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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Si le Système est à l’agonie et que, collectivement, au moins dans notre for intérieur, nous en faisons notre deuil, cela signifie que nous sommes déjà, confusément, entrés dans une nouvelle phase d’élaboration politique.

 

L’objectif des pages que vous êtes en train de lire n’est pas de lancer un appel à un bouleversement des structures en place : elles sont déjà mortes, nous l’avons dit et répété. Notre objectif est plutôt de cerner les contours de ce à quoi tout le monde aspire, et à élaborer, à partir de ce constat, un programme pour franchir le cap, et emprunter la voie de l’évolution. Nous donnerons une définition de ce concept dans le chapitre suivant.

 

Nous sommes intimement convaincus que si nous n’avions pas débattu des idées qui sont dans ce livre, si nous n’avions pas lancé le projet qu’il décrit, d’autres l’auraient fait à notre place, peut-être dans six mois, un an, dix ans – une agonie peut prendre du temps.

 

En somme, la Communauté dont nous allons ensemble dessiner les contours s’inscrit dans l’ordre de l’histoire, et c’est précisément ce qui rend superflu tout recours à la violence. Cette naissance paradoxale d’un système nouveau - paradoxale parce qu’elle a déjà eu lieu dans nos esprits, consciemment ou inconsciemment, mais qu’elle n’aura pas vraiment lieu tant que nous ne la déciderons pas - c'est ce que nous nous proposons d’appeler la transition.

 

Une transition suppose qu’on a déjà quitté l’état stable qui précédait, que l’on est déjà passé à autre chose. Avant même que les structures décrites dans notre texte se mettent en place, il y a déjà ce texte, surtout – le texte, nous l’avons dit, n’est qu’un piètre témoignage – le vaste mouvement de réflexion qui a contribué à l’élaborer, et qui ne fait que commencer. Mais ni ce texte, ni les discussions qui l’ont précédé n’auront vraiment été à l’origine de la transition. Celle-ci a commencé avec la maladie du Système au milieu des années soixante-dix, c'est-à-dire quand un doute radical et profond est né dans tous les esprits, de manière consciente ou inconsciente, sur la légitimité des fondements de l’idéologie capitaliste-libérale. Les deux phénomènes que nous avons décrits dans le premier chapitre, l’incroyance au Système, et la crise structurelle du Système, sont deux aspects visibles du commencement de cette transition.

 

Nous aurions cependant tort de décrire les choses d’une manière exclusivement négative. Un troisième phénomène peut être aujourd’hui observé : la recherche authentique de ce à quoi ressemblera la société de demain, un saut théorique hors des limites en putréfaction du Système, quelque chose qui n’est pas un énième projet de « réforme », mais une tentative de compréhension de ce qui est en train de se substituer aux structures actuelles.

 

Ces signes de la recherche d’une organisation nouvelle, on les lit partout.

 

Des économistes ont lancé la théorie de la « décroissance » économique. Ils l’ont étayée sur des principes idéologiques, en invoquant les inégalités intolérables que présupposerait un retour à la croissance, au demeurant totalement invraisemblable, dans les pays du Nord économique. Ils ont également invoqué des motifs écologiques pour promouvoir leur nouvelle vision des choses.

 

On a vu naître un vaste mouvement baptisé « altermondialiste », qui multiplie depuis ces dernières années grandes manifestations, campagnes d’information politique, économique et scientifique auprès de tous les citoyens, selon les principes de l’université populaire.

 

Nous avons pu prendre conscience, à la lumière de ces deux mouvements de réflexion, de ce que notre société n’est plus, depuis belle lurette, une société de consommation.

 

Nous ne consommons plus comme dans les années soixante, par idéologie, mais par habitude, ce qui n’est pas du tout la même chose.

 

La génération du baby-boom a connu l’ivresse de la consommation, issue des frustrations de la guerre. Cette consommation de masse s’inscrivait dans le cadre d’une hausse du pouvoir d’achat et d’une extension du crédit bancaire. Le Système connaissait alors son heure de gloire.

 

Certes, notre capacité à consommer est plus importante qu’elle ne l’était il y a quarante ans ; nous sommes plus riches, et les objets coûtent moins cher. Seulement voilà : les perspectives se sont inversées. Dans les années soixante, on vivait une nette croissance du pouvoir d’achat ; aujourd’hui, l’INSEE nous annonce que cette croissance est dans une phase de ralentissement. Les ménages sont endettés, certains surendettés ; tous n’ont globalement pas l’impression que leur situation matérielle ira s’améliorant dans les années à venir, et que des perspectives nouvelles de consommation leur seront offertes. D’ailleurs, par crainte, quand ils ont de l’argent, les ménages ne consomment pas, ils épargnent. Ce phénomène contrarie suffisamment nos médecins fous du Système pour qu’ils aient envisagé la baisse des taux d’intérêt de l’épargne populaire. En attendant, les prix augmentent – surtout ces derniers temps, avec la hausse spectaculaire des prix du pétrole, hausse qui ne semble pas devoir s’interrompre dans l’immédiat. Un poste surtout a connu une véritable explosion dans le budget des ménages : l’immobilier. Les prix de vente ont littéralement explosé, à Paris et dans les grandes villes de France, les loyers ont connu une évolution similaire, et on a vu des cadres ne plus parvenir à acquitter les loyers délirants qui leur étaient demandés, eux qui ne pouvaient bénéficier d’aucune aide, étant donné leurs salaires « élevés ». On voit mal comment, dans ces conditions, une idéologie de la consommation pourrait encore prospérer, même si des publicitaires, certains politiques, des journalistes tentent encore, désespérément, de maintenir l’illusion que notre société est encore une société de consommation.

 

Un excellent symptôme de ce bouleversement des mentalités est le rapport des enfants à la consommation. Ceux d’entre nous qui ont connu les Trente Glorieuses nous décrivent leur ravissement de jadis à l’idée que leurs parents leur achetaient quelque chose. Les enfants d’aujourd’hui estiment que l’acte de consommation est un dû, et on remarque que l’acquisition des objets, et leur possession, leur sont devenues totalement indifférentes. On peut encore voir une rage de consommer – qui n’est pas l’euphorie consommatrice des Trente Glorieuses – dans les milieux dits « défavorisés », notamment chez les enfants d’immigrés. Mais il est apparu récemment que la priorité des jeunes de ces milieux était bien plutôt de détruire ces signes de la civilisation occidentale. Ils ne sont pas les seuls et ne font qu’exprimer le rapport de destruction que l’on entretient globalement dans nos sociétés avec les biens matériels. Là encore, le changement est radical par rapport à la manie de l’accumulation, la peur de jeter, qui caractérisaient les mœurs de la société de consommation de jadis.

 

Ce bouleversement des mentalités est d’une conséquence énorme sur le plan sociétal. Il est absolument incompatible avec une idéologie de consommation. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, une société du « jetable » ne peut être une société de consommation. C’est une société qui a le mépris du matériel – un matériel de mauvaise qualité, à durée de vie déterminée et d'ailleurs de plus en plus courte. C'est une société qui consomme par dégoût. On aurait tort de dire : « Que les gens consomment par habitude ou par idéologie, dans la passion ou le mépris du matériel, peu importe, l’essentiel est qu’ils consomment. » Ce qui s’est perdu, c’est la croyance. On ne croit plus à la consommation ; celle-ci n’est plus, tout comme l’argent qui en était le corrélat nécessaire, une valeur sociale.

 

Au reste, les biens de consommation sont devenus de mois en moins matériels. On consomme des minutes de communication, des accès à Internet, des connexions à des réseaux de chaînes télévisées, des images. Bref, du virtuel. Or, le virtuel n’est pas, comme on veut le croire, l’équivalent symbolique du matériel dans une société. Parce que le virtuel, tout le monde sait parfaitement que ça n’existe pas. On sait que les rapports que nous avons au monde, aux autres en particulier, sont tout sauf virtuels. Notre aspiration au réel, à la réalisation est toujours la même. Mais notre société ne la satisfait plus. Nous avons envie d’être réellement ensemble, et pas réunis par une ligne téléphonique (laquelle est aussi devenue immatérielle, puisque désormais les communications se font par satellite). Nous voulons débattre dans des amphis, autour d’une table, et pas sur des forums virtuels. Nous avons envie de nous parler, de nous aimer, de disputer, pas de nous envoyer des mails. Ce n’est pas par une nostalgie imbécile que l’on peut dire que jamais un mail ne remplacera une lettre. Pas plus qu’une lettre d’amour ne remplaçait un baiser. La lettre était déjà un simulacre de présence ; le mail est un simulacre de simulacre : nous sommes de plus en plus frustrés de l’être que nous aimons.

 

La consommation n’est plus une valeur sociale, disions-nous. On le voit bien avec la naissance d’un mode de vie anticonsommateur qui se développe dans nos populations occidentales. La mode vestimentaire est d'ailleurs, même si elle demeure un marché, le reflet de cette aspiration à une ascèse matérielle. On s’habille dégueulasse, ça fait même chic. D'ailleurs, la grande différence avec la mode de jadis, c’est qu’on peut s’habiller récup’, on va chercher ses nippes chez Emmaüs. On porte les robes de jeune fille de sa mère, les foulards de sa grand-mère pour être à la pointe de la mode.

 

Un signe de plus.

 

Il en est un plus fort, et de plus haute conséquence : des exemples de développement évolutionnaire du gratuit.

 

Nous ne désignons pas ici les activités caritatives, le succès grandissant de la soupe populaire, où vont maintenant, dit-on, ceux qui pourraient peut-être faire autrement. Il est cependant évident que l’importance grandissante de ces activités ne peut être sans conséquence. (Là encore, tout est une question de proportion. Un peu de caritatif aide au maintien d’un système, c’est la fameuse soupape idéologique et économique qui perpétue les inégalités ignominieuses d’une organisation sociale. Mais quand une société devient massivement caritative, quand s’impose l’idée que de plus en plus de gens ont besoin d’être aidés, cela ne peut pas ne pas signifier que le moteur a des ratés.)

 

Non, nous voulions parler d’un symptôme marquant parce qu’il nous paraît être déjà totalement évolutionnaire : la prolifération d’une gratuité dans le domaine informatique. Gratuité toute relative, s’entend, puisqu’une étape demeure à franchir pour accéder à ces nouvelles technologies : l’achat d’un ordinateur, source d’exclusion. Mais, sur Internet, se sont multipliés des logiciels en tous genres, conçus par des ingénieurs en informatique pendant leur temps de loisir, et qui sont mis à la disposition du public. Initiatives qui dépassent donc de loin la simple « délinquance » informatique – que nous sommes très loin de condamner – et qui consiste à pirater des logiciels commercialisés par des entreprises. Les initiatives dont nous parlons représentent un travail purement gratuit, à but strictement philanthropique, une réalisation complète, qui double le marché en se passant totalement de lui. Nous verrons par la suite que c’est très exactement ce type d’initiatives que nous systématiserons et théoriserons dans le cadre de la Communauté dont allons dresser le programme dans ces pages.

 

Abordons enfin le plus récent des symptômes positifs de la transition. Il nous faut une fois de plus jeter les yeux sur ce qui s’est passé lors du mouvement social qui a secoué notre pays ces deux derniers mois. Des universités ont été occupées, nous le rappelions dans notre premier chapitre. Dans ces lieux en siège, des communautés de vie et de réflexion ont existé pendant quelques semaines d’une grande intensité. Quelque chose que nous n’avions pas vécu depuis bien longtemps, depuis Mai 68, nous a-t-on dit.

 

Cette référence à 68 mérite que nous nous y arrêtions quelques instants.

 

Le mouvement de mai 68 a analysé le Système – qui était pourtant encore, structurellement, dans une phase de fonctionnement – avec une exceptionnelle lucidité critique, et une prodigieuse énergie collective. Mais parce qu’il est demeuré un mouvement à la fois insurrectionnel et festif, il fut de courte durée. En 1969, on reconduisait triomphalement au pouvoir le parti qui était déjà aux commandes du pays. Et après avoir couru si loin en avant, on a fait mille pas en arrière.

 

On était même encore moins avancé après qu’avant. Parce qu’entre-temps il s’était passé quelque chose dont on allait être persuadé que cela ne pourrait plus jamais se reproduire.

 

Ce mouvement anarchiste de gauche dans sa configuration a produit une attitude idéologique des plus funestes : l’anarchisme de droite. On est resté libertaire dans son discours, mais on n’avait de cesse de s’intégrer à l’ordre établi. On est devenu directeur de cabinet d’un ministre, député européen. Plus modestement, on a élevé ses enfants dans une idéologie contradictoire qui pourrait se résumer par ces mots : « Qu’est-ce qu’il est dégueulasse, le monde dans lequel on vit, mon fils, ma fille, mais faites-y votre place ! » Dans le jeu de force entre les générations, cette relation de dominance entre parents et enfants, Mai 68 a joué un rôle essentiel. C’était l’épreuve initiatique qui conférait à la génération du baby-boom son brevet d’aptitude politique. Mais il s’agissait d’une épreuve initiatique bien particulière, puisqu’elle ne pouvait pas être réitérée. La génération suivante n’avait plus qu’à croupir dans un état d’éternelle minorité : politiquement, elle n’aurait jamais atteint ses dix-huit ans.

 

Mais rien n’arrête la vie humaine, quand c'est à l’échelle d’un groupe entier. On n’a jamais vu un peuple se défenestrer dans sa totalité. C'est quand on est seul qu’on perd toujours – quand on se croit seul car, nous l’avons dit, chaque individu est une partie du Système : le Système ne se fait pas sans lui, il ne se fait pas sans le Système. C'est cet irrépressible élan vital collectif qui a permis le déclenchement de ce mouvement que toute l’Europe a envié à la France. Il n’est pas indifférent que ce soit dans ce pays que ce mouvement ait eu lieu : Mai 68 y avait eu un effet traumatique dans l’inconscient collectif. 68 c’était, pensait-on jusqu’à ces derniers mois, le maximum qu’on pût faire. Rien n’a pourtant véritablement changé, après 68, du système qu’on dénonça alors avec une énergie et une intelligence remarquables. Simplement, le doute était né.

 

Si Mai 68 n’a pas changé la face du monde, c’est parce que ce mouvement s’inscrivait finalement encore dans une perspective révolutionnaire, et que la révolution n’a pas eu lieu.

 

Nous montrerons dans le chapitre qui va suivre que cette perspective révolutionnaire ne pouvait, et ne peut toujours pas aboutir. Jusqu’alors, il était difficile de concevoir autre chose, mais les conditions historiques ont changé. Une autre voie est désormais possible : cette voie, c’est ce que nous avons choisi d’appeler l’évolution.

 

Le mouvement social et politique que la France a connu ces deux derniers mois a levé le traumatisme. On sait à présent que l’on est capable de remettre ça, mais de remettre ça en beaucoup mieux – de le faire vraiment.

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