think tank, joué le rôle du « premier de la classe » pendant la campagne présidentielle. Il était jeune, c’eût pu être un handicap, il en fit un atout. Lorsque Poivre d’Arvor le traite à l’antenne de « petit garçon tout excité » pour qualifier sa première participation à un sommet de chefs d’Etat, il entérine cette facette du personnage. Sarkozy, alors, la jouait modeste. Il avait travaillé son langage pour le rendre plus simple, plus « populaire ». Lui qui se distinguait à l’époque de Balladur par un parler brillant, il évitait soigneusement de faire toutes ses négations, affectait des tournures familières. Il y avait aussi le fameux haussement de sourcils, qui agrandit ses yeux clairs et lui donne, l’espace d’un instant, un air désarmé. Voix de velours, ton patelin, il travaillait cette expression en mode mineur avant son élection. Sur ses affiches – dont on a relevé la totale ressemblance avec celles de Mitterrand en 1981 : paysage rural, teintes douces en bleu-vert – il ressemblait à un Témoin de Jéhovah. Sa façon même de se vêtir entrait dans le cadre de cette modestie. On a dit qu’il s’habillait comme un cadre d’entreprise. Mais le costume du cadre d’entreprise, même du haut dirigeant, répond à la conception de l’échange du pouvoir. Ah bon, me direz-vous ? Ces gens-là s’habillent luxueusement. Oui, mais les cadres portent le symbole de l’échange perdant-perdant du pouvoir : la cravate. La cravate, attribut phallique on l’a dit souvent, est aussi un nœud coulant autour du cou. Desserre ta cravate, elle va t’étouffer, disait Apollinaire dans un calligramme célèbre (le poème a la forme d’une cravate). Par la cravate, on est lié. C’est la languette ergonomique de celui qui détient un pouvoir, si dérisoire soit-il. Dans les comédies ou les films de gangster, on saisit les hommes par la cravate : le malabar pour asséner un coup fatal, le flic pour intimider le voyou, la femme pour embrasser… On a sifflé Jack Lang le jour où il s’est présenté à l’Assemblée nationale sans cravate, avec un col Mao. Ce n’était pas du jeu… Rassurez-vous : Lang s’est bien rattrapé depuis.

 

            Mais sitôt élu, Sarkozy a cru qu’il pourrait rompre l’échange, transformer la vision du pouvoir. Etre celui qui avait reçu le pouvoir et qui ne donnerait rien en échange. Peut-être se laissait-il inspirer par des modèles monarchiques : mais alors il connaissait mal son histoire de France. Si on a presque toujours aimé les rois en France, même celui qu’on a décapité, on a toujours détesté leurs maîtresses. Elles étaient une trahison du pacte. Le roi usait de son pouvoir dans le domaine sexuel. Il était puissant en tous lieux. Sarkozy a cru qu’il suffirait de mettre en avant le sacrifice de son emploi du temps. Le Président travaille beaucoup, nous dit-on alors. On songeait sans doute dans son think tank à la petite fenêtre toujours allumée à la façade du Kremlin, qui montrait que Staline travaillait pour le peuple jour et nuit. Du coup, Sarkozy en a profité pour s’augmenter de 140%. Mais il y avait maldonne : car le travail du Président, c’est d’exercer le pouvoir. On n’a donc vu que l’augmentation. Et puis même cette fiction est tombée : récemment, un billet de Marianne a révélé que l’emploi du temps présidentiel (consultable par tout un chacun sur le site Internet de l’Elysée) s’était beaucoup éclairci. En moyenne, deux fois moins de rendez-vous ou de déplacements programmés… Dans la sphère privée, le Président a fait étalage de sa puissance : une femme pour magazine, puis un divorce, et pire encore : un mannequin. Il n’est pas le père de son peuple mais celui de ses enfants, qu’il ne cache pas, lui, mais qu’il montre, au contraire, dans les magazines – il pousse la trahison du pacte jusqu’à tenter de placer son fils à Neuilly… Sa tenue vestimentaire affiche également sa puissance : le fameux étalage des marques : Rolex, Ray Ban, etc. Du coup, les Français n’aiment pas le Président : ils cherchent la faille, en vain. Ils cherchent ce que leur Président leur a sacrifié en échange du pouvoir suprême. Et ils ne voient rien dans l’autre plateau de la balance. Ils ont un président « décomplexé », nous l’a-t-on assez dit. A devenir l’incarnation du pouvoir sans contrepartie, Sarkozy est devenu l’idole noire, une figure du Mal politique.

           

            Que doit-on conclure de cette petite séance d’analyse collective ?

 

            L’analyse doit aider le patient à identifier ses mécanismes inconscients pour mieux fonctionner avec. Il faut défaire les complexes.

 

            Alors, c’est vrai, les Français ont aujourd’hui un complexe du pouvoir : qu’ils se défassent donc de cette répulsion inconsciente. Le pouvoir est une fort vilaine chose s’il s’exerce dans un contexte inégalitaire. L’auteur de ces ligne a lui-même prononcé là-dessus une conférence à la Sorbonne il y a de cela deux ans (le texte en est consultable sur le blog d’AREDUC [1]). Mais c’est cette répartition inégale du pouvoir qu’il faut changer. Si les citoyens prennent le pouvoir, ils cesseront d’en faire un Mal auquel ils donnent, tous les cinq ans, un nouveau nom, livré à la fascination et à la détestation publique. Que le pouvoir cesse d’être un mythe. D’ailleurs, que la démocratie cesse aussi d’être un mythe. La démocratie représentative, c’est le mythe de la démocratie. La démocratie réelle, c’est la démocratie directe, la véritable égalité politique des citoyens. Non pas l’égalité de participation à un rituel abstrait qui consiste à mettre dans l’urne le nom de Bonnet Blanc ou de Blanc Bonnet – mais l’égalité dans l’exercice du pouvoir.

 

Florent Trocquenet,

Décembre 2008

 

  [1] http://areduc.blogspot.com/2007/01/le-pouvoir-aujourdhui.html

 

             

             

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