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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 10:11


Ce que parler veut dire
 

La métaphore est vigoureuse, dira-t-on. Mais est-il besoin de ce gros mot ?

Que oui ! Il faut un gros mot pour une horrible chose - et celui-là est encore très au-dessous de la vérité et des souffrances perpétrées.

Vous imaginez qui il faut être pour empocher (un exemple parmi cent) tel « bonus de départ » de plusieurs millions d'euros - en plus de tout le reste - quand c'est la crise, qu'on a conduit une entreprise à la déconfiture, et une part de ses salariés au licenciement et au désarroi. Qui il faut être ! Ce que ça implique. Ce que la « loi » a autorisé. Ce que les mœurs ont permis. Sur quel arrière-plan sociologique (monde des affaires, salons...) cela se découpe ! Quelles complicités il y a fallu ! Quels dits et quels non-dits ! Quelle couverture idéologique massive.

Tout le monde (sauf les cochons profiteurs de la rapine) sent bien qu'il y a, dans ces forfaits, de l'innommable, innommable qu'il faut bien essayer de nommer. C'est la tâche du langage d'être fidèle, même approximativement, à la réalité dans ce qu'elle a d'énorme, de fou ou d'ignoble.

Alors cessons de parler ces choses triviales et odieuses comme si elles étaient normales. Attachons-leur des « épithètes homériques » en quelque sorte, qui rappellent à tout moment le monde inhumain auquel ces pratiques se rattachent, et l'on aura fait un très grand pas dans la lutte à mener contre elles.

C'est comme si on disait de Goering qu'il a été « raciste ». Bien sûr qu'il a été raciste, ça crève les yeux. Mais il a surtout été un porc et un assassin. Les racistes courent les rues, mais les Goering, qui les relayent et se mettent à leur tête, méritent - avouez-le - une mention spéciale. Sinon, c'est la nuit théorique, où tous les chats conceptuels sont gris.

 

La loi du silence

Il est d'ailleurs évident que, de litote en euphémisme, d'omission en évitement, on finit par ne plus désigner du tout ce qui doit l'être. C'est tout un appareil de camouflage qu'on met en place, mine de rien.

Attardons-nous un peu sur ce point en restant dans le même domaine, pour montrer l'enchaînement des silences.

Goering fut un porc et un assassin, comme Hitler était un fou furieux, un psychotique - et il faut les appeler tels. Mais c'était des politiques. Ils conduisaient une entreprise politique. En un mot : ils furent à l'époque, dans la conjoncture précise de l'entre-deux-guerres, au service direct du Capital - finance et industrie. Lequel a pensé au début en faire ses instruments, ses marionnettes, contre la révolution menaçante et contre la misère ouvrière qui, partout, tentait de s'organiser. A ce moment de son histoire (fortunes en péril), le Capital allemand a opéré, bon gré mal gré, pourrait-on dire, une sélection dans les individus candidats à la politique. Et c'est pourquoi il a financé, vêtu, armé ces malades, ces criminels en puissance, qui ne cachaient nullement leur jeu, et les a mis sciemment sur les rails du pouvoir. Ces rails qui devaient mener à Dachau et à Auschwitz.

En pratiquant le mezzo voce, la pseudo-neutralité, la molle-langue, c'est l'ensemble de la situation qu'on cache, et on cache que les moyens ont été à l'image des fins conservatrices qui étaient poursuivies, et que les pourvoyeurs et commanditaires de cette politique (l'argent qui avait peur...) doivent en assumer, bien sûr, la totale responsabilité.

La Cochonnerie est donc un concept qui englobe le dicible et l'innommable, la chose et son ombre, l'inhumain dans l'humanité.

Mais, plus concrètement, que recouvre-t-il ? Qu'est-ce qu'on peut en dire ?

Il ne faut pas quitter le geste des cochons d'Orwell qui s'approprient le lait de tous. Dans un processus collectif d'émancipation, au moment où un petit peuple se secoue et se rebelle, des individus calculent et magouillent pour leur propre compte. Au lieu d'être fidèles au mouvement libérateur global qui s'est enclenché, ils demeurent fidèles... à eux-mêmes, à leurs intérêts étroits, à leur ventre !

Ce qui dérape n'est pas dans les discours, dans les programmes (évidemment mystificateurs), mais dans les actes, dans une manière d'être et de se comporter. C'est un ethos qui est en cause. Micro-choix individuels et individualistes. Petites cuisines personnelles. Et, si l'on y réfléchit bien, tout se joue dans le rapport que l'on noue aux autres, au monde environnant, au Tout.

Une des façons de résumer ce rapport - ou ce non-rapport - pourrait être : « Ce qui vaut pour autrui ne vaut pas pour moi. J'ai des droits (en réalité des pouvoirs) que les autres n'ont pas. Je me préfère aux autres et donc je vais me servir au détriment du groupe, de la collectivité, du peuple. En un mot, je vais m'en mettre plein les poches ! »

Cela se fait, bien sûr, en douce, ou du moins avec des précautions (quartiers à part, boutiques à part, hôtels et restaurants à part, plages privées, etc.), puisque assurément la chose est vile et ne peut faire l'objet d'un discours public structuré. Du style : « Je détourne à flots les deniers publics, les fruits du travail commun, et j'en suis fier. »

 Il faut cependant compter avec le talent des idéologues stipendiés (Brille-Babil, dans la fable) pour finir quand même par articuler une doxa légitimante, qui habille avec astuce les vessies en lanternes. Genre : « Travailler plus pour gagner plus. » Comme si la fortune était au bout d'une poignée d'heures supplémentaires ! Et puis dire ça à un chômeur...

 

[à suivre]


Serge Trocquenet


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