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  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Autant régler la question tout de suite : notre propos n'est rien moins que moral.

 

En tout cas, pas au sens que l'on peut donner à ce mot dans une certaine tradition philosophique et religieuse. Notre seule et unique préoccupation est ici de dessiner les contours d'une société conforme aux aspirations élémentaires de l'être humain : notre perspective est résolument vitaliste.

 

Au bout du compte, c'est peut-être bien à une morale que nous aboutirons, mais on peut avoir la présomption de l'affirmer: pas une seule fois vous ne nous prendrez en flagrant délit d'idéalisme ; jamais vous ne trouverez sous notre plume quoi que ce soit qui, de près ou de loin, ressemble à une valeur. Cela ne veut pas dire que nous n'en avons pas les uns et les autres, que tous autant que nous sommes nous ne croyons à rien. Seulement il y a autant de valeurs que de groupes d'hommes, et finalement autant de valeurs que d'hommes. Parmi nous, sans doute, des catholiques, des musulmans, des agnostiques, des marxistes, des libéraux, des mondialistes, des nationalistes, etc. : peu importe.

 

Des valeurs, c'est ce qui dessine un territoire. Il y a l'église, la mosquée, le temple, le plateau de télévision, l'université, la librairie, le stade, bref, tous ces lieux où nous sommes réunis par des valeurs qu'on partage, mais aussi qui nous différencient des autres groupes, qui font que, là, nous sommes "chez nous", en philosophie, en Dieu, en foot, en démocratie – et merde.

 

Il nous faut quitter nos territoires respectifs, et nous retrouver dans ce no man's land dont vous allez lire le projet dans ces pages, ce lieu qui, en effet, n'est à personne.

 

Disons-le, aussi choquant que cela puisse paraître : ce n'est pas avec des valeurs qu'on forme une Communauté.

 

Avec des valeurs, on ne forme jamais que des coteries. Parfois de grosses coteries, que l'on appelle "nations": (et même "nations unies" !), "disciplines scientifiques", "partis", "églises", etc. On trouve même une coterie de "citoyens du monde" : vous trouvez que c'est donné à tout le monde, vous, d'être un "citoyen du monde" ? Il n'est peut-être pas de territoire plus difficile d'accès. Que l'on soit hindou, soixante-huitard, intellectuel, écologiste, on n'est jamais qu'un membre de la coterie hindouiste, de la coterie occidentale sexagénaire de ceux qui ont vécu "Mai", du parti écologiste (fût-il internationaliste et affilié à aucun parti politique).

 

Soyons francs avec nous-mêmes : nous sommes tous sur un territoire. Peut-être que ce territoire est vaste, peut-être qu'il nous paraît ouvert, peut-être qu'il l'est en effet plus qu'un autre : il n'est pas universel.

 

Mais pourquoi diable vouloir à tout prix sortir des territoires, nous direz-vous ? Ne pouvons-nous nous retrouver les uns chez les autres ? C'est une des plus belles choses que l'homme ait jamais pratiquées, et cela s'appelle l'hospitalité. Des catholiques invitent le philosophe athée à débattre sur un plateau de télévision avec un bouddhiste de l'avenir de l'humanité - que demander de plus ?

 

Sans doute, c'est mieux que chacun pour soi et Dieu pour tous, c'est mieux que des territoires surveillés par des miradors, mieux que des livres qu'on brûle…

 

Mais faisons un rêve : celui d'un lieu où personne ne recevrait personne, parce que tout le monde y serait chez soi. Un lieu où, sans rien devoir à qui que ce soit, le bouddhiste serait plus bouddhiste que jamais, le catholique plus catholique qu'il ne l'a jamais été, l'intellectuel plus intellectuel qu'on ne saurait l'être – parce que tout à coup il n'y aurait plus le confort des territoires. Et en même temps, il y aurait une joie indéfinissable à n'être plus un hôte. Alors il serait possible d'échanger des idées, c'est-à-dire que l'un ne prêterait plus à l'autre son écoute bienveillante ("Tu vois, je suis gentil, je te reçois chez moi, je suis tolérant, je te respecte, dis ce que tu veux, de toute façon je m'en fous : je suis chez moi, tu es chez toi et je t'invite, ensuite, tu repartiras chez toi et ce sera comme s'il ne s'était rien passé…") – mais au contraire, on serait en sécurité dans un espace sans code particulier, où il serait possible de se retirer dans une solitude qui ne serait pas l'effrayante solitude de mon territoire refermé sur moi-même comme les murs d'une prison.

 

Un livre sans valeur : la bonne blague !

 

Vous pourrez rire, en effet : il n'est pas un seul de nos propos qui ne présupposent une certaine vision de l'homme. Plaisante contradiction, direz-vous en refermant ce livre : la seule particularité de vos valeurs, détestable entre toutes, c'est qu'elles ne disent pas leur nom, et que c'est sur cette dénégation qu'elles peuvent se réclamer d'un universalisme...

 

            Comment une morale – qui plus est une morale qui ne se prétend pas seulement interindividuelle (un impératif catégorique, alors, suffit), mais une morale réellement politique, une morale politique universelle – comment une morale peut-elle se fonder sur autre chose que des valeurs ?

 

            En se fondant, tout simplement, sur ce qu'est la vie humaine.

 

            Posons donc, à l'orée de ce texte, la question de savoir ce qu'est la vie humaine.

 

            On est bien mal parti lorsqu'on parle de la vie humaine, parce qu'on va être obligé de parler de reproduction. Ce mot n'est pas seulement l'un des plus laids que compte la langue au regard de ce qu'il désigne, il est aussi l'un des plus faux. L'homme ne peut rien reproduire, et surtout pas lui-même. Génétiquement, et dans des conditions naturelles, l'homme ne peut pas produire un clone de lui-même. Ses enfants pourront être de vrais jumeaux, ils ne seront pas les jumeaux de leurs parents. L'homme est donc très précisément incapable de "se reproduire". Il vaudrait mieux, à la rigueur, parler de production plutôt que de reproduction.

 

            La vie humaine, c'est donc, au départ, quelque chose en plus, et, en plus, quelque chose de différent de ce qu'il y avait auparavant.

 

            Par conséquent, une vie humaine conforme à sa nature est une vie qui ne reproduit pas. Qui ne reproduit pas les codes anciens, les habitudes passées, les paroles déjà mille fois prononcées. Une vie humaine est condamnée à la création. Il est regrettable que ce terme fasse immanquablement penser à un certain type de création que la tradition de la plupart des sociétés humaines a placé au pinacle, et qui est la création artistique. Nous entendons au contraire le mot dans un sens parfaitement universel - faire se déployer quelque chose qui n'existait pas, dans n'importe quel domaine de l'activité humaine : le travail, le sport, la prière, l'amour, la méditation, le rêve, le sommeil, le cinéma ou la peinture. La vie se trouve ainsi dévoilée dans sa véritable nature, et l'on voit qu'elle comporte, qu'on le veuille ou non, une finalité, aussi vague soit-elle, ou plutôt qu'elle est finalité. On n'est pas en vie absolument. 0n est en vie pour vivre, c'est-à-dire pour créer. On attribuera donc cette survalorisation de la création artistique dans la plupart des sociétés humaines à ceci seulement que la création artistique est une création qui s'affirme comme telle, donc une tentative pour éclairer ce qu'est le mouvement même de la vie. Mais si nous comprenons la raison de ce privilège de l'art sur toutes les autres créations vitales de l'homme, nous n'en déplorons pas moins que cette échelle de valeurs ait tant masqué la réalité des choses. On a fait de la création un acte dont peu étaient capables. On a même pu en faire un qualificatif : il y aurait, nous dit-on, des gens "créatifs". Mot absurde : il ne peut y avoir que des êtres vivants, qui créent parce qu'ils vivent.

 

La vie est impérieuse, la naissance d'un homme nous montre assez clairement que la vie humaine n'est pas quelque chose qui va de soi. On naît dans la douleur ; nous laisserons chacun interpréter ce fait à sa guise - voyons-y en tout cas un signe que la vie ne peut être qu'une affaire de volonté. Le seul impératif catégorique qui soit, c'est cet impératif de vie.

 

C'est un impératif absolu en effet, en ce sens qu'il ne comporte aucun contenu déterminé : il définit un possible. Mais si nous disons que la vie est du possible, c'est précisément au sens où ce possible est contraignant. S'il veut, comme on dit, vivre sa vie, un homme doit déployer ses possibilités. On a trop tendance, surtout à notre époque, à confondre le possible et le virtuel, en faisant du possible quelque chose qui n'existe pas, et du virtuel une réalité. Alors que le possible est une nécessité, tandis que jamais il n'y aura de "monde virtuel", parce que le virtuel est justement ce qui n'existe pas, ce qui n'est pas le monde, et qui ne le sera jamais. Si la vie n'était que virtualités, cela signifierait qu'elle ne comporterait aucun développement particulier, qu'elle serait saisissable indépendamment de tous ses développements créatifs. Alors que la vie, c'est du possible, c'est-à-dire une création qui doit avoir lieu.  Sans création, il n'y a pas de vie - nous allons y revenir dans un instant.

 

La vie, c'est donc en moi ce qui demande à voir le jour, qui n'était pas là avant moi. La seule morale qui vaille est celle qui se fonde sur cette vérité élémentaire.

 

C'est aussi ce qui fonde le principe d'une histoire des hommes. Les époques ne sont pas un éternel bégaiement. C'est parce que chaque homme a une histoire particulière que tous les hommes peuvent, ensemble, écrire l'histoire.

 

Que chaque homme ait une histoire, son corps le dit assez. Chaque jour, une ride, un cheveu blanc, quelques neurones disparus nous rappellent que, ce jour-là, il s'est passé quelque chose. Si chaque vie humaine est nouvelle par rapport à toutes celles qui l'ont précédée, au cours de cette vie même, chaque jour sera quelque chose de neuf par rapport à tous ceux dont il prend la suite : chaque matin, il faut vivre, il faut créer. Qu'on le veuille ou non, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

 

La vie humaine est donc cette incessante création. Comme tout processus, elle peut s'accomplir d'une manière plus ou moins fluide selon les moments et, surtout, selon les individus. Il faut vouloir vivre, cela ne se fait pas tout seul : le possible est un devoir, on peut s'y dérober. Si la vie est un devoir-vivre, on peut manquer à ce devoir. Il est fâcheux qu'on emploie le même mot pour désigner la vie, cet impératif catégorique, et les vies, ces différentes tentatives pour faire vivre la vie dans un individu particulier. Tous les hommes ne sont pas vivants, même ceux qui sont réputés l'être. Il y a les grands vivants, les vivants intermittents, et les morts-vivants - cela dit sans mauvais jeu de mots. L'activité entière de certaines personnes revient à vouloir à tout prix contrarier ce processus qui demande à s'accomplir en elles. Alors, comme un moteur dont on immobilise certaines pièces, dont on contient à grand'peine le mécanisme, il y a des embardées d'abord, puis des usures, des lassitudes, des pannes. Il y a des vies arrêtées. C'est pourquoi nous sommes amenés à proposer une morale fonctionnaliste. Qu'entendons-nous par là ?

 

Par "morale'', nous reconnaissons que nous distinguons entre les "modes de vie " des hommes des modes plus ou moins conformes à ce qu'est la vie, et que par conséquent nous établissons nous aussi une classification. Néanmoins, cette classification n'est pas une échelle de valeurs, plutôt une échelle d'intensités. Toutes les vies humaines ne sont pas également intenses, toutes ne sont pas de vraies vies. La seule question "morale" qui puisse se poser au sujet de la vie d'un homme, c'est : est-ce que cet homme réalise à chaque instant de sa vie toutes les possibilités auxquelles sa vie le contraint ? Ces possibilités lui sont propres, bien entendu. Il n'y a pas de bon ou de mauvais fonctionnements ; il n'y a que des hommes qui fonctionnent plus ou moins bien. Les critères ne peuvent être qu'intrinsèques.

 

Intrinsèques, mais pas secrets. Une vie humaine en plein fonctionnement, en plein déploiement de ses possibilités, quelles qu'elles soient, impose chez tous ceux qui la considèrent une espèce d'admiration et d'enthousiasme, qui ne peuvent à leur tour qu'inciter à l'imiter. La vie, c'est communicatif.

 

Dès lors, notre morale fonctionnaliste se gardera bien d'imiter la morale traditionnelle (celle qui procède d'après les valeurs, donc d'une manière absolue et transcendantale) dans sa condamnation d'un certain nombre de conduites humaines. Aucune activité humaine n'est mauvaise en elle-même : toute la question est de savoir si elle est, dans la vie de l'individu qui s'y livre, une activité fonctionnelle. La morale transcendantale nous dit : "L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération." Mais il y a un alcoolisme fonctionnel, qui accompagne, d'une manière chaotique et prodigieuse, un déploiement de la vie. Avec ses hauts et ses bas. Et il y a un alcoolisme-naufrage, qui est une manière d'arrêter la vie en soi, d'anéantir les possibles. Si l'on nous rétorque que la frontière est ténue entre les deux, nous le reconnaîtrons bien volontiers : absolument, il n'y en a pas. C'est en acte qu'il faut juger. Ira-t-on reprocher à George Sand, à Balzac, d'avoir passé des nuits à écrire et à boire du café au lieu de dormir bien sagement dans leur lit ? À Jean-Paul Sartre d'avoir mélangé l'alcool et les médicaments pour avancer ses livres ? Non certes. La vie n'est pas la survie. La vie, c'est la création. La création, c'est une façon de brûler la vie par les deux bouts, même si c'est au rythme paisible d'une chandelle. Chacun son rythme de fonctionnement : si certains boivent pour écrire, c'est qu'ils en ont besoin. Il y a des régimes trop rapides, qui doivent être ralentis d'une façon ou d'une autre pour être productifs.

 

On pourrait nous faire une objection : "C'est bien joli tout cela, la vie, la création, le fonctionnement, l'alcoolisme fonctionnel, les emballements de régime... Mais il y a un point de la morale "transcendantale", comme vous dites, que vous n'avez pas jeté aux orties, si l'on juge par ce que l'on a lu : c'est l'altruisme."

 

Oui, nous écrivons ensemble le projet d'une Communauté. Et nous sommes convaincus que l'homme doit vivre pleinement la dimension collective de son existence.

 

Pour autant, nous n'appelons pas à l'amour universel.

 

Nous ne faisons pas du collectif une valeur.

 

Nous montrerons dans les chapitres qui vont suivre que si le collectif s'impose à chacun de nous, c'est pour le bénéfice fonctionnel de chaque individu, pour la sauvegarde de sa solitude même, dans son intérêt vital. Si aujourd'hui nous trouvons que l'organisation de nos sociétés occidentales desservent les intérêts vitaux de chacun des individus qui les composent, c'est justement parce qu'elles exercent une contrainte sur cet aspect essentiel de la vie humaine.

 

C'est une idée que nous développerons tout au long de ce qui va suivre, aussi n'allons-nous pas régler la question dans ce chapitre liminaire. Mais nous aborderons le problème du collectif du point de vue vitaliste qui est ici le nôtre. Nous l'avons dit : toutes les vies ont leur rythme propre, elles ont chacune leur vitesse moyenne. Certains sont lents, d'autres rapides ; tous sont de rythmes inégaux au long même de leurs vies. Les "piles'' ont leurs moments de faiblesse ; les lymphatiques leurs périodes d'excitation, et naturellement nous caricaturons honteusement car la plupart des vies ne sont ni lentes ni rapides. Cette multiplicité de rythmes parmi les hommes est le signe que nous avons besoin les uns des autres. Expliquons-nous.

 

Une vitesse, c'est un rapport. Rapport, nous disait- on en classe de mathématiques, entre la distance et  le temps. Pour l'homme, il y a un paramètre supplémentaire à prendre en compte dans équation: les vitesses des autres hommes. Une vitesse humaine ne peut être absolue, sinon, elle ferait comme la vitesse de la lumière, qui, pour être la rapidité même, est tenue pour nulle dans les calculs des astrophysiciens. La vitesse humaine est toujours menacée de s'éteindre dans l'un des deux extrêmes possibles : l'excès de lenteur, ou l'excès de vitesse - mais les deux extrêmes se rejoignent, comme pour la vitesse de la lumière.

 

La contrainte – « va plus vite, va plus lentement ! » - que ressent inévitablement tout individu plongé dans une société quelle qu'elle soit, fût-ce une société qu'il constitue avec son meilleur ami et rien qu'avec lui, fait ressentir à cet individu son différentiel de vitesse.

 

Même lorsqu'on est seul, il est bien évident que c'est encore ce différentiel avec les gens que l'on vient de quitter, ou tous ceux qu'on va retrouver, qui compose notre vitesse de fonctionnement, notre vitesse de création. Même dans cette pièce déserte où brille une lampe sur un bureau, et où mes doigts tapent ces lignes, c'est l'humanité entière, telle que les gens que je connais l'incarnent pour l'heure, qui se penche par-dessus mon épaule pour lire ce que j’'écris. Sans ces regards, et les contraintes souvent contradictoires qu'ils font peser sur moi, je n'écrirais pas. Pis : je ne penserais pas. Ma pensée ne serait qu'un point de concentration hors du temps et de l'espace, une sorte de trou noir - une étoile morte. Les autres sont là, donc j'écris, donc je pense, donc je vis. Je les écoute, ils m'impatientent, j'accélère, ils ne me suivent plus, je ralentis : merci à vous.

 

Il s'agit là d'un phénomène physique dont chacun a pu faire l'expérience par défaut à un moment ou un autre de son existence. C'est alors ce que l'on appelle « esseulement », « dépression », « ennui » : quand il n'y a plus que soi et que l'on perd toute vitesse - que la vie s'éteint en nous.

 

L'objectif de notre Communauté n'est donc pas de déterminer une vitesse unique de groupe, mais précisément de créer un espace où toutes les vitesses pourront se construire les unes par rapport aux autres. Ma vitesse se définira par des zones où l'on m'a obligé à ralentir ou à accélérer. Où je me suis trouvé connecté au collectif, au politique. Je me lève le matin à une heure que je me suis fixée en acceptant une contrainte collective : c'est un point par rapport auquel déjà s'est créée ma vitesse de rêve et de sommeil. Je me suis levé en pensée avant que mon réveil ne sonne, ou bien j'ai pesté intérieurement contre cette sonnerie. Je me projette en tout cas hors de cette nuit indifférenciée, cette nuit de cauchemar assurément, que serait une nuit sans les autres, une nuit sans réveil.

 

Tout cela, peut-être, paraît encore abstrait. Nous y reviendrons. Il s'agissait au fond de régler ici un problème qui s'est posé à nous : de savoir dans quelle mesure notre réflexion était une réflexion morale. Nous sommes bien obligés de reconnaître qu'elle l'est, et nous assumons ce pitoyable ralentissement de notre vitesse de création qu'implique ce recours à tout un passé philosophique ou religieux. Mais nous avons, là-dessus, créé notre propre vitesse de réflexion. Ce faisant, nous aurons pris le risque d'être abstrus  et ennuyeux pour quantité de lecteurs - et c'est bien la preuve que nous ne faisons qu'écrire un livre, ce qui ne serait déjà pas grand-chose, mais encore un livre qui n 'a pas encore suffisamment le caractère pluriel que nous voudrions lui donner. Tout n'est peut-être pas perdu, cependant : ce ralentissement aura, sait-on jamais ? permis à certains d'entre vous de créer de la vitesse de pensée ou d'action par rapport à ce livre.

 

Ces paramètres sont étroitement liés à la réflexion que nous allons développer dans ces pages, en marge du projet que nous avons engagé ensemble. Nous réaffirmons en effet une nouvelle fois le caractère parfaitement accessoire de cette réflexion, qui n'est que notre vitesse de création par rapport à nos lenteurs particulières, aux lenteurs de la coterie à laquelle nous appartenons - la coterie intellectuelle, ou plus largement le territoire de tous ceux qui se sentent concernés par un livre.

 

Le Système impose à tous les individus qui le composent certaines zones de ralentissement, ou d'accélération contrainte, et ce n'est pas là le problème : nous venons de rappeler que toute structure collective le fait, pour le plus grand profit fonctionnel et vital de chaque individu. 

 

Le drame est précisément que le Système plonge dans une solitude sans cesse accrue, il prive chaque individu de la vitesse des autres, et le ralentissement ou la frénésie qu'il commande deviennent alors des entraves à la vie, à toute forme, donc, de création. Si nous dénonçons le Système qui est en train de mourir par nous, ce Système que nous trahissons de jour en jour un peu plus, c'est justement parce qu'il est devenu un système social mortifère.

 

Mais ce petit parcours "moral" nous permet d'entrevoir la contrepartie bénéfique de cet état de forces - et c'est de ce retournement de situation que naît la dynamique de notre entreprise.

 

À partir du moment où l'on a pris conscience ensemble de l'agonie du Système, c'est qu'on en a fait un point par rapport auquel chacun d'entre nous crée sa vitesse, faisant de cette masse virtuelle qu'est devenu le Système un champ de possibles.

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