Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
  • Contact

Dossiers:

Les dossiers Clair-Obscur:

Rechercher

/ / /

Quelques concepts destinés à montrer, tout simplement, que le monde dans lequel nous vivons n’est pas un monde arrêté, mais qu’il est la transition vers un monde nouveau.

            Sur le constat, sur les objectifs, je pouvais remplir honorablement ma tâche de rapporteur.

            Sur le projet communautaire lui-même, je serai par définition d’une totale insuffisance.

            Ici débute l’histoire que nous allons écrire tous ensemble. D’un projet collectif, une voix comme la mienne, des pensées comme les nôtres ne sauraient être que le commencement.

            En même temps, c’est là que nous pouvons ressentir une véritable ivresse. Vous tenez entre les mains des pages de brouillon, en quelque sorte. Imaginez-vous lors d’une Assemblée destinée à concevoir ce que sera la vie communautaire. Vous êtes législateur, comme tous les membres de la Communauté. Vous allez prendre connaissance ici de ce qui ne peut être qu’une proposition.

            C’est vous qui décidez.

            C’est le moment de dire que, par rapport au projet communautaire dont je ne fais ici, en effet, que rapporter une proposition d’organisation, je suis peut-être moins avancé qu’un autre.

            Ce n’est pas de la fausse modestie.

            Je suis intimement persuadé que bien des hommes sur la terre au moment où j’écris ces lignes pourraient être infiniment plus efficaces, plus clairvoyants, plus clairs aussi que je ne le suis dans l’élaboration de ce premier jet communautaire. Nous ne sommes pas à la même vitesse de participation au projet évolutionnaire. Même des gens qui croient n’y avoir jamais songé sont infiniment plus prêts que moi pour la Communauté. Ils y seront infiniment plus rapides.

            Je vais me permettre une nouvelle et dernière fois de dire je dans les lignes qui vont suivre. Mais ce sera pour montrer que les problèmes individuels auxquels nous sommes confrontés ne sont que des problèmes collectifs mal posés.

            Je le disais : par mon mode de vie, je suis un privilégié dans le Système. Sans doute beaucoup moins bien placé qu’un autre pour évoluer par rapport à lui. Ecrire ce livre est le moyen que j’ai imaginé pour faire évoluer mon rapport à l’écriture.

J’aspire depuis longtemps à être un écrivain. Or, ce projet s’est d’abord inscrit complètement dans les schémas sociaux proposés par le Système. Ma réussite scolaire et universitaire m’a d’abord affermi dans mes intentions. J’étais amené à côtoyer des écrivains, des éditeurs : ce monde était tout près de moi. Il me suffisait de me mettre au travail. J’ai noirci des centaines de pages, concevant des romans qui pouvaient m’assurer le succès, et la fortune – des best-sellers, comme on dit.

            Je ne peux écrire que quand je suis seul. Si d’autres avant moi écrivaient dans des cafés, je ne peux travailler que quand la porte de mon bureau ou de ma chambre d’hôtel est fermée sur mes secrets. Travailler seul, alors que le travail est notre mode d’être collectif : je suis une parfaite illustration des contradictions du mode d’être actuel dans le Système.

            D’une façon générale, j’ai toujours eu une vive prédilection pour la solitude. J’ai eu d’ailleurs beaucoup de mal à me faire à la vie commune que nous avons été amenés à entreprendre avec ma femme.

            Mon rapport à l’argent n’a aucun caractère révolutionnaire.

Je n’ai jamais songé que je pouvais vivre dans le dénuement. Je dirais même que ma répulsion à l’égard de l’argent s’est traduite de la façon la plus conforme qui soit au Système : j’ai toujours dépensé mon argent libéralement. Je l’ai même fait avec méthode, préférant ainsi, du temps que j’étais à l’Ecole normale à Lyon, voyager en première classe dans le TGV pour dilapider un salaire que je considérais comme une aliénation.

Une aliénation double, en quelque sorte.

D’une part, ce salaire était le prix de mon silence, de mon assentiment au Système. Un salaire vous range dans la catégorie de ceux qui retirent un bénéfice du Système, fût-il dérisoire. Le mien, au reste, ne l’était pas, eu égard au travail que j’étais censé fournir. Ce travail ne consistait au fond qu’à poursuivre mes études universitaires comme n’importe quel étudiant, sans autre obligation professionnelle que de passer et de réussir un concours de l’enseignement public.

Mais, d’autre part, comme ce salaire me paraissait scandaleux, et était jugé tel par des membres de ma famille et par certains de mes amis, il ne pouvait pas manquer de susciter en moi une mauvaise conscience. Comment remettre en cause un Système dont je profitais ?

En payant toutes les semaines mon billet de train le double de ce que j’aurais pu « raisonnablement » le payer, je rendais au Système ce qu’il me donnait. Je le payais de la monnaie de sa pièce. S’il me donnait de l’argent pour rien (puisque je ne « travaillais » pas), je le lui rendais pour rien, car je ne sais rien de plus vain que de voyager en première classe dans un train : il s’agit là d’un acte de pure reconnaissance sociale. Vous vous retrouvez avec des dominants du Système. La couleur rouge des sièges et de l’intérieur des compartiments ne les rend pas plus confortables : elle signifie la dominance sociale. Si les conditions de voyage sont meilleures qu’en seconde classe (sièges plus larges, espace plus important entre les sièges, etc.), elles ne sont en aucun cas deux fois meilleures. Et tout le monde voyage dans le même train, à la même allure. Les voyageurs de première classe n’arriveront pas plus tôt que les autres. Ils n’en auront eu au bout du compte que pour leur argent – au sens propre ! Cette dépense immatérielle, inutile, d’un luxe injustifiable (je n’appartenais pas à la classe sociale des gens qui voyageaient en première classe) me permettait de résoudre le problème moral de ma situation financière en refusant toute accumulation. Certains de mes camarades à l’Ecole normale épargnaient à tour de bras. C’était une autre façon de ne pas jouir de son argent, mais une façon capitaliste.

Pour autant, je n’ai pas l’intention de dire ici que voyager en première classe pendant trois ans fut un acte évolutionnaire ! Ce n’était qu’un acte cynique, c’est-à-dire soumis à la logique du Système. Et d’ailleurs, j’avais la preuve de cette aliénation dans la profonde insatisfaction que j’ai ressentie à cette époque de ma vie. Je pensais être dans la situation de devoir inventer quelque chose, mais de n’être pas capable de le faire. Les conversations politiques que j’avais alors avec mes proches pouvaient me plonger dans un état d’exaspération ou de malaise physique indescriptibles. Je faisais, en somme, l’expérience du devoir-vivre dont nous parlions plus haut. 

Aujourd’hui encore, je n’ai pas de réserve sur mon compte courant. C’est d’ailleurs pour me forcer à épargner que j’ai entrepris cet investissement immobilier dont je parlais au début de ce livre.

Cet investissement, et le revenu que me procureront mes œuvres, seront entièrement consacrés au projet communautaire. Par conséquent, ces revenus n’ont plus le même sens. Ils prennent un sens collectif. Un sens évolutionnaire.

Qu’est-ce que cela signifie exactement ?

Cela signifie que ces revenus sont prêts pour un usage collectif que nous définirons ensemble. (Nous verrons dans les chapitres suivants quel usage nous pourrions faire de cet argent.)

L’évolution, c’est ce qui se passe, et rien d’autre. Rien de plus réaliste que l’évolution. C’est la décision collective de fonder la Communauté et de se tourner vers un monde nouveau qui justifiera que j’y emploie mon argent et mon énergie. C’est parce que, déjà, nous avons été plusieurs à imaginer cette Communauté, que nous avons pensé qu’elle était possible. La preuve de la faisabilité d’un projet collectif, c’est qu’il soit, dans sa conception, collectif. Et comme il n’engagera que ceux qui veulent s’y engager, on ne voit pas d’où surgiraient les obstacles ailleurs qu’en nous-mêmes. Si le désir cessait, le projet cesserait du même coup. Pour l’heure, un processus est enclenché, qui poursuit son cours, à son rythme. 

Le moteur de ce processus, c’est donc notre désir individuel. Nous n’entendons pas le désir comme une projection idéaliste dans l’avenir, mais comme une perpétuelle réalisation. Le désir, ce n’est pas ce qui nous manque, c’est ce que nous faisons.

Le tout est de désirer un monde nouveau. Ce monde nouveau sera la somme de ce que nous désirerons.

L’évolution, c’est un peu comme une partie de poker, où les joueurs se jaugent. Ils n’enchériront pas seuls : ils enchérissent les uns sur les autres. Mais au poker, il y aura un gagnant, et des perdants. L’évolution, c’est une partie de poker où tout le monde gagne.

Personne ne court devant la locomotive. On est tous aux machines. Si l’un n’est pas partant pour une chose, il ne la fera pas. S’il n’y a pas assez de monde pour que cette chose se fasse, elle ne se fera pas. Nous ne répondrons, dans le projet communautaire, qu’à une nécessité.

Cette nécessité est une nécessité vitale, celle que nous dictent nos désirs.

Nous ne créons pas des besoins collectifs arbitrairement. Nous ne créons pas même un besoin du collectif. C’est aux désirs des uns et des autres de le créer.

Le tort d’une pensée révolutionnaire, c’est de créer une nécessité nouvelle. Ainsi, on dit aux gens : tout le pouvoir aux soviets ; le grand bond en avant…

Si on veut !

Et si on ne veut pas ?

Si on ne veut pas, on ne fait pas.

L’évolution n’est pas une révolution.

Le monde nouveau conservera du monde ancien tout ce qui fonctionne, tout ce que nous désirons déjà, tout ce que nous avons obtenu, mais porté à un niveau de puissance incomparable, parce que, pour l’heure, le Système dénature tous les modes de vie, et les rabat sur des significations ou des structures qui contrarient le mouvement de la vie.

Rappelons donc les principes du désir évolutionnaire.

            Nous nous sommes formés intellectuellement, affectivement, au sein du Système. Nous en avons recueilli des signes, des valeurs, des gratifications. Nous y avons rencontré des gens, des amis, aimé des femmes, des hommes, été aimé. Nous y avons vécu. Mais aujourd’hui, nous constatons tout simplement que notre vie se fait désormais en dehors du Système, voire contre lui. Ce qu’il nous demande nous ennuie ou nous fait souffrir. Ou bien, si cela nous procure encore une impression d’intensité, c’est avec un sentiment de mauvaise conscience. Nous ne redirons pas ici ce que nous avons dit plus haut du pouvoir : les intensités procurées par le Système sont à mi-temps. L’autre moitié du temps annule la première. Le professeur peut, à la rigueur, s’il s’est émancipé de l’absurdité ou de la vacuité des programmes ministériels, jouir de sa situation de professeur devant ses classes. Il peut même susciter chez certains de ses élèves un sentiment de puissance analogue. Mais quid de ceux qui bâillent ? Quid de ceux qui ne comprennent pas ? Quid de ceux qui voudraient être ailleurs ? Quid de ceux qui ne sont pas mal là où ils sont, qui réussissent même brillamment dans leurs études, mais qui seraient tellement plus productifs, créatifs, en un mot : vivants, dans un autre endroit ? Quid des heures perdues à rabâcher des savoirs sans intérêt ?

            Disons donc que, si l’on considère tous les hommes et tout le temps, le Système est une machine à broyer de la vie.

            Mais, s’il n’est plus depuis longtemps un système de vie, le Système est quand même un système où l’on vit. Donc, on y investit, faute de mieux, notre temps, notre énergie, notre pensée, notre amour, notre amitié, nos désirs, nos passions. Ce faisant, nous fuyons en réalité hors du Système, puisque celui-ci est mort et que tout ce que nous venons d’évoquer est ce par quoi nous sommes en vie. Mais encore faut-il en prendre conscience. Et, dès lors, passer de la transition (dans laquelle nous vivons) à l’évolution (c’est-à-dire à la transition devenue consciente, et prolongée résolument).

            Nous l’avons dit en commençant notre propos, mais peut-être faut-il le rappeler : la Communauté n’est pas un projet moral. Nous l’entreprenons par intérêt et dans les limites de notre intérêt.

            Soyons plus crus.

            Chaque futur membre de la Communauté vient au projet communautaire comme un chacal. Comme un fieffé salopard. Il ne poursuit aucun but moral. C’est sans aucune illusion, sans aucune dénaturation de ses instincts les plus immédiats qu’il s’engage dans l’aventure. L’idéologie libérale s’est trompée sur toute la ligne : elle nous a dit que la poursuite des intérêts particuliers servait l’intérêt général. Ces distinctions sont sans aucun fondement. Il n’y a pas d’intérêt particulier, ni d’intérêt général. Tout homme sait que la vie crée en lui. Il rencontre les autres hommes qui participent de sa création, sans lesquels il serait comme un peintre devant une toile sans peinture, sans palette ni pinceaux : un pauvre type.

            La morale, dans cette affaire, ce serait un peu comme si quelqu’un montait sur un banc au milieu d’une foule, et invitait ses contemporains à respirer pour vivre. Quel besoin auraient-ils de ce gentil olibrius ?

            L’altruisme suppose qu’il y a moi et les autres. Nous verrons dans le dernier chapitre de ce livre que ces termes sont sans fondement. Ils sont comme les pronoms personnels : je, tu, il, nous, vous, ils. Je deviens tu si tu me parles ; je deviens il si tu parles de moi ; nous deviendrons ils s’ils parlent de nous. Bref : je, tu, il, nous, vous, ils, ça n’existe pas. Ce ne sont que des désignations très provisoires, les instantanés d’un processus en perpétuel développement.

            Alors, moi et les autres, c’est pareil.

            Nous y reviendrons.

            Du point de vue de l’expérience menée par chacun d’entre nous, l’articulation au projet communautaire ne peut occasionner aucune perte. Nous abandonnerons une à une les habitudes de vie du monde ancien, salauds que nous sommes, uniquement parce que nous aurons trouvé mieux dans la Communauté : parce que la Communauté sera mieux-disante, pour parler le langage du Système. Le Système ne peut être quitté que pour un mode d’organisation sociale qui le dépasse.

            Profiteurs du Système, c’est pour profiter mieux encore que vous le quitterez.

            Vous viendrez à la Communauté, non parce que vous ne pourrez faire autrement (au contraire, vous aurez le choix : la Communauté sera d’abord un phénomène minoritaire), – mais parce que vous ne voudrez pas faire autrement. Nous le disions : tout n’est qu’une question de désirs.

            La Communauté sera désirable ou ne sera pas.

            Il est bien évident que les derniers seront les premiers. Plus la position que l’on occupait dans le Système était supportable, plus elle procurait l’apparence d’une intensité, voire une intensité réelle (quoique toujours partielle), plus on sera long à y renoncer.

            J’ai parlé de ma situation personnelle comme d’une situation privilégiée. Elle l’est incontestablement d’un point de vue culturel et symbolique : elle l’est moins d’un point de vue économique. Voilà qui sans doute explique que je sois en train d’écrire ces lignes. Je n’ai, soyons bien clair là-dessus, pas le moindre mérite personnel à écrire ce livre. Premièrement, parce que ce n’est qu’un livre. Deuxièmement, parce que ce n’est que ce livre-là : il aurait pu être bien meilleur. Troisièmement, parce que mon éducation m’a rendu capable de l’écrire. Quatrièmement, parce que les idées qu’il développe ne me sont pas personnelles. Enfin, parce que je ne fais qu’obéir à mon impératif de vie – et qu’en somme à tous les niveaux de ce processus d’écriture, je ne suis que ce que je dois être et ne fais que ce que je désire.

            Ce sera la même chose lorsque, délaissant la plume pour la truelle, la pelle et la pioche, je participerai par mon travail manuel à la construction de la Communauté.

            Vivre, c’est difficile, mais comme on ne peut pas faire autrement, c’est à la portée de tous.

Laissez-vous vivre : lancez-vous dans l’aventure. 

            Je vais parler une toute dernière fois de moi, et tenter d’appliquer à mon cas les remarques qui précèdent.

            Quel est mon désir évolutionnaire ?

            Le Système m’a donné le goût d’écrire. Mais l’écriture, c’est ce qu’on en fait. En soi, ce n’est rien. Savoir écrire ne vous dit pas comment écrire. Un écrivain invente tout : le contenu et la forme de son livre, son style, comme on dit. Tout restait donc à définir. Cette possibilité d’écrire, dans l’état agonisant du Système, demeurait pour moi, avant que j’entreprenne d’écrire ce livre, c’est-à-dire avant que le dessein communautaire soit né, une simple virtualité. D’où mes interrogations, mes doutes. Mes insatisfactions. La vie ne trouvait pas à s’accomplir dans le virtuel. D’où pouvait naître la nécessité – la possibilité d’écrire ?       

Elle ne pouvait pas naître d’un obstacle : dans le Système, rien ne m’empêchait d’écrire. Rien ne m’empêchait de devenir un écrivain, au contraire : mon milieu m’y poussait. Mais ce n’est pas ce que je désirais. Parce qu’il me semblait que c’était une ambition bien dérisoire et bien vaine que de vouloir sa réussite personnelle dans un Système en train d’échouer, de vouloir sa réussite individuelle quand l’humanité a les moyens de réussir collectivement.

            Si j’ai renoncé à mes ambitions premières dans le Système, ce n’est pas au profit de chimères : c’est parce qu’écrire ce livre, me faire un des rapporteurs du projet communautaire, parce qu’être cet écrivain-là et non le parvenu de la littérature que le Système me permettait d’être, tout cela m’a déjà procuré une intensité de vie que je n’avais jamais encore ressentie dans le passé.

            Ecrire ce livre est pour moi un acte évolutionnaire. Cela signifie que d’ores et déjà, il est une aventure. Un progrès.

            L’évolution, ça commence aujourd’hui.

Ce livre est pour moi un acte évolutionnaire en ceci également que je n’ai pas choisi de lui donner une forme révolutionnaire. Peut-être le déplorez-vous, d’ailleurs. Peut-être que le style adopté dans ces pages, les concepts déployés, le principe même de créer des concepts, peut-être tout cela vous paraît-il bien fastidieux, bien académique, bien « systématique », alors que ces pages annoncent un monde nouveau.

            C’est tant mieux.

            Si ce texte est déjà dépassé quand il sera lu, c’est le signe que nous aurons été trop timorés.

            Donc le signe que nous sommes déjà beaucoup plus avancés que nous ne le croyions sur le chemin de l’évolution.

            L’évolution, ce n’est pas un grand bond en avant, mais chaque jour un pas de plus. Un seuil franchi qui procure un maximum d’intensité. Une différence. Peu importe que cette différence soit grande ou petite – c’est du principe de la différence que procède l’intensité de vie. Peut-être d’ailleurs – revendiquons cette paresse – que la différence la plus conforme au mouvement de la vie est la plus petite différence possible. Mais comme elle se réalise tous les jours, c’est une question d’échelle : elle ne peut être, au bout du compte, que considérable. D’autant que le compte n’est jamais fini, les vies humaines se succèdent sans fin sur la terre.

Il est bien évident que, plus la situation qu’on occupe dans le Système était contraire au mouvement de la vie, à ses aspirations les plus élémentaires, plus le différentiel de vitesse qui en résultera sera puissant. Nous reviendrons sur les équations complexes (au sens propre : composées) qui régissent ces processus humains dans notre ultime chapitre.

            Au niveau individuel, l’expérience évolutionnaire comporte indéniablement un risque, mais c’est un risque inévitable. Qu’entendons-nous par là ? Bien sûr, il se peut que l’expérience communautaire échoue. L’évolution ne s’annonce pas selon un calendrier précis. On ne sait combien de temps l’agonie du Système pourra durer, ni si l’expérience communautaire est bien le point par lequel l’évolution doit commencer. Peu importe. On ne peut pas faire autrement, dans l’état actuel des choses et de nos connaissances, que de l’entreprendre. C’est, par définition, une expérimentation : on n’en connaît pas la fin, ni même le développement. D’autant que, dans cet édifice, chacun apportera sa pierre, et qu’il est bien possible que la future Communauté dissemble sur des points essentiels d’avec le projet exposé dans ces pages. C’est même plus que probable. Alors, qu’est-ce donc que ce risque inévitable ? Ce risque tient à la vie elle-même qui, pour se développer, a besoin de créer des structures nouvelles. On parie sur le projet. Il se peut que le projet échoue sitôt engagé. C’est une possibilité. Cela voudrait dire que ce ne serait pas pour tout de suite. Cela voudrait dire aussi que nos vies actuelles seraient condamnées à être dans l’antichambre d’un événement historique que nous ne pourrions tout au plus qu’imaginer. Il ne nous serait pas donné de le vivre, seulement d’engager sa conception. Bien sûr, ce serait une forme de catastrophe d’un point de vue individuel. Une catastrophe qui n’engagerait aucune responsabilité morale de notre part, puisque nous aurions tenté l’impossible. Mieux que cela : par nos échecs, nous aurions ouvert la voie à la postérité.

A charge pour chacun de savoir ce qu’il conviendrait de faire pour rendre cet échec vivable ou non. En d’autres termes, comme nous le disions en introduisant cet ouvrage, il appartient à chaque individu à un moment historique donné de décider si sa vie vaut ou non la peine d’être vécue. C’est une conséquence logique du devoir-vivre : si la vie est un devoir-vivre, c’est qu’elle n’est pas une évidence, qu’elle ne va pas de soi, donc que sa possibilité même n’est pas irréfutable. On peut décider que certaines situations sont à proprement parler invivables. Toute autre « philosophie » de l’existence ne peut qu’être une assez misérable échappatoire. On ne peut pas présenter la vie comme un combat interminable où il n’y aurait jamais de perdant. On ne peut pas dire que la vie, c’est s’accommoder de tout. Non : la vie, par définition, est recherche d’intensité et création. Mais cette création s’inscrit nécessairement dans un champ collectif. On ne crée que par rapport aux autres, c’est-à-dire par rapport à nos prédécesseurs et à nos contemporains – par rapport à et avec eux. Il se peut que globalement, l’humanité à un moment donné de l’histoire, ait une vitesse moyenne dérisoire. Cela s’est vu. Nous ne croyons pas à des régressions historiques : la vie humaine ne s’étant jamais interrompue sur la terre, elle n’a jamais cessé de progresser. Mais il y a des ralentissements historiques. (Ces ralentissements ne correspondent pas forcément aux moments dits « tragiques » de l’histoire, qui sont souvent des moments de progrès violents, au contraire.) Par rapport à cette vitesse moyenne très faible, certaines vitesses individuelles peuvent s’avérer à contretemps. Nous évoquions ces différentiels de vitesse : il y a parfois des différentiels qui égalent zéro. Parce que les points de référence sont trop statiques. La vie, ne trouvant pas à s’épancher, étant en perpétuel état d’inhibition, peut décider de mettre un terme à son processus par un mouvement vital ultime. Il y a des suicides qui sont des lâchetés, des suicides de morts-vivants qui ne veulent pas commencer à vivre ; et il y a des suicides qui sont des actes de vie magnifiques. On peut décider de mourir parce que la vie qu’on mène n’est pas une vie, comme le dit si judicieusement une expression populaire. Les successeurs ne s’y tromperont pas : ils sauront faire la différence entre les suicides-échecs et les suicides vitaux. C’est par cette clairvoyance que l’humanité va son chemin si prodigieusement depuis des siècles, avec des morts-vivants et des vivants-morts. Suicide de Socrate, suicide de Gilles Deleuze. La mort du philosophe. La mort-vie. La vie par-delà la mort. Combien Socrate buvant la ciguë nous est présent, comme il nous parle, comme il nourrit encore de cet acte de vie la vie qui continue par-delà sa mort !

            Mais il ne faut pas croire que la vie soit un devoir difficile à remplir. Elle est devoir. Cela signifie qu’elle comporte en elle-même le problème et sa solution. Pour résoudre les problèmes que pose la vie, il suffit d’écouter la vie. Qu’est-ce que je dois faire, ici et maintenant, pour être vivant ? Que me dicte la vie en moi ? Voilà les questions que doit se poser chaque être humain.

            A ces questions, de manière tout à fait provisoire, j’ai pour ma part répondu en écrivant ce livre. J’ai donné ce champ libre à ma vie, j’ai écouté son mouvement, je l’ai laissé s’épancher. En dessinant les contours d’un collectif nouveau tel qu’il nous était apparu, j’ai pu accomplir cet acte évolutionnaire qui faisait de ma petite dépense d’énergie un point de repère possible par rapport auquel des vitesses individuelles et collectives pouvaient se définir. Il y a plus d’une personne que les remarques qui précèdent ont dû faire bondir de leur siège : c’est tant mieux, c’est la vie. En avant !

            Je disais que la vie, c’était simple, qu’il suffisait de l’écouter. Comment la vie parle aux vivants ? Par l’intensité. Cette intensité, c’est d’abord un affect, c’est même une sensation. On ressent une excitation, une joie, un bonheur. Les doigts courent sur le clavier et tracent les lignes. Ces lignes, bout à bout, dessinent une route qui mène quelque part. Où ? On l’ignore ; on en est tout excité. C’est de l’écriture, et pourtant ça excite comme un corps qu’on touche, un parfum qu’on respire, une bouche qu’on embrasse, un sirop qui coule au fond de la gorge. La pensée et le corps ne sont pas distincts : tout n’est qu’une affaire d’affects. L’intensité, c’est la puissance en déploiement. La vie humaine est en puissance : elle est une réserve d’énergie qui demande à se dépenser pour créer quelque chose de neuf. Cette nouveauté n’est pas une rupture. Absurdité antivitale de la révolution. La nouveauté à laquelle aspire la vie, c’est la poursuite. Même s’opposer à quelqu’un, on le sait, c’est poursuivre sa pensée, lui ajouter la sienne propre, en faire deux, qui en appellent une troisième. Tout cela ne se fait pas, au fond, sur le mode de l’affrontement ou du conflit, mais sur le mode de la complémentarité.

            Cela signifie que le projet communautaire, pour chacun d’entre nous, sera, d’abord, la poursuite d’une voie engagée avant lui dans le Système ; ensuite, la poursuite de la voie engagée par les premiers partis dans l’aventure. Chacun sera, dans la Communauté, un vivant qu’il s’apprêtait à être, qu’il désirait être dans le monde ancien, et un vivant dont la Communauté avait besoin pour avancer. La Communauté, ça ne doit jamais s’arrêter. Sinon, ce sera aussi mort que le Système. Chaque nouvel arrivant dans la Communauté en infléchira nécessairement le cours. Mais, comme tout s’inscrit dans ce processus de continuité, l’évolution communautaire de chacun d’entre nous sera à évaluer d’après la situation occupée dans le Système. Nous le disions à l’instant : il ne s’agit pour chacun d’entre nous que de viser la plus petite différence possible – mais aussi de faire en sorte que jamais le processus ne s’arrête.

            Nous ne demanderons pas aux maçons d’être des ingénieurs, aux ingénieurs d’être des artistes, aux artistes d’être des comptables, aux comptables d’être des ingénieurs.

            Chacun pourra faire exactement ce que lui dicte son désir évolutionnaire. Ce qu’ici et maintenant il est déjà en mesure de faire.

            Tout est fonction, d’une part, de la situation que chacun occupe dans le Système, et, d’autre part, des perspectives que chacun s’assigne dans l’horizon communautaire, de la vitesse de chacun d’entre nous dans cette perspective nouvelle. Et cette perspective elle-même n’est pas un absolu : elle ne sera que la coexistence de ces vitesses différentes, de ces différentiels de vitesse définis les uns par rapport aux autres. Il se peut même que certains, par leur opposition au projet communautaire, le fasse évoluer d’un grand pas, et que leur action critique s’avère décisive dans le processus d’évolution.

            Dans la Communauté, nous aurons besoin de maçons, de comptables, d’artistes, d’ingénieurs.

            Par le principe de la répartition du travail qui sera développé un peu plus loin, chacun pourra faire bien plus de choses que ce qu’il faisait jusqu’à présent. Mais dans l’exacte mesure de ses désirs, c’est-à-dire de ses possibilités.

            Surtout, nous ne prônons pas une rupture brutale avec le Système.

            L’évolution, une fois encore, c’est la transition devenue consciente.

            Or nous sommes en transition.

            Cela signifie que si le comptable est ingénieur à ses heures perdues, l’artiste comptable à ses heures perdues, le maçon artiste à ses heures perdues – des heures perdues à l’heure actuelle dans le Système – il y aura moyen d’en faire des modes de vie réels, intenses, dans la Communauté. Mais là encore : au rythme et dans les proportions souhaités. Si l’ingénieur veut peindre pour lui seul, qu’il continue de le faire. Il aura simplement la possibilité de faire autrement. Parce que, dans le monde évolutionnaire tel que la Communauté le symbolisera, il n’y aura plus cette indifférence collective qui caractérise chacun d’entre nous dans le Système.

            Surtout, nous aurons la possibilité d’être réellement utiles à la puissance de chacun d’entre nous. En exerçant autrement un travail qui soit à nouveau un mode de vie collectif d’une vraie intensité.

            Pour l’écrivain que je suis, quelle intensité d’écrire ce monde nouveau.

            Mieux encore : c’est en écrivant ce livre que j’ai enfin découvert ce qu’était l’écriture.

            L’écriture, ce ne peut être qu’un moyen d’exploration, un instrument comme un autre, mis au service de tous, pour frayer des routes nouvelles. Pour changer la vie. En somme, l’écriture n’a pas de valeur propre. Elle ne peut être envisagée que dans une perspective fonctionnaliste. Nous tenterons d’approfondir ce point un peu plus loin, dans le manifeste pour un art évolutionnaire.

            Du coup, je ne me demande plus quel écrivain je dois être. Quand je songeais jadis à ce que pouvait être un écrivain, je pensais à un être particulier, qui s’articulait d’une manière particulière à la société. Alors qu’un écrivain ne doit pas être socialement qu’un écrivain. L’écriture n’est pas toute la vie ; elle n’est qu’un mode possible de la vie. Elle ne doit être qu’un mode de vie social parmi les autres. Le tout est que cela fonctionne ensemble. Que l’écriture fasse toute la place aux autres activités sociales qu’elle présuppose. L’écrivain doit maçonner, balayer, légiférer, enseigner. Faire ce qu’il peut faire – il ne sait pas tout faire – mais faire tout ce qu’il sait faire. Ne pas être un écrivain seulement. Ne pas croire qu’écrire, c’est comme maçonner. « La main à plume vaut la main à charrue », certes : donc il faut tenir la plume et la charrue.

            Et tout à coup, dans la vie, vous n’avez plus à être un écrivain. Vous êtes tout au plus un homme qui écrit. Entre autres. Pas de quoi pavoiser. Si vous participez à toutes les autres activités de la cité, si vous n’écrivez plus pour être un écrivain, ni même pour écrire, ni même pour être lu (si l’on se raconte vos livres, c’est après tout aussi bien), mais seulement pour vivre plus intensément – alors, écrire devient un terrain d’absolue liberté. Vous libérez l’écrivain et sa plume du même coup. Il est soulagé de son sacerdoce imbécile, dicté par le Système. Il est, surtout, soulagé de lui-même.

            Mais nous reviendrons sur ce dernier point dans notre dernier chapitre.

Partager cette page

Repost 0
Published by