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  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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25 mars 2008 2 25 /03 /mars /2008 15:09
Pour toutes les questions liées à l'environnment, au réchauffement de la planète, à l'énergie, aux transports et à la croissance d'une manière générale, consultez le site de  Jean-Marc Jancovici:

http://www.manicore.com

Et notamment, cet article sur la nécessité des taxes...

http://www.manicore.com/documentation/taxe.html
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25 mars 2008 2 25 /03 /mars /2008 14:59
Une véritable politique environnementale repose sur une notion simple : celle de « penser l’avenir » : qu’avons nous fait, qu’est il advenu, comment corriger le tir ? C’est ce « comment » qui définit notre éthique écologique. C’est une méthode basée sur des prospectives.  Un raisonnement indirect, systémique et la série des rétro-actions qui le constitue permet d’atteindre un équilibre. Il s’agit au fond d’une simple régulation… Nous nous comportons comme cela au quotidien: en conduisant sa voiture, en négociant avec ses collègues, ou pour faire comprendre quelque chose à ses enfants. On voit ainsi se former "un équilibre" (je suis arrivé à bon port et n'ai pas fini dans le fossé) voire un progrès (cas de l'enseignement). Appliqué au système Terre, nous devrions donc nous trouver dans un état d'harmonie entre la population et les ressources naturelles.Le fait est cependant que ce n'est pas le cas. Pourquoi ?


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Car la propension d'une communauté à reconnaître la réalité d'un risque est déterminée par l'idée qu'elle se fait de l'existence de solutions. Si je vais tout droit à 60 à l'heure et qu'il y a un mur devant moi alors il y a de grandes chances que je n'arrive pas intact au boulot. Or je sais qu'en tournant le volant, je vais l'éviter, c'est donc ce que je vais faire. Une telle solution ne se "présente" pas pour le système Terre, au sens propre, c'est-à-dire visuellement. On va donc considérer que le mur n'existe pas, qu'aucune catastrophe écologique n'aura lieu. Des chercheurs nous diront que si, des remèdes existent: ils vous parlerons de décroissance, de changement des modes de production et de développement durable, bref d'un renoncement au «progrès», prix à payer pour éviter le désastre qui pour eux, du coup, leur paraitra clair et identifiable. Cependant, cette information, cette compréhension logique du monde ne passe pas au niveau collectif et aucun de ces remèdes n'est vraiment appliqué. Cela veut donc dire que contrairement aux chercheurs, les gens ne "voient" pas ces solutions et éliminent donc le problème. La raison? Une solution "éthique" (c'est-à-dire fondé sur une logique systèmique comme nous l'avons vu) n'en est pas une : la métaphysique prévaudra.

Est-ce que je pense à la mort tous les jours, ou bien est-ce qu’elle module mon action ? Non, indubitablement. La seule considération d’un « qu’est-il advenu » me permettrai d’y penser et ainsi de moduler mon comportement. Si un chercheur découvrait comment supprimer le gène responsable du vieillissement, il y a fort à parier que les actions du labo grimperaient en flèche. Ce n’est pas le cas : l’absence de solutions entraîne une inhibition, dont sa seule échappatoire est la fuite dans l’irréel : mieux vaut ne pas y penser et imaginer d'autres mondes : l’illusion métaphysique comme source d’action.


Concernant la planète, la situation n’est guère différente: on préferera voir un ordre supérieur simpliste (le "de toutes façons, c'est foutu, c'est déjà trop tard") plutôt que d'appliquer notre logique éthique et d'oeuvrer à la recherche de solutions. Car celle-ci n'apportera pas de solutions "visibles" ! Par contre, cumulée à d'autres actions locales, elle entrainera par effet papillon et sur plusieurs décénies des changements importants. En attendant, nous ne verrons aucun de ces effets "positifs" et nous en déduirons que nos actions étaient inutiles et par là-même contraires à notre logique de vie.


Qu’est-ce que cela prouve ? Que pour la plupart des gens, il est aussi malsain de penser aux problèmes environnementaux qu’à la mort. La considération d’une inéluctabilité ne provoque qu’inhibition de l’action. Seule la nécessité (mais il sera trop tard…) permet d’agir tout en maintenant son être en état de cohérence. Et ça, le capitalisme, parfait reflet de l’évolution darwinienne, l’a bien compris.

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To the happy few, à ne pas faire circuler… :-)

 

Sylvain BINEAU

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5 février 2008 2 05 /02 /février /2008 22:31

 
 
            Le mois de Janvier pour le monde du sport est en général le mois de l’Afrique. C’est habituellement le mois du Paris-Dakar et de la Coupe d’Afrique des nations (la CAN, compétition de football regroupant les meilleures nations africaines, l’équivalent de l’Euro de football).
            C’est le mois où l’Europe sportive se donne bonne conscience. Après avoir avalé sa dinde aux marrons au mois de décembre, l’Europe s’impose un mois d’expiation en s’intéressant au continent africain.
 
            Le Paris-Dakar étant annulé cette année pour cause de menaces terroristes diverses et variées, il reste la CAN organisée cette année au Ghana.
 
            Au mois de Janvier, les passionnés de foot n’ont droit de la part des journalistes sportifs qu’à deux plats servis sur le même plateau : le mercato d’hiver (les transferts de joueurs sont autorisés pour le mois de janvier) et la Coupe d’Afrique des Nations.
Autrement dit, pendant que les plus grands clubs européens se battent à coups de millions pour s’arracher les meilleurs footballeurs, l’Afrique, faute de moyens, peine à organiser sa compétition.
 
Contraste saisissant, révélateur d’un football à deux vitesses, qui ne choque absolument pas les journalistes sportifs, qui rappelons-le, ne font que leur métier, c’est-à-dire donner de l’information en se réfugiant derrière la toute puissante « objectivité ».
 
            Il faut dire que la CAN est l’occasion pour le football européen de tenter de se racheter, de masquer l’exploitation du football africain effectuée tout au long de l’année.
            Les médias se vantent d’accorder à la CAN une grande importance, en diffusant certains matchs, prétendant que c’est une occasion de parler de l’Afrique, nous vantant le football comme vecteur de réussite social. On nous explique que la CAN est une chance pour l’Afrique, que le football à lui seul pourra relancer la machine économique africaine.
 
            Le problème est que les reportages sur la CAN réactivent des réflexes colonialistes.
 
            L’Europe ne peut s’empêcher de juger son voisin africain. Et les réflexions nauséabondes, lourdes de sous-entendus, affluent : « Il y a quand même des matchs intéressants » (comme si c’était une surprise ou une découverte) ou alors les « ça va vite le football africain mais ce n’est pas très technique (et oui c’est bien connu, les Africains sont bons au foot uniquement grâce à leurs qualités athlétiques, la technique c’est réservée aux européens et c’est d’ailleurs pour ça que la France a perdu contre le Sénégal lors de la Coupe du Monde 2002).
Je tiens à dire que toutes ces « réflexions » reviennent constamment lorsqu’on aborde le sujet tant dans la bouche des auditeurs que des spécialistes du football.
 
Enfin, ma préférée : « Le problème de la CAN, c’est qu’elle est mal organisée, ça n’a rien avoir avec l’Euro ».
 
            Ah l’organisation parlons-en !
            L’organisation de cette compétition révèle à elle-seule, toute l’hypocrisie du football européen.
            Levons-le voile sur cette mascarade.
 
            Déjà, il faut savoir que l’Afrique doit se débrouiller toute seule pour organiser sa compétition. C’est la Confédération Africaine de Football qui organise cet événement sans aucune aide de la FIFA (Fédération Internationale de Football).
 
            Bref le message est clair, si vous voulez organiser cette compétition, débrouillez-vous.
            Le football européen qui pille année après année le continent africain de ses meilleurs joueurs ne lève pas le petit doigt.
            Pire encore : elle se permet des commentaires désobligeants en déplorant l’accueil des journalistes.
 
            La CAN est devenue l’occasion de montrer la supériorité de l’organisation européenne.
            On veut bien envoyer en Afrique des recruteurs chargés de ramener en Europe les meilleurs africains pour une poignée de pain mais on refuse d’investir dans des structures locales. On pille donc les richesses de continent, on vient faire son marché sans tenter de donner un coup de pouce aux clubs dévalisés. On reproduit ainsi le schéma colonialiste.
 
            Pire encore, l’attitude des clubs européens envers cette compétition.
 
Non seulement, ils n’aident pas l’Afrique à organiser sa compétition, mais il lui mette des bâtons dans les roues avec un mépris à peine dissimulé.
            Tous les grands clubs européens possèdent dans leurs effectifs deux à trois joueurs africains. Or, ces derniers quittent leur club pendant un mois pour aller disputer la compétition qui leur tient le plus à cœur.
            Et au mois de décembre, c’est constamment la même rengaine : les grands clubs se plaignent du départ de ces joueurs alors que les championnats européens continuent. Ils font pression sur les sélections nationales menaçant de ne pas envoyer les joueurs, tentant de convaincre leurs joueurs de ne pas partir en Afrique par des augmentations de salaires conséquentes.
            Imaginez un Zidane évoluant en Afrique qu’on aurait empêché de participer à la Coupe du Monde se déroulant en France !
           
Certains dirigeants de club sont même allés jusqu’à proposer que la CAN se déroule au mois de juin, tout comme l’Euro, afin de ne plus gêner leurs intérêts.
Cette proposition est doublement scandaleuse.
Tout d’abord, on retrouve la volonté de plaquer en Afrique le modèle européen (et on connaît toutes les conséquences politiques que cette pensée a engendrées).
Ensuite, cela en dit long sur la méconnaissance des dirigeants européens sur le continent africain. La CAN ne pourrait être organisée au mois de Juin puisque c’est la saison des pluies sur une bonne partie du continent et que les températures élevées ne permettraient pas l’organisation de cette compétition dans la plupart des pays.
 
Alors, comment font les Africains pour supporter le comportement de leurs « amis » européens ? C’est tout simple : on leur vend du rêve.
 On leur fait croire qu’on s’intéresse à eux (les plus grands entreprises s’empêchent de sponsoriser cet événement et de construire de nouvelles usines dans le pays organisateur).
On leur vend le modèle de réussite sociale par le foot à travers les joueurs africains s’étant enrichis en Europe (Eto’o, Didier Drogba, etc.).
On leur vend notre nouveau modèle colonial : le rêve de foot.
           
           
            Vous l’aurez compris, janvier est aussi affligeant que décembre. La CAN est la vitrine du bon sentimentalisme hypocrite européen masquant un football aux attitudes colonialistes.
           
            En 2012, la Coupe du Monde aura lieu en Afrique du Sud. Préparez-vous déjà à la prochaine mascarade.
 
 
                                                                                                                      Manuel Toulon
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3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 18:17

 

Je ne peux pas laisser écrire que Cadavres exquis, qui me paraît être une des plus belles réussites cinématographiques qui soient, est un film daté. Comment n'y pas voir le mythe ? On pourrait dire que ce film est un mythe. Il commence d'ailleurs dans les catacombes et par un vivant à tête de mort qui s'entretient avec les morts. La chambre d'écoutes de la police politique, c'est le mythe d'Echo : une parole qu'on enregistre et qu'on répète, une parole morte. L'inspecteur s'appelle Rogas, celui qui questionne, nouvel Œdipe qui découvrira qu'il est manipulé par ceux pour lesquels il travaille. Et tel Icare qui veut s'approcher de la vérité, Rogas se brûle les ailes. Un autre grand film politique (daté, lui aussi?), a mis en images ce dernier mythe: I comme Icare, de Verneuil.
 
Mais précisément... Que nous dit le mythe d'Icare? Que la "vérité" est un mythe. Qu'il n'y a que l'enquête, et que l'enquête n'est jamais finie (Rogas, encore et toujours, littéralement : tu questionnes, c'est une deuxième personne en latin). Cela veut dire que le mythe est grand parce qu'il dénonce le mythe. Achille croit être tout-puissant, la toute-puissance n'existe pas. Le mythe, c'est au bout du compte une histoire, c'est-à-dire... de l'Histoire !
 
La grandeur d'un mythe est dans sa perpétuelle actualisation. Bien sûr qu'un mythe est intemporel, mais c'est au sens où il peut toujours être récrit à une nouvelle époque, avec de nouvelles formes, de nouveaux enjeux. Le mythe, c'est justement ce rappel à l'ordre du réel, mais cet enseignement prodigieux sur le réel : on n’en a jamais fait le tour. Non seulement parce qu'il est inépuisable - il est devenir, donc changement perpétuel, la vérité d'hier était déjà une illusion, elle est devenue mensonge pathétique à la lumière d'aujourd'hui. Mais aussi parce qu'il est toujours du passé, il y a une sous-couche, des connexions multiples qui toujours nous échappent. Que comprendra-t-on au brouhaha des conversations espionnées (les Conversations secrètes, autre chef d'oeuvre), si on ne voit pas qu'elles ne sont que les fragments déjà morts d'une réalité infinie et infiniment explorable ?
 
Alors... Nous sommes dans un univers de mythes. Barthes en son temps nous a parlé du mythe de la DS, du mythe de la viande rouge et du théâtre moderne... Ce qu'il faut évaluer, c'est la capacité d'un auteur à faire de ce mythe une nouvelle réalité. Car alors il sera fidèle au devenir du mythe, ce devenir, en effet, éternel. Et il aura procuré une intensité incomparable à son lecteur ou à son spectateur.
 
Pour en revenir à La Nuit nous appartient, disons que le schéma n'est pas nouveau, en effet : on est dans une impasse. Mais le film est passionnant parce que c'est cette impasse qu'il nous montre. Non, le héros n'arrivera jamais à être vraiment libre, à sortir des déterminismes, même quand il choisira le "Bien". Ce sera le choix du Père, de la régression. Un déterminisme après un autre, un père après l'autre. Ce qu'il découvre dans la dernière scène, c'est que son désir n'est pas là (il cherche celle qu'il aime, croit la reconnaître dans l'assemblée venue admirer les flics promus, mais ce n'est pas elle). Il est naturellement significatif que le mot qui peut le sauver quand il est enfermé avec les trafiquants, un micro dans la poche, et les flics aux aguets, c'est le mot "plume". Les plumes de l'oiseau. Voilà ce que cherche ce personnage: une intensité d'existence. Peu importe qu'il croie l'avoir trouvée tour à tour dans l'orgie de la boîte de nuit, où coule à flot l'argent du crime, ou dans son uniforme où il se sent si étriqué. Il la manque. L'objet qui le dénonce, c'est le briquet dans la poche, que trouve le truand ("bizarre, tu as un briquet et des allumettes"). Le micro est dans le briquet. Il s'est brûlé les plumes, en somme. Il n'a pas trouvé la liberté. La liberté, c'est jouer des codes ou en sortir, vivre en débauché ou en flic vertueux (comme le flic d'American Gangster) – comme on veut, ou plutôt comme on peut. Vivre, vivre vraiment, vivre en homme libre, c'est déployer la totalité des possibilités qu'on a en soi. Le film ne sort pas des codes, je suis d'accord sur ce point avec Serge. Mais c'est voulu. Le film reste dans la nuit. Il nous montre l'échec du mythe. Le héros passe de l'illusion d'un mythe à une autre. Il n’actualise ni l'un ni l'autre - il ne les incarne pas. Son regard est mort qui balaye l'assemblée dans la dernière scène. Un film sur l'échec n'est pas l'échec d'un film. La Nuit nous appartient a le goût amer d'un film noir.
 
Le dialogue que nous avons noué avec lui prouve manifestement que c'est un grand film noir.

Florent Trocquenet
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31 janvier 2008 4 31 /01 /janvier /2008 10:22

undefinedBeaucoup d'entre nous mourront ainsi sans jamais être nés à leur humanité, ayant confiné leurs systèmes associatifs à l'innovation marchande, en couvrant de mots la nudité simpliste de leur inconscient dominateur.

                                                                      Henri Laborit

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31 janvier 2008 4 31 /01 /janvier /2008 10:09
                Je viens seulement de voir La nuit nous appartient de James Gray. Bon film, qu’on regarde « avec plaisir », qui est même passionnant, mais qui n’a rien de percutant ou de novateur sous l’angle des idées et des valeurs en jeu.
            Je ne veux pas avoir l’air d’être le pinailleur de service, le père Scrongneugneu du blog, mais les films appartenant à ce registre sont légion ; ils méritent donc d’être observés de près, chaque nuance a son prix.
 
            En ce qui concerne celui-ci, à bien y réfléchir, au-delà de l’intrigue rondement conduite, il y a dans le schéma gangsters/policiers, délinquance/loi tel qu’il est mis en œuvre par J. Gray, quelque chose d’ambigu et même (j’ose le mot) de carrément régressif.
 
            Géographie précise des héros : un père et deux frères, dans des camps opposés. On pourrait dire : voilà un habile renouvellement de la vieille mécanique.
 
            Mais ce renouvellement ne marque pas, selon moi, un progrès dans la psychologie héroïque, ni une avancée estimable dans la réflexion sur les rapports de l’ordre, de la liberté et de la morale.                        Pourquoi ?
            Parce que l’opposition des deux frères – et c’est là le terrain de ma première réserve : l’ambiguïté – est l’occasion de peindre deux milieux. Entre autres, dans des scènes majeures, deux espaces de divertissement comme l’a signalé Josiane, deux bulles festives : celle du Noël de la police et celle du cabaret où opère Bobby, le « mauvais fils »  (enfin, pas entièrement mauvais, mais en tout cas du mauvais bord).
            La comparaison ne laisse pas de doute : d’un côté, on s’enquiquine officiellement. Règne du conformisme, des danses pépères et de la bonne grosse joie. D’ailleurs ça se passe dans les sous-sols d’une église ! De l’autre, côté boîte de nuit, on « s’éclate », dans le bruit, l’alcool, le sexe et la drogue.  Ça crie, ça bouge, ça drague…
 
            Où est l’intensité, cette intensité qui, certes, donne son prix à l’existence ?
Nul ne peut hésiter. Les jeunes spectateurs (les autres aussi) comprennent tout de suite où se trouve l’ambiance branchée, hyper cool et super sympa
 
            De même, il y a deux pères : le vrai père flic et le père de cœur, propriétaire de la boîte. Lequel des deux est le plus chaleureux, le plus affectueux ? Le père d’adoption, la crapule, bien sûr. Le père biologique est, lui, sec, froid, machinal. On a envie de l’aimer comme de se pendre !
            On se dit alors que se glisse, sous le message avoué (la loi doit vaincre, fût-ce tragiquement, la délinquance), un message non-dit et bien moins avouable : « Si tu veux vibrer, va plutôt chez les voyous ! » N’est-ce pas là, d’ailleurs, que Bobby rencontre le grand amour (une entraîneuse), lequel amour  se perdra avec le retour à la loi ?
 
            C’est au fond, de nouveau, l’équation de Caligula : « La liberté est-elle une forme d’amoralité ? » La liberté. Ajoutons ici : le plaisir.
            J’ai relevé, dans un texte antérieur, cette équation comme étant fallacieuse et bien d’époque (tout dérèglement prime sur les propositions éthiques. La « vertu » est mesquine et triste…). Il faut comprendre que cette insistance n’est pas anodine et qu’elle a, sur les esprits, par sa répétition même, des effets qui n’en finissent plus de définir et de tisser la modernité.  
 
            J’observe qu’il faut aller vers d’autres films, plus rares et autrement plus inventifs, pour entendre un son de cloche tout différent et entrevoir une liberté intense, créatrice et enviable. Je pense au film somptueux et bouleversant : la vie des autres, qui est construit tout entier sur l’équation inverse.
            A cet égard, dans le même registre policier, American gangster était mille fois plus fort et plus beau. Donc plus émouvant. La loi y est tenue pour un absolu de justice, occasion d’une autocritique, pour ne pas dire d’une ascèse : le héros renonce lui-même, tout à la fois, à son amante et à la garde de ses enfants, dont il se juge indigne. L’analyse de Valère a bien montré la puissance de ce film et de son dénouement singulier, où se fait une « osmose » entre les adversaires, osmose qui permet « de sortir du système des oppositions et de se retrouver enfin entre humains. »
 
            Dans La nuit nous appartient, il n’y a pas dépassement, conquête (sur soi et avec l’autre), il n’y a pas osmose. Il y a retrouvailles.    
           
Mais j’ai aussi parlé de régression .
            Un père et deux fils : trio par conséquent explicitement familial, dont les liens identitaires, dans l’intrigue, sont tout sauf anodins. Qu’est-ce qui, en effet, ramène le fils prodigue à la loi ? Les liens du sang. Bobby devient traître (aux pourris qui l’ont accueilli), puis endosse l’uniforme de policier, parce que sa famille est menacée, parce que son frère a été attaqué et laissé pour mort, parce que son père (le Commandeur, plus statue qu’homme, nous l’avons dit) est liquidé par la mafia russe.
 
            Alors le fils revient au bercail de la loi. Il faut donc le sang, les liens du sang, pour que la loi redevienne désirable. Vendetta, « sens de l’honneur », héritage moral, on est en plein archaïsme.
 
            En tout cas, la loi ( = tout ce qui fait vivre les hommes ensemble) n’en sort pas grandie. Elle n’est pas montrée comme positivité, dans ce qu’elle permet, dans ce qu’elle préserve, mais comme bouclier, jusque là écarté, récusé, de la famille mise à mal, dernier recours des réflexes patriarcaux. Don Diègue passe le témoin au fiston. « Va, cours, vole et nous venge ».
             Avant que son clan ne soit entraîné dans la spirale de la violence, il est clair que Bobby était, dans la dépravation, comme un poisson dans l’eau, avec promotion en vue pour les services rendus à la cause du vice. Il connaissait, dans sa boîte infâme, la chaude intensité (toujours elle), la réussite financière (professionnelle !) et même l’amour fou. Passons sur l’invraisemblance patente de certains ingrédients …
 
            Là aussi, c’est le vieux schéma. Je répète : avoir recours aux affects les plus basiques pour rendre un peu de lustre à la loi, ce n’est pas faire une grande avancée dans la réflexion éthique. Et justement parce qu’il y a abondance de films dans la partie, on doit moins hésiter à y aller à la loupe et à formuler certaines attentes. Ceci dit, une fois encore, ça fonctionne, on ne s’ennuie pas !
 
            Je finirai sur quelques naïvetés.
 
D’abord, j’ai envie de demander si toute la mythologie qui tourne autour des affrontements gangsters/flics ne commence pas à dater ; s’il ne faudrait pas inventer d’autres terrains d’action, d’autres enjeux, un autre imaginaire moins facile, moins infantile à bien des égards. Est-elle si haute en couleur, la délinquance réelle ? Nos sociétés ne sont-elles vraiment peuplées que de voyous et de flics ? N’y a-t-il de courage et d’intensité que dans ces affrontements cuits et recuits, par ailleurs hautement fantaisistes ?   
            Moi, je vois des étudiants, des P.D.G., des magistrats, des patrons de presse, des politiciens, des animateurs de télé, des clochards, etc. etc.
 
            Fiction pour fiction, pourquoi ne pas concocter de riches et fracassantes intrigues dans ces milieux-là, avec ces personnages-là, dûment typifiés, magnifiés ? Mille dimensions à explorer. Toute une dramaturgie à renouveler. J’en ai l’eau à la bouche. Je pense (au hasard) à Norma Rae, Cadavres exquis, Ressources humaines, Le Couperet… Voilà ce qui doit se multiplier, en remisant un peu les poum-poum au placard.
                                                                                  
                                                                                                          Serge – 15 janvier 2008
             
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25 janvier 2008 5 25 /01 /janvier /2008 20:54

Elue meilleure radio de l'année 2007, lors de la cérémonie du Grand Prix des Médias du 4 juin dernier, la station s’est surtout vue récompensée pour son concept. A en juger par sa grille de programmes et sa rentrée qualifiée d'"offensive" par son directeur général, Radio Classique a l’ambition de dépasser le million d'auditeurs quotidiens. 3 axes : l’info économique, des « présentateurs-vedettes » et le déploiement du numérique. Cette stratégie est-elle viable ? La radio ne risque-t-elle pas au contraire de perdre des parts de marché ?

Bernard Arnault, le patron mélomane de LVMH a racheté la station en 1999. Frédéric Olivennes, est quant à lui arrivé aux commandes en janvier 2005 pour développer l'audience. De nombreux changements se sont alors fait ressentir, au sein du groupe mais aussi à l’extérieur. La radio a dorénavant une vocation thérapeutique : les jingles « Ressourcez-vous »,  « Respirez, vous êtes sur Radio Classique » ou « Vous êtes bien… sur Radio Classique » sont là pour en témoigner. Certains auditeurs y verront une véritable volonté de décloisonner la musique classique, d’autres se considéreront comme les pigeons d’un nouvel argument de vente. Retour sur 2 années de bouleversements.

 

Du marketing peu classique

Créée en 1982 par le compositeur Louis Dandrel, la station était la propriété du groupe Sagem (qui l’avait racheté en 1994, ainsi que Le monde de la musique, créé en 1978 par le même Louis Dandrel). Elle fonctionnait alors par abonnements (envoi du programme détaillé) et mécénat. Durant ces années, la diffusion était quasiment exempte de publicités et des concerts étaient retransmis dans leur intégralité et sans interruption le soir. L’objectif affiché était alors de se différencier de France Musique sur deux points : réduire la place prise par les commentaires au minimum et se positionner comme seule radio dédiée à la musique classique uniquement. L’arrivée de Frederic Olivennes va changer quelques peu la donne.

 

Auparavant directeur de Fun TV, du développement d'Arte et directeur délégué de télérama.fr, Frederic Olivennes (frère de Denis, PDG de la FNAC) a donc été nommé en 2005 directeur général du pôle musique de DI group, filiale Media de LVMH (Radio Classique, Le monde de la musique, La tribune, les échos). Sa mission est complexe : insuffler de la croissance au sein du milieu assez fermé et élitiste qu’est la musique classique.

 

Son action fut visible et audible dès les premiers mois : les annonceurs se sont mis à prendre une place comparable à celle des autres radios privées à l’antenne. Le nouveau DG leur a fait comprendre que le public visé avait un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne et a ainsi dopé ses recettes. Des publicités non officielles ont aussi vu le jour : des « coffrets » et autres « coups de cœur » sont régulièrement mis en avant  (certains présentateurs n’hésitent pas à introduire les annonces comme de « vraies publicités »...) S’en est suivie une refonte des programmes : un 6h-9h dédié à l’information économique et un 18h-20h à l’information artistique afin de mieux cibler l’auditeur en question. La stratégie est payante à en croire la dernière enquête 126000 Radio de Médiamétrie : avec 1,7% d'audience cumulée le nouveau DG peut déjà se réjouir d'avoir gagné 0,3 point en un an et 0,7 en 2 ans et surtout d'avoir dépassé sa rivale en baisse de 0,3 point, à 1,4%. Il lui faudrait cependant 2% pour arriver à l’équilibre.


Une radio zen donc, mais avec des publicités au volume de 15dB supérieur, de la musique classique pour tous mais des annonces destinées à un public en marge, une croissance élevée mais des comptes déficitaires : tels sont les paradoxes de la radio. Pour améliorer cette image, la station a donc lancé une campagne de recrutement d’un nouveau genre…



Des stars « anti-élite » 


Sa voix singulière, ses phrases à rallonge, et surtout ses commentaires enthousiastes sur les musiques des patineurs sur glace ont fait du journaliste sportif Nelson Monfort une des personnalités incontournables du PAF. C’est donc logiquement qu’il s’est vu confiée une émission musicale : les mélodies de Nelson (en référence à Melody Nelson). Ni thématique ni conception particulière, juste Nelson au micro pour introduire les morceaux. Cela doit suffire : il a été récompensé lors de la première édition des european radio awards comme meilleur présentateur musical.

Carole Bouquet a quant à elle été présente à l’antenne jusqu’en septembre dernier, avec ses Géants du classique. Invitée en 2005 et plutôt volubile dans ses considérations, elle a charmé la direction qui a fait appel à elle pour se donner une image à la fois plus désenclavée et plus féminine.


Pour les deux présentateurs vedettes, il ne s’agit ni d’analyser une œuvre dans son contexte, ni d’expliquer les raisons d’une composition ou d’une création mais d’enchaîner des tubes et, par un ton langoureux, de provoquer l’émotion. C’est une philosophie que suit la station dans son ensemble : laisser plus de place au ressenti qu’à l’analyse. Mais sur des œuvres dépassant souvent l’heure et fondée sur une construction complexe et réfléchie, l’extraction d’un passage ne peut provoquer que frustration et incompréhension. Les commentateurs n’hésitent donc pas à enfoncer des portes ouvertes pour tirer artificiellement des larmes aux auditeurs. « Mendelssohn, mort trop jeune comme beaucoup de compositeurs de la génération 1820, malheureusement » se plaignait Nelson Monfort récemment. Carole Bouquet n’hésitait pas quant à elle à souligner l’importance de l’interprétation dans les œuvres classiques. Si l’auditeur n’est pas censé être un initié en classique, il ne saura cependant être insensible à la profondeur de certaines remarques...
 


L'information entend quant à elle aborder davantage la politique et les sujets de société grâce à la voix populaire de Claire Chazal. Celle-ci reçoit, chaque vendredi à 18h30, une personnalité désirant se (re)faire une image. Grâce aussi à la voix de Jean-Luc Hees : Hees comme société, devenu Hees bien raisonnable a gagné une heure en changeant de nom et prend désormais le créneau 18h-20h. Le choix d’une personnalité souvent controversé en raison de ses préférences politiques permet une fois de plus à Radio Classique de brouiller les pistes. Ce grand Homme de la radio y anime une sorte de talk-show où sont évoqués arts et cultures : à se demander si ses auditeurs sont les mêmes que ceux de la tranche matinale dédiée à l’information économique… Il offre en tous cas à la station la possibilité de mettre la musique classique à la portée du plus grand nombre en l’intégrant dans un mouvement artistique et culturel plus vaste.
 

Quels points communs à tous ces présentateurs ? Une absence de vision sectaire de leur métier, une réelle envie de partager leur passion avec leurs auditeurs et un grand sens de la communication. Mais le DG a plus d’un paradoxe à son arc et mise aussi sur le net pour développer la radio.


De l’analogique au numérique

Si la radio s’appuie sur réseau de 80 fréquences, qui couvrent plus de 100 villes en France, soit 35 millions d'habitants, elle n’en demeure pas moins attentive aux évolutions technologiques et en particulier au net. L’augmentation du débit et la généralisation des « box » a en effet donné des idées à la station. Ecouter du classique, oui : mais quel style ? La réponse d’ici peu avec 10 webradios, reposant chacune sur un concept : musiques de films, voix, tubes et même lounge… La station prouve donc ce qu’elle revendiquait déjà : la musique classique n’est plus une affaire de puristes. En témoigne par ailleurs le passage au wifi : le « poste » se branche désormais directement sur la box. Les avantages sont indéniables : qualité de la réception, informations multiples. Mais des inconvénients existent : traçabilité de l’auditeur à son insu, piètre qualité du flux audio.

 

Mais Pierre Decolfmacker du service communication assure que ces innovations rendent l’usager actif dans son écoute (grâce au Classique à la demande notamment) et que la rentabilité n’est pas le premier point du cahier des charges ; pour preuve la grille exceptionnelle de noël qui lui « demande énormément de temps » sans aucun retour sur investissement envisagé dans l’immédiat. C’est peut-être de cela au fond dont il s’agit : DI Group en bonne vitrine de LVMH ne se soucie guère de son image financière et idéologique.  Frederic Olivennes veut se concentrer sur l’« approche pédagogique de la musique classique ». La station pourrait ainsi réconcilier cadres et ménagères,  vieux et ados, mélomanes et néophytes. L’utilisation des nouvelles technologies permet de créer ces passerelles ; et la musique classique, par essence atemporelle, se retrouve dans le rôle de catalyseur au mieux, de transition au pire. Certains regretteront surtout qu’elle y perde son caractère ésotérique, que les musicologues soient remplacés par des commentateurs sportifs et que le bruit des moteurs supplante la basse continue.


Sylvain BINEAU

 
 
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19 janvier 2008 6 19 /01 /janvier /2008 14:22

Pour "réconcilier les jeunes avec la valeur travail" (Xavier Bertrand, France Info, le 30/01/08), le gouvernement va imposer une rémunération obligatoire des stages en entreprises. Si le stage dure au moins trois mois, le jeune réconcilié touchera la coquette somme mensuelle de 348,00 euros, soit 30% du SMIC. Il y a donc du travail qui vaut le SMIC, du travail qui vaut 30% du SMIC, et du non-travail qui aurait rapporté, par la seule spéculation boursière, 8 milliards d'euros de bénéfices à la Société Générale, n'étaient quelques manipulations inconsidérées. 
Une seule chose à faire, on l'a compris : au travail !

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14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 20:02

La grande erreur, la seule erreur, serait de croire qu'une ligne de fuite consiste à fuir la vie ; la fuite dans l'imaginaire, ou dans l'art. Mais fuir, au contraire, c'est produire du réel, créer de la vie, trouver une arme.

Gilles Deleuze

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14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 20:00

     Valère s’est récemment livré à une belle analyse de Caligula, de Tinto Brass et Bob Guccione.

Je préfère le dire d’emblée : ce film, je ne l’ai pas vu ! et j’ai recopié le nom  des réalisateurs consciencieusement – sans les connaître non plus !

C’est sur ces bonnes bases que je vais m’autoriser à réfléchir à mon tour. Du culot ? Non. Car la critique de Valère, elle, je l’ai bien lue, et elle me pose quelques problèmes que je veux mettre en lumière. 

     Film sur le pouvoir, la morale et la liberté (je laisse de côté la sexualité, qui n’est pas un sujet secondaire, mais que je tiens, en l’occurrence, pour un amplificateur de la problématique soulevée).

Histoire d’un fou, en effet, mais d’un empereur  fou. Ce qui signifie que toute chose sera poussée à l’excès, donc d’une visibilité hyperbolique. Tant mieux. La tâche nous est simplifiée. 

     Après une introduction (indispensable) et la description d’une première scène ( érotique), Valère écrit : « En une scène, Tinto Brass introduit une problématique essentielle : la liberté est-elle une forme d’amoralité ? »  

     Bizarre. Formulation bizarre.

La liberté, tout le monde connaît ou croit connaître. Notre époque est friande de liberté. Les « libérations » surabondent : la femme, l’enfant, l’homosexuel, etc. Etre libre, en gros, c’est faire ce qu’ on veut. Quant à la moralité … notre époque, dirons-nous, en est moins friande. Le mot ne sent pas bon, depuis quelques décennies. Pétain. L’Eglise. L’Ordre moral. C’est la mal aimée du temps. Toujours suspectée, traitée de haut, ridiculisée et piteuse… 

     On s’étonne donc déjà moins de l’équation : liberté = absence de morale, fût-ce sous forme d’un questionnement.

Parlez d’un au-delà du Bien et du Mal et vous devenez instantanément audible, compréhensible, crédible. Vous êtes dans le coup. Parlez morale et vous tombez dans un trou d’air (l’air du temps) ou dans un trou d’eau (du haut de la barque de Valère) .

Suivre des règles, obéir à une loi … Pouah. C’est bon pour les curés de campagne et les chiens de la police nationale.

     Eh bien, pas d’accord !

     Tout, dans cette apparence de raisonnement (qui aboutit à la question posée), me paraît distordu et faussé.

     Certes, Caligula sur le trône se livre à toutes les contorsions imaginables, à toutes les transgressions imaginables, mais s’agit-il de liberté ?

     Oui, bien sûr. La liberté est partout. Liberté d’un homme – qui devint empereur. Liberté d’une névrose. Liberté d’une époque, d’un système. Une liberté façon Décadence romaine (j’ajoute : façon Décadence du XXème  siècle), assurément. Mais il n’y a pas de liberté au singulier : La Liberté. Il y a trente-six libertés, et quelques autres. Des banales, des sublimes, des timides, des raisonnables, des putrides, des refoulées, etc.

     Celle-là, celle du brave Caligula, sent le rance et la panique, la fin de partie, la dépravation pour esprits très fatigués, pour « âmes mortes ». D’où les mots prêtés par Camus à son Caligula : « Je n’ai pas pris la voie qu’il fallait, je n’aboutis à rien. Ma liberté n’est pas la bonne. » (IV, 14).

En actualisant : je la sens, cette liberté, très mère maquerelle, très fille de Pub et très sœur des stock-options. Du pouvoir. De l’argent facile. Des valeurs au ruisseau. 

     Est-ce que Caligula « devient brusquement la règle », comme l’écrit Valère, ou est-ce que – pas brusquement du tout ! - ce ne serait pas plutôt la règle qui a fini, à travers lui, par devenir folle ? 

     En quoi il y aurait là un lugubre couronnement des licences, des immoralités et des cupidités du temps. Caligula, fleur vénéneuse née d’un fumier dense  et malheureusement fécond. Voir Suétone…

     D’ailleurs, Caligula ne prétend aucunement « incarner la morale », et il ne l’incarne évidemment à aucun degré ! Il dérive, en dément, sur des institutions perverses et à la faveur d’une corruption galopante, dans laquelle il est né et qu’il voit partout. C’est le lait empoisonné qu’il a tété. Ce sont les (contre) modèles qu’il a intériorisés. Il donne son visage hagard et repoussant à toute une société qui a cessé de croire à quoi que ce soit.

     « Toutes les têtes se baissent sur son passage » , écrit Valère – mais c’est qu’elles étaient déjà front au sol !  « Les regards se posent sur lui ». Bien sûr, tout comme les regards de notre société (j’actualise toujours) sont fixés sur les stars d’un showbiz scabreux et d’un personnel politique en pleine pipolisation  (voir l’article d’Aurélie). 

     Autrement dit, en aucune façon , Caligula dans ses débordements ne nous renseigne sur la règle, sur la loi, sur le respect, et surtout pas sur la liberté, telle qu’une raison éclairée peut la concevoir.

     Caligula nous parle d’époques malades, où la perte de tous les repères est le bain quotidien – et c’est vrai qu’il en fait culminer les laxismes et les vices. Quand, dans leurs petites affaires et leurs divertissements, les gens s’abandonnent à la « vulgarité » (qu’on songe au niveau « moral » de TF1 aujourd’hui ! ), et je ne fais ici que reprendre un mot de Valère : « une société décadente rongée par la vulgarité et la maladie », alors voilà ce qu’on récolte au sommet de l’Etat : une vulgarité hypertrophiée et cynique. Une vulgarité devenue mode de gouvernement et spectacle.

     Caligula n’était pas, mais pas du tout, contestataire (Valère : « une forme de contestation »  ). Dans les bras de sa soeurette, il était déjà un triste produit d’époque, un vibrion déjanté.  

     Valère, en revanche, a parfaitement raison de dire que c’est une histoire de haine, et qu’elle est sans issue. La haine était au début ; on la suit pendant et on la retrouve à la fin. C’est logique.

Et justement il s’agirait de penser une liberté neuve, sur laquelle Caligula ne nous apprend rien. Une liberté libérée, en particulier, de la confusion gravissime - toujours intéressée – entre dérèglement et épanouissement, entre transgression et libération. 

     De ce fait, la conclusion de l’article sonne étrangement : Caligula se tue « pour mettre un terme à cette vie qui demandait de la liberté là où il y avait  de la règle ».

     Cette opposition n’est pas acceptable.

     Quelle liberté ? Je n’entrevois que caprice, dévergondage et délire, en tout point conformes à l’air vicié de cette époque. Donc un conformisme.

     Quelle règle ?   Je ne vois que l’absence de règles, cette absence étant le propre des despotismes … ou (suivez mon regard) des oligarchies affairistes et corrompues déguisées en démocraties. 

     En d’autres termes, l’intéressante question : « la liberté est-elle une forme d’amoralité » ne reçoit pas de réponse. Car, au-delà de ce rapprochement de concepts (qui est loin d’aller de soi, je viens de le montrer), un énorme problème subsiste : quels  rapports un élan de libération authentique, en quelque domaine que ce soit, entretient-il avec l’ordre en place et les règles reçues ? Où passe la ligne de démarcation entre l’indiscipline complice du système et la juste désobéissance, qui est originalité, novation et ouvre des possibilités immenses ?

     Très très délicat. 

     Caligula, lui, nous parle d’un désir piégé dès l’origine et qui, précisément, n’est jamais devenu liberté vraie. Ayant « choisi la mauvaise voie » ou, plutôt, n’ayant rien choisi du tout, il n’a eu d’issue à sa passion et à son statut hors norme que dans la démence. La névrose et les tares héritées, jointes à un milieu putrescent, sont allées jusqu’à l’implosion. Nulle libération. Une formidable détermination psychique, au contraire, qui n’a connu ni distance critique, ni altérité dévoilante, ni sublimation créatrice. C’est monnaie courante. De gros déterminismes mènent le monde, et la liberté – les libertés positives – sont le fruit, quant à elles, d’un beau travail sur soi, d’une culture longue et précautionneuse – d’une sagesse et d’un gai savoir.  

     Serge, le 09 janvier 2008

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