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5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 17:02

Je ne sais pas si vous avez suivi les derniers événements qui se sont déroulés au large des côtes somaliennes. Pour faire court, un navire de guerre français a arrêté hier un des groupes de pirates qui s'attaquent depuis quelques temps aux navires marchands occidentaux. L'occasion de reparler de ces bandes qui sévissent sur une des routes maritimes les plus fréquentées, au large de la Corne de l'Afrique, voie stratégique vers le Canal de Suez et par où transite 20% de l'approvisionnement mondial en pétrole. L'Union européenne a réagi en lançant l'opération Atalante, les Etats-Unis ont également envoyé des forces et la marine russe négocie sa participation aux côtés de ceux qui sont subitement devenus des alliés. Sans compter le Japon, l'Inde, la Malaisie, le Yémen...qui y vont tous de leur engagement dans la lutte contre ce "fléau". Une belle harmonie de la "communauté internationale", toujours plus facile à fédérer quand il s'agit de défendre des gros sous.

 

Entendons-nous: je ne cautionne pas les actes de piraterie, voire de barbarie, commis par des individus souvent bien loin d'être des Robins des bois modernes, défendant les petits pêcheurs somaliens contre le grand capitalisme international. Cette vision serait tout aussi caricaturale que celle qu'on donne en Occident de la situation en Somalie. Non, ce qui me dérange le plus, au fond, dans ce déploiement militaire, c'est qu'une fois de plus, l'Occident avance masqué, sous couvert d'auto-défense et d'altruisme. Car la mission Atalante possède un volet humanitaire: aide alimentaire et future programme de soutien au gouvernement somalien pour qu'il soit en mesure d'exercer ses "droits régaliens". La réalité est que nous sommes en guerre contre la Somalie, une guerre de pillage, avec des adversaires aux forces très inégales. A la vérité, nous n'avons aucune envie de voir cet État retrouver ces droits régaliens, en tout cas, pas ceux qui concernent ses eaux territoriales. Evidemment, si on arrivait à mettre en place un "gouvernement démocratique ami" peu regardant, ce serait autre chose...et c'est probablement ce qui arrivera. Jusqu'à ce qu'un nouveau groupe de rebelles, à qui nous aurons fourni bon nombre d'arguments pour rallier la population, renverse ce pouvoir et que nous reprenions la politique de répression.

 

Petit rappel sur l'histoire tourmentée de la Somalie. L'État somalien est né en 1959, de la fusion de la colonie italienne, au Sud, avec la colonie britannique, au Nord. La République de Djibouti, sur laquelle la France avait fait main basse, est quant à elle devenue un État souverain en 1977. Déchirée par des guerres claniques, la Somalie a connu une des pires famines de l'histoire de l'humanité en 1984, date à laquelle nous avons tous découvert ce pays: c'est là qu'on envoie nos sacs de riz et nos ministres des affaires étrangères. Après l'échec d'une mission de l'ONU, le chaos a repris: proclamation, par le Nord du pays, de son indépendance, en 1991, prise de Mogadiscio par l'Union des tribunaux islamiques en juin 2006, intervention de l'armée éthiopienne, j'en passe et des meilleurs. En résumé, le pays n'a plus de gouvernement central depuis 1991: il a bien un vague gouvernement de transition, installé au Kenya voisin, et, depuis février 2006, à Baidoa, en Somalie, mais il ne gouverne pas grand-chose. Suite à la démission du président de la république, c'est finalement cheikh Sharif Ahmed, ancien dirigeant de l'Union des tribunaux islamiques (si, si, ceux dont on voulait se débarrasser, c'est ça) qui a été élu président, avec un pouvoir tout symbolique. Bref, une situation complexe. Qui justifie le fameux droit d'ingérence, utilisé pour la première fois, justement, au moment de la guerre civile de 1984.

Souvenez-vous des campagnes d'affichage montrant un enfant somalien à côté d'un sac de riz, dont on avait le sentiment qu'il devait peser plus lourd que lui, et appelant à faire des dons. La mémoire vous revient? Eh oui, vous avez nourri les pirates qui attaquent aujourd'hui les navires croisant au large de leurs côtes. Il y a peut-être parmi eux le petit garçon qui a servi à la campagne de publicité. Aujourd'hui, il a une kalachnikov entre les mains et attaque les navires de notre beau pays. Et vous savez quoi? Il a bien raison. Pourtant, vous avez le sentiment de ne rien avoir fait de mal et vous continuez même à nourrir la prochaine génération de pirates, je vous l'apprends, puisque, lors d'une réunion à Bruxelles le 23 avril dernier, les pays participants se sont engagés à fournir une aide de 213 millions d'euros à la Somalie. Ça fait bien. Mais c'est absurde. Pourquoi continuer d'un côté à nourrir la population, alors que de l'autre, on lui retire tous ces moyens de subsistance? Il y a une logique à cela, j'y viens.

 

Mais avant, il faut que je vous donne un détail important, qui est rarement mentionné au journal de 20 heures et qui vous éclairera peut-être. Depuis la guerre de 1991, il n'y a donc plus de gouvernement en mesure de protéger les eaux territoriales. Et tout le monde, y compris les donneurs de riz, ont profité de l'aubaine, par l'odeur du poisson alléchés. Car les eaux somaliennes sont très, très riches en ressources halieutiques: ça tombait bien dans les années 1990, quand les Européens commençaient à limiter leurs quotas de pêche pour ne pas épuiser leurs ressources et que les Asiatiques avaient déjà pêché tout ce qui était de près ou de loin comestible dans leurs propres eaux. Alors, pourquoi ne pas aller se servir là où personne ne regarde? On a donc envoyé ("on", ce sont les généreux donateurs d'aujourd'hui, regardez la liste des participants de la conférence de Bruxelles, c'est à peu près la même que celle des pilleurs) des bâtiments énormes, capables de rester en mer en permanence, ravitaillés par des bateaux plus légers, qui se chargeaient également de mêler les prises frauduleuses aux poissons pêchés en toute légalité: ça s'appelle du blanchiment de poisson. Et vous les avez mangés, ces poissons, mais pas avec du riz, parce que cette semaine-là, vous avez laissé le paquet à la sortie du magasin à une gentille bénévole qui récoltait des dons pour la Somalie. D'après Jean-Christophe Brisard, qui a réalisé un reportage sur la Somalie pour le National Geographic, ces bâtiments sont grosso modo capables de pêcher en une nuit ce que les locaux attrapaient en un an: un trafic qui rapporterait entre 4 et 9 milliards de dollars US par an. Par la même occasion, des entreprises et hôpitaux européens se seraient débarrassés de leurs déchets toxiques et nucléaires aux larges des côtes somaliennes, en chargeant de cette noble tâche la mafia italienne(1).

 

Alors évidemment, dans ces conditions, on comprend mieux la genèse de la piraterie somalienne: au début, des petits pêcheurs ont réagi en attaquant les gros navires qui leur volaient leurs moyens de subsistance, et puis rapidement, comme la lutte était trop inégale, ils sont passés à autre chose. Plutôt que de tenter de sauver leur poisson, ils se sont lancés dans un nouveau business: prises d'otage, attaques, détournement, etc...il n'y avait qu'à se baisser, le trafic maritime est énorme dans cette région, et les compagnies hésitent à faire un détour très long et très coûteux pour éviter la zone.

 

Alors vous allez dire que je fais du misérabilisme et que, comme toujours, je défends David contre Goliath, les Français ont ça dans le sang, et moi encore plus que les autres. C'est en partie vrai. Mais ce qui est plus exact, c'est que j'aimerais qu'on en finisse avec l'hypocrisie humanitaire. Nous ne cherchons pas à débarrasser la Somalie d'un fléau qui la ruine (les pirates attaquent parfois aussi les convois du Programme alimentaire mondial), ni à remettre en place un gouvernement stable, ni à sauver la population en luttant contre la famine. Nous menons une guerre de pillage et dans le cadre de cette guerre pour les ressources, nous défendons nos navires, qui pêchent illégalement et feignons, d'un autre côté, de nourrir des pauvres gens. Jusqu'à présent, nous avions attaqué un ennemi tellement faible, que personne n'avait vu qu'une guerre était en cours. Mais voilà que les pauvres se rebiffent. C'est un secret de polichinelle que les pauvres gens se nourriraient très bien tout seuls, ou en tout cas mieux, si on ne leur retirait pas d'une main ce qu'on leur donne de l'autre.

 

Soyons conséquents: ne donnons plus un centime à ces États, laissons-les crever doucement, ou plutôt admettons que nous les faisons crever, ouvertement. C'est nous d'abord, point. Il faut avoir le courage de ses opinions, les populations des Etats dits démocratiques choisiront ensuite si c'est bien la voie qu'elles veulent adopter. Qu'on arrête de se donner bonne conscience à grands coups de distribution de vivres, comme on achète un jouet à l'enfant qu'on a battu.

 

Si les pays occidentaux continuent à le faire, ce n'est pas sans raison pourtant. En ne laissant pas ces populations mourir, tout en les empêchant de vivre décemment, on fait d'une pierre deux coups: on profite du chaos, habilement entretenu, pour se servir librement dans leurs réserves, et on crée l'illusion que l'anarchie qui règne dans la zone justifie notre présence. La boucle est bouclée. On pourrait croire que nous avons le droit pour nous. Si on laissait tout le monde mourir, en revanche, ça ferait tache dans les journaux, et puis surtout, qui assumerait le rôle de l'ennemi que nous combattons, pour ainsi dire en situation de légitime défense? Peut-être qu'alors, toute pseudo-souveraineté somalienne abolie, les nouveaux ennemis seraient les autres pilleurs, avec lesquels il faudrait se partager le gâteau au grand jour. Et eux, ils ont bien autre chose que des kalachnikovs pour se défendre.

 

Vous allez me dire: mais moi, tout ce que je veux, c'est que les enfants somaliens mangent à leur faim, vous n'allez quand même pas me dire que je suis un criminel de leur avoir envoyé des sacs de riz? Quelque part, si, mais on va dire que vous ne pouviez pas savoir. Il est temps de vous repentir. Commencez donc par arrêter de répondre aux campagnes de collecte, elles sont un maillon de la chaîne. C'est un choix difficile, ils savent jouer sur la corde de la sentimentalité. Mais il ne faut pas réagir sous le coup de l'émotion, aussi justifiée soit-elle, aussi nobles soient vos intentions. En tout cas moi, c'est la dernière fois que je donne des sacs de riz. Et que je mange du poisson dont j'ignore la provenance.

 

Quelques liens:
 

Un petit dessin rigolo, pour quand même garder le sourire:

http://www.philippetastet.com/quotas-peche-grenelle-presse.aspx


Un très bon article, mais en allemand (si vous voulez une traduction, m'appeler)

http://principiis-obsta.blogspot.com/2009/04/die-zwei-arten-von-piraterie-in-somalia.html

Idem en anglais (vous trouverez un résumé/traduction sur le site www.france-multiculturelle.org)

http://www.huffingtonpost.com/johann-hari/you-are-being-lied-to-abo_b_155147.html

 

Le rapport préliminaire du Programme des Nations unies pour l'environnement sur la Somalie (en anglais):

http://www.unep.org.bh/Publications/Somalia/TSUNAMI_SOMALIA_LAYOUT.pdf

 



(1) C'est ce qu'affirme Johann Hari dans un article du 13 avril dernier (voir lien ci-dessous). On peut également lire dans le rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement: Somalia is one of the many Least Developed Countries that reportedly received countless shipments of illegal nuclear and toxic waste dumped along the coastline. Starting from the early 1980s and continuing into the civil war, the hazardous waste dumped along Somalia's coast comprised uranium radioactive waste, lead, cadmium, mercury, industrial, hospital, chemical, leather treatment and other toxic waste. Most of the waste was simply dumped on the beaches in containers and disposable leaking barrels which ranged from small to big tanks without regard to the health of the local population and any environmentally devastating impacts. The impact of the tsunami stirred up hazardous waste deposits on the beaches around North Hobyo (South Mudug) and Warsheik (North of Benadir). Contamination from the waste deposits has thus caused health and environmental problems to the surrounding local fishing communities including contamination of groundwater. Many people in these towns have complained of unusual health problems as a result of the tsunami winds blowing towards inland villages. The health problems include acute respiratory infections, dry heavy coughing and mouth bleeding, abdominal haemorrhages, unusual skin chemical reactions, and sudden death after inhaling toxic materials.


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