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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Il est bien évident, après toutes les remarques qui précèdent, que la Communauté dont nous sommes en train de former le projet s’étendra jusqu’aux frontières du monde actuel. Il n’y a aucune raison qu’elle soit d’ici plutôt que d’ailleurs. Le principe même de l’évolution veut que chacun, partant de la situation qu’il occupe, tant dans l’échelle socioéconomique que dans l’espace, soit en mesure d’augmenter l’intensité de sa vie, de déployer sa puissance, en étant un membre de la Communauté des hommes libres. On pourrait appliquer à la Communauté cette belle devise institutionnelle de la république française qui dit que « partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale ». Nous pourrions même aller plus loin, dans le sens du principe de l’évolution en disant que partout où sont ses membres, fussent-ils dispersés, là est la Communauté des hommes libres.

Alors, direz-vous, pourquoi commencer la description du projet communautaire proprement dit par des considérations géographiques ?

La Communauté a déjà commencé. Il importe cependant qu’elle marque dans le processus historique des sociétés humaines une étape symbolique de l’évolution qu’elle représente.

C’est ce lieu-symbole que nous allons ébaucher dans ce chapitre.

Nous parlons de lieu, de symbole, et cela peut faire naître une inquiétude. N’a-t-on pas entrepris plus haut une critique des territoires ?

Avant d’aller plus loin, il nous revenir sur la définition de ce concept.

Un territoire n’est pas forcément un espace, même s’il se matérialise souvent dans l’espace. C’est avant tout un registre identitaire virtuel sur lequel viennent s’inscrire la plupart des activités humaines dans une société. Cette identité territoriale est par nature exclusive : un territoire, on en est ou on n’en est pas. C’est précisément en cela qu’il consiste. Un territoire, c’est ce qui fait qu’on est dedans, qu’on est là et pas ailleurs : catholique et pas musulman, philosophe et pas artisan, flic et pas voyou. Chacun chez soi. Un territoire peut en englober d’autres : on peut être un philosophe catholique. Mais mon rapport à un territoire donné est toujours un rapport identitaire exclusif. Si je suis un philosophe catholique, je ne suis pas un artisan catholique. Le territoire me fait appartenir à un groupe humain, d’ampleur variable, mais il dessine autour de ce groupe une frontière. Chaque territoire a ses douaniers, et d’une certaine façon, chacun est un peu le douanier des territoires qu’il occupe. Le territoire, c’est donc ce qui fait de moi un animal politique, un être collectif, mais dans une définition du collectif restrictive. N’oublions pas que le territoire est d’abord une frontière – c’est-à-dire une limite – pour celui qui s’y est enfermé. Pendant que nous faisons notre ronde sur nos territoires, on ignore tout des vastes plaines qui s’étendent au-delà. Il y a pourtant des moyens de sortir des territoires. On peut prendre la fuite, trahir les intérêts de sa patrie, passer à l’ennemi. Il y a de fortes chances qu’on se retrouve alors dans d’autres territoires, à obéir à d’autres codes, tout aussi exclusifs que ceux qu’on tenait jadis pour la loi et les prophètes. En somme, c’est par une perpétuelle mobilité au sein et hors des territoires qu’on peut s’en sortir. La Communauté telle que nous pouvons ensemble la concevoir est justement un lieu où l’on est à découvert, une rue qui traverse les maisons, qui fasse qu’on n’est plus enfoui dans un canapé, volets clos, avec des gens de sa patrie, dans un isolement partagé, mais qu’on se retrouve à chaque instant et sans effort sur le pas de sa porte. Plus de territoires clos, donc : des maisons ouvertes sur la rue.

Mais alors, pourquoi un lieu symbolique de la Communauté ? 

On peut déduire de ce qui précède qu’un territoire, ce n’est pas effrayant en soi. Certes, un territoire se caractérise par des codes régissant les rapports humains : nos façons de nous habiller, de nous parler, de nous saluer, de nous retrouver, de nous quitter, de manger, de marcher. Comme les territoires sont imbriqués les uns dans les autres selon une organisation hiérarchique, ces codes territoriaux reflètent non seulement notre valeur de dominance au sein du territoire, mais encore la situation que ce territoire occupe dans l’échelle hiérarchique des territoires. Est-on dans le G10 ? Est-on journaliste ? Ecrivain ? Homme politique ? Du show-business ? Franc-maçon ? Ou, au contraire, est-on simplement supporter de l’OM, Témoin de Jéhovah, indépendantiste breton ?

En même temps, c’est par son code qu’un territoire se donne à voir, à cerner, qu’il manifeste ses limites, qu’il peut, donc, être violé, qu’on peut en sortir.

Le problème est qu’il n’y a pas que des territoires avec des frontières et des douaniers. Il y a aussi des cryptoterritoires, des territoires qui ne disent pas leur nom, qui se cachent sous une apparence d’universalisme, défendus par des brigades volantes qui font semblant d’être de simples badauds. Un cryptoterritoire est, au sens propre, un territoire totalitaire : il occupe tout l’espace sans l’occuper vraiment, on ne sait où il commence ni où il finit, quand on pense avec lui ou contre lui. On croyait ne pas y être, et l’on en est un rouage. On dort sous les ponts, et l’on est un « SDF ». Cet homme à la télévision, qui se prétend de nulle part et l’universalisme incarné, est en train de vous demander vos papiers.

De ces cryptoterritoires, nous sommes tous – tous sans exception – des douaniers volants.

Nous l’a-t-on assez dit : nous vivons à l’heure de la mondialisation. Chacun est, qu’il le veuille ou non, consciemment ou inconsciemment,  un point d’un cryptoterritoire mondialisé, qui englobe lui-même quantité de sous-cryptoterritoires.

Le Système, c’est ce cryptoterritoire mondial dans lequel nous sommes englués, en dépit de nos protestations et de nos révoltes.

Comment fonctionne un cryptoterritoire ?

Un territoire fonctionne par répression et par clôture ; le cryptoterritoire fonctionne par indifférence, et enfermement. Dans un territoire, il y a des interdits. Dans un  cryptoterritoire, il semble que presque tout soit permis. Dans un territoire, on surveille les frontières, on fait des rondes. Dans un cryptoterritoire, on accueille presque tout le monde, mais à condition que chacun soit enfermé dans un département. On veille à ce que le département ne devienne pas un territoire : il doit rester une sous-division cryptoterritoriale. En aucun cas, le département ne peut créer ses propres lois, accéder à une souveraineté : il demeure soumis aux lois, aux codes du cryptoterritoire.

Nous ne reviendrons pas sur l’indifférence que suscitent aujourd’hui les actions humaines, qu’elles soient politiques, sociales, artistiques, ou purement individuelles : nous avons développé ce point dans le chapitre précédent. L’individu dans le Système, qui est en effet très libéral, n’est pas empêché d’agir, mais avant qu’il ait entrepris quoi que ce soit, il se trouve enregistré et cantonné dans un département. Ce département, c’est ce qu’on appelle souvent sa « communauté » : on parle de la « communauté musulmane », de la « communauté intellectuelle », de la « communauté scientifique », de la « communauté homosexuelle », de la « communauté des chasseurs »… Ce faisant, on pervertit totalement le sens de ce mot, car ces prétendues « communautés » ne sont pas réellement délibérées, elles sont suscitées par les autorités cryptoterritoriales.

Le département a deux caractéristiques essentielles.

Il est une surface d’enregistrement cryptoterritoriale, c’est-à-dire qu’il est toujours a posteriori. Et ce même si l’on finit par s’abuser au point de croire qu’il peut être une réalité collective, voire le motif d’un engagement ou d’une action sociale. En d’autres termes, un département est d’abord totalement virtuel, il est une valeur, au sens que nous avons donné à ce mot un peu plus haut. Le département est un instrument d’aliénation : par le cantonnement départemental, les autorités cryptoterritoriales finissent par convaincre les individus qu’ils agissent réellement pour les intérêts du département où on les a cantonnés – de la même façon qu’en Union soviétique sous Staline, on finissait par convaincre les opposants au régime qu’ils étaient des « ennemis du peuple et de la révolution ». Le chasseur croit œuvrer en tout et pour tout dans les intérêts de la « communauté des chasseurs », l’homosexuel vit sa sexualité comme une défense des intérêts de la « communauté homosexuelle », etc. Au bout du compte, comme nous l’avons rappelé plus haut, un être humain s’aliène toujours lui-même. Sa servitude ne peut être que volontaire.

La seconde caractéristique essentielle du phénomène départemental, c’est qu’il est un phénomène minoritaire. Si, quoi qu’il fasse, l’individu dans le cryptoterritoire du Système défend les intérêts de la minorité à laquelle il appartient, il est bien entendu que son action ne peut avoir aucune conséquence universelle. Qui es-tu, toi qui nous parles, toi qui as écrit ce livre, toi qui prépares cette manifestation, toi qui distribues des tracts, toi qui prends la parole à la radio, toi qui veux discuter de ce qui t’importe chez ton coiffeur ou ton boulanger, toi qui as envie de t’adresser aux autres dans le bus ou sur la place d’un village ? Tu es immigré ? De l’ « électorat populaire » ? Féministe, homosexuel ? Drogué, séropositif ? Catholique, musulman, juif, protestant, laïc ? Chômeur, SDF, malade du cancer ?... Alors, vas-y, continue à faire ce que tu faisais, on peut même t’y aider. Fonde une association, un syndicat. Un parti, si ça t’amuse. Tu auras des subventions. L’essentiel, c’est qu’on puisse savoir quelle est ta minorité. Que ton association rentre bien dans les cases. Culturelle ? Politique ? Sociale ? Religieuse ? Où dois-je t’inscrire ? Après cela, continue. Continue : on s’en fout.

Le cryptoterritoire du Système, c’est le grand machin dans lequel ces départements minoritaires sont contenus. Le cryptoterritoire se proclame d’ailleurs volontiers un « patchwork », un « melting-pot ».  Mais les départements sont les arbres qui cachent la forêt. On pourrait croire qu’il n’y a qu’eux. Soyez-en sûr, pourtant : si les départements sont des entités vides en attente d’incarnation, le cryptoterritoire du Système, lui, existe bel et bien, et pas de façon virtuelle. Il a ses codes, son fonctionnement. Ce fonctionnement est capitaliste-libéral. Il est, foncièrement, inégalitaire. Comme les codes de ce cryptoterritoire ne sont plus clairement définis (le Système n’est pas seulement libéral, il est sur sa fin, il a honte de lui-même, et fonctionne à l’autodénégation et au cynisme), on ne peut même plus dire qu’il est, comme auparavant, méritocratique, qu’il permet l’ « ascension sociale ». Aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, les milieux sociaux tendent à se reproduire. Chacun est, plus que jamais, enfermé dans son, éventuellement dans ses départements (on peut être catholique et malade du cancer, juif et chômeur, laïc et homosexuel…).

C’est pourquoi il nous semble essentiel que la Communauté des hommes libres ait un espace déterminé. Qu’elle s’oppose symboliquement à la mondialisation en affichant un lieu originel. Un lieu premier qui sera comme le point de référence spatial pour toutes les entreprises communautaires partout dans le monde, fût-ce à des milliers de kilomètres de lui, fût-ce dans des endroits qui n’ont aucun point commun, par leur structure, avec lui. Ce lieu premier, nous l’appellerons simplement le Lieu, avec une majuscule, dans les pages qui suivront.

Conformément au principe de l’évolution, dans un monde de territoires, nous acceptons que la Communauté s’inscrive à titre symbolique sur un territoire. Mais, dans un monde où les départements minoritaires virtuels sont englobés dans des cryptoterritoires, et ces cryptoterritoires dans un cryptoterritoire mondial, nous affirmons notre différence évolutionnaire en faisant de notre territoire un territoire réel.

Nous avons dit que le Lieu devait être le symbole de la Communauté, or c’est justement sur le plan de la réalité que le symbole s’oppose au signe. Le signe s’efface derrière ce à quoi il réfère ; il s’abolit dans ce qu’il désigne. Les cryptoterritoires sont des territoires de signes. Le symbole, au contraire, conserve toute sa réalité, toute sa consistance. Il a beau faire signe vers tout un ensemble de choses – le projet, la Communauté dans son ensemble, en l’occurrence – il ne devient pas pour autant une abstraction, il demeure, en lui-même, parfaitement irréductible. En somme, le symbole, c’est une forme de ce que nous avons appelé plus haut le possible.

Le signe, c’est le lieu du virtuel par excellence : il s’anéantit, pour désigner une chose qui est elle-même virtuelle. Prenons un exemple. Qu’est-ce qu’un « citoyen du monde » ? Cette expression à la mode désigne de façon trompeuse un dominant dans le cryptoterritoire mondialisé. Or, justement, un « citoyen du monde » n’est pas un citoyen, puisqu’il n’a pas de cité. Le monde n’est pas une cité : politiquement, le monde actuel est composé au contraire d’une multitude de situations et de projets humains différents, voire divergents. L’expression « citoyen du monde » est donc un signe ; ces mots sont censés déclencher immédiatement en nous une approbation, ils nous aveuglent, il sont comme un éclair, ils disparaissent aussitôt prononcés. A quoi ces signes renvoient-il ? A rien, nous venons de le dire. Ce « monde », que l’on saisit dans une réalité politique qu’il n’est pas, est une pure vue de l’esprit : c’est un « monde » virtuel. Si l’on examinait une par une les valeurs qui composent l’idéologie du Système, nous nous apercevrions qu’elles sont toutes des signes, que, toutes, elles nous plongent dans le virtuel. Au sens propre, elles n’existent pas.

Pour rester dans le domaine linguistique, nous pourrions dire qu’un concept, au contraire, est un symbole : il conserve, dans toutes ses occurrences, une consistance propre, qui est une interrogation perpétuelle sur sa signification. Un concept ne disparaît jamais ; toujours on butte sur lui, on le saisit à bras-le-corps, on lutte avec lui, on avance par lui. Il affiche sa nouveauté, il suscite le soupçon, il invite au dialogue. On n’est jamais d’accord une fois pour toutes avec un concept. Ainsi les concepts qui jalonnent le présent ouvrage, et que nous avons fait figurer en caractères gras dans l’index qui clôt ce volume, sont des lieux d’interrogation, des points dynamiques du discours où nous pouvons, tous, nous retrouver pour disputer, débattre.

A cet égard, nous pourrions dire que le Lieu communautaire sera la matérialisation spatiale de ce que nous tentons de faire par l’écriture dans ce livre. Comme pour ce livre, le Lieu ne sera qu’une étape dans le projet communautaire, un instrument au service de l’expérimentation vitale qu’est la Communauté, un point quelque part dans le monde par rapport auquel chacun pourra redéfinir en situation, lors d’un séjour, pour une nuit ou un an, son différentiel de vitesse – rien de plus.

Quoi qu’il en soit, et pour terminer sur ce point, si la Communauté décide de s’inscrire sur un territoire au sens purement spatial, en aucun cas le Lieu symbolique de la Communauté ne sera un territoire au sens que nous avons donné à ce mot. Ce sera même tout le contraire. D’où l’idée que le Lieu sera une véritable fondation.

Mais pourquoi le fonder, justement ? Ne serait-il pas plus simple d’investir peu à peu des lieux existants ?

Si nous étions dans une perspective révolutionnaire, c’est ce que nous ferions : nous voudrions prendre possession de lieux existants, les transformer. Fidèles à notre principe évolutionnaire, nous décidons au contraire de partir d’ailleurs, quoiqu’au sein même du Système, de créer dans le Système cette niche par où le Système entier perdra toute son énergie et ses forces vives. Une niche qui pourra devenir le lieu de fonctionnement nouveau du monde. Un fonctionnement libre et égalitaire.

Ce Lieu sera en effet une sorte de microcosme, à la fois un lieu de vie et de travail, de repos et de création, de solitude et de rencontre. Il sera symbolique de la vie souhaitée au sein de la Communauté, c’est-à-dire, une fois encore, qu’il sera réellement et de façon emblématique le lieu de cette vie nouvelle. Comme c’est aujourd’hui le cas pour les communautés monastiques chrétiennes, par exemple, il s’agira d’un lieu où l’on pourra se « ressourcer », retrouver les principes moteurs de notre projet, qui seront peut-être difficiles à mettre en place dans les vies « actuelles » que nous seront encore amenés à vivre les uns les autres. Naturellement, le Lieu pourra servir de référence pour d’autres lieux semblables partout dans le monde. De référence, et non de modèle : en aucun cas, ce Lieu ne sera proposé comme l’ « essence » du lieu communautaire. Ce serait une absurdité puisque, une fois encore, partout où sont ses membres, là est la Communauté.

Disons-le d’emblée : il n’est nullement dans notre intention de déterminer aujourd’hui géographiquement la situation de ce Lieu. Voilà qui relèvera de discussions ultérieures.

Au fond, d’ailleurs, peu importe où sera le Lieu. L’important est qu’il soit quelque part.

Mais quel qu’il soit, où qu’il soit, le Lieu doit satisfaire à quatre critères pour répondre aux exigences du projet communautaire : il ne doit comporter aucune caractéristique territoriale particulière ; il doit se partager entre des espaces publics et des espaces privés ; il ne doit manifester dans sa disposition aucun principe d’organisation hiérarchique ; enfin, il sera un lieu stratégique pour l’évolution économique, dont nous dessinons les grandes lignes plus loin.

Nous aborderons ces critères un par un, en tentant d’imaginer chaque fois – nous disons bien d’imaginer, les lignes qui suivent ne sont pas prescriptives – quelles pourraient être les caractéristiques spatiales induites par ces critères.

Si le Lieu est un territoire à la fois concret et symbolique, il est bien évident qu’il ne doit ressembler à aucun territoire existant, au double sens du terme, spatial et social. Mais nous avons dit que les territoires étaient partout. Dire du Lieu qu’il ne doit pas être un territoire, cela peut donc sembler absurde. Il sera forcément sur un continent, dans un pays, une région, à la campagne ou à la ville, bref à la croisée de territoires. Par ailleurs, on pourrait déduire du principe susmentionné que le Lieu doit forcément être construit, qu’il ne peut en aucun cas s’agir d’un lieu déjà existant réaménagé. Nous ne serions pas aussi catégoriques. L’histoire montre que le forum romain est devenu la structure des églises chrétiennes, que certaines de ces églises sont devenues des musées, ou des centres culturels, bref, qu’il n’y a pas d’exclusivité territoriale à un espace donné. Si le Lieu doit être un espace déjà existant, l’important est que le choix de cet espace ne soit pas fait en fonction d’une prétendue proximité territoriale entre l’affectation ancienne de cet espace et le projet communautaire. En dépit des apparences, cette proximité ne saurait exister, en effet, dans la mesure où il est au principe même du projet communautaire qu’il ne se rattache à aucune tradition territoriale particulière. En ce sens, nous avons pu écrire que la Communauté – et a fortiori le Lieu où elle manifestera son origine – doit être un no man’s land, un lieu qui n’est à personne. La formulation était certes un peu provocatrice, en raison de la connotation péjorative de cette expression – une expression anglaise, soit dit en passant, ce qui se veut symbolique sous la plume du locuteur français que nous sommes (nous sortons de notre territoire linguistique). Il faut pourtant entendre ici cette expression en un sens pleinement positif. La conséquence spatiale de ce premier critère, qu’il s’agisse d’une construction ou d’un réaménagement, c’est la nécessité d’être inventifs. Il faut créer pour le Lieu une architecture nouvelle qui ne renvoie à aucun code antérieur particulier. Et ce afin que, d’entrée, chacun s’y sente chez soi.

Cela nous amène à notre second critère : la distinction du privé et du public dans la disposition du Lieu. Nous devons sur ce point apporter quelques précisions. Le principe évolutionnaire veut en effet que nous concevions pour le Lieu un espace qui respecte nos habitudes de vie actuelles.  Ces habitudes sont, qu’on le veuille ou non, des habitudes individualistes. Il n’est pas question, une fois encore, d’abandonner du jour au lendemain ces habitudes. Il faudra cependant changer d’emblée le sens actuel de ces dénominations de public et de privé. Il est clair qu’aujourd’hui ces notions s’opposent. On le voit dans l’aménagement de nos villes. Les immeubles d’habitation que l’on construit n’intègrent aucun espace collectif. L’aménagement du Lieu devra au contraire faire s’interpénétrer espaces privés et espaces publics, afin de montrer que ces deux dimensions de l’existence humaine, bien distinctes, ne sont pas opposées, mais complémentaires. Tout en préservant une totale intimité (visuelle, sonore), les espaces privés devront s’ouvrir facilement sur les espaces collectifs de rencontre ou de discussion. Un peu à la façon d’une maison avec des chambres qui seraient parfaitement isolées. L’idée est que nous puissions sortir de cette tendance à l’esseulement qui marque aujourd’hui notre désir bien légitime de solitude ou d’intimité partagée. Nous convenons bien volontiers du caractère extrêmement abstrait de ces remarques : l’architecture du Lieu reste à inventer.

Il n’y a guère de choses à préciser concernant le troisième critère que le Lieu doit satisfaire : celui de n’obéir à aucune organisation hiérarchique. On doit cependant s’entendre sur cet égalitarisme architectural auquel nous appelons. Les immeubles d’habitation conçus en France dans les années soixante en pleine crise du logement, de construction hâtive et sommaire, ont une caractéristique frappante lorsqu’on les considère seulement de loin : leur uniformité. L’uniformité n’est pas l’égalité. Ce n’est pas un hasard si nous avons évoqué le critère égalitaire après celui de la distribution entre espaces privés et publics. Il ne faut pas perdre de vue que la Communauté est une Communauté d’individus libres. Ainsi, rien des spécificités des uns et des autres ne doit être oublié ou gommé. Si dans sa conception globale, le Lieu ne doit afficher aucun signe d’appartenance territoriale, en revanche, il pourra offrir des espaces suffisamment variés pour satisfaire aux exigences collectives particulières. Nous avons bien dit que la Communauté était ouverte à tous, ce qui signifie bien que tous doivent y trouver leur compte : croyants et incroyants, sportifs et contemplatifs, intellectuels et artisans, etc. C’est le moment de rappeler que trois niveaux de l’existence humaine doivent s’épanouir dans la Communauté : le niveau individuel, le niveau territorial, et le niveau proprement communautaire. En aucun cas les espaces intérieurs dans le Lieu communautaire ne doivent se ressembler. Sans imposer leur marque à la structure générale du Lieu, ils pourront affirmer leur spécificité architecturale. Une mosquée n’est pas une église, une bibliothèque n’est pas l’atelier d’un ébéniste ou d’un sculpteur. Dans l’agencement de ces espaces divers, deux critères doivent être retenus : la communication et l’égalité. Le Lieu répondra donc à une architecture assez complexe, puisqu’il s’agira de proposer des espaces uniques et qui ne puissent pour autant être considérés comme inégaux au regard des échelles de valeurs esthétiques ou environnementales actuelles. Une fois encore, il y va du respect du principe évolutionnaire : nous inventons un espace nouveau, mais nous ne le créons pas de rien. Nous regarderons ce lieu nouveau avec nos yeux actuels, nos habitudes de considérer un espace, de le juger beau ou laid, de le considérer comme un lieu de puissance ou un lieu subalterne, un lieu d’expression personnelle ou d’aliénation. Il faudra tenir compte de ces échelles d’évaluation dans la conception du Lieu.

Puisque les considérations égalitaristes nous ont renvoyé aux activités humaines, nous pouvons en venir à notre quatrième et dernier critère : le Lieu doit être pensé comme un espace stratégique pour le déploiement de la Communauté. Il en sera la vitrine, nous l’avons dit. Un lieu où la force et l’intensité, le bonheur de l’expérimentation pourront donner envie à ceux qui le souhaite de s’unir au projet, et de mener deux vies d’abord, une vie dans le Système, une vie dans la Communauté – une vie dans le passé et une vie dans le présent. Nous n’engagerons pas ici les considérations sur les moyens de l’évolution économique : elles feront l’objet d’un chapitre entier. Insistons seulement pour l’heure sur la nécessité de concevoir le Lieu comme un espace économique aussi, c’est-à-dire un espace où l’on travaille, certes, mais encore un lieu où l’on peut « créer de la richesse », conformément aux exigences actuelles du Système. Nous l’avons dit : la Communauté n’est pas révolutionnaire, elle est évolutionnaire. Elle va retourner le Système contre lui-même en utilisant ses propres armes, et en surprenant son inertie et son indifférence. Comme nous le montrerons plus loin, la Communauté a donc dès le départ un double objectif économique : l’autonomie et l’accroissement. C’est dans ce double objectif que le Lieu doit être pensé. En réalité, comme nous le verrons, le premier objectif implique le second : pour garantir une véritable indépendance économique, il faut développer des liens avec le Système, mais de telle sorte que la richesse importée du Système soit employée à des fins gratuites, égalitaires. Et qu’elle garantisse le développement de structures économiques propres à la Communauté. Ces structures seront d’abord, symboliquement, des structures nouvelles (artisanat, agriculture…), qui auront leur emplacement dans le Lieu. Ensuite, bien évidemment, ce sont toutes les structures du Système qui pourront, une à une, venir s’inscrire dans les objectifs nouveaux de la Communauté.

Maintenant, rêvons.

 

Vous revenez d’une longue promenade dans la campagne où le soleil se couche. Vous humez le parfum du soir. Là-bas, tous vous attendent. Pourtant, vous aurez encore le temps de passer dans votre chambre écrire un mot sur le livre que vous avez emporté avec vous et que vous avez lu pendant une heure sur un banc, en regardant le ciel s’éteindre dans un somptueux rougeoiement. Demain, vous commencez les répétitions d’une pièce de théâtre dont vous avez écrit le texte avec des amis. Vous en aurez le temps : votre journée de travail se termine à midi. Vous aurez vu plusieurs de vos amis dans l’équipe du matin chargée de l’entretien des espaces communs. Vous avez aussi réfléchi à la structure de la petite conférence que vous prononcerez devant des étudiants sur L’Esprit des lois de Montesquieu. Vous entendez le bruit de vos pas foulant l’herbe du chemin. Vous êtes absolument seul, et pourtant absolument tous. Vous comptez pour tous : si vous ne rentriez pas ce soir, vous feriez immédiatement défaut. Pourtant, personne ne vous a demandé des comptes sur cet après-midi de solitude que vous avez décidé de vous accorder. C’est votre jour de congé aujourd’hui. Dans deux jours à nouveau, vous chômez. Mais cette fois, ce sera une partie de campagne avec les copains. La nappe sur l’herbe, le pain et le vin, les fruits. Vous apporterez votre guitare, et vous chanterez. Il y aura sans doute aussi un de ces jeux où, de fil en aiguille, on refait le monde. Vous parlez des progrès de la Communauté en Europe, et lirez les lettres des membres de la Communauté en Amérique latine. Il y a un voyage prévu, là-bas. Vous avez vu les photos de leur Lieu communautaire, sous un brûlant soleil, au milieu d’une végétation luxuriante. Vous savez que vous êtes le bienvenu là-bas. Tous les lieux de la terre sont à vous. La Communauté met de côté chaque mois pour permettre à ses membres, les uns après les autres, de partir où ils veulent.

 

Ou encore…

 

Vous êtes essoufflés et heureux. Vous avez perdu cette partie de foot, mais vous êtes beau joueur. L’après-midi a été délicieux. Les copains étaient tous là. Et maintenant vous cheminez tous ensemble, les uns restés derrière faisant des passes à ceux qui courent devant le petit groupe à reculons. L’un d’entre vous est parti de son côté rejoindre des amis en ville. Mais voilà que déjà vous voyez votre chez vous dans la lumière du couchant. Les petites maisons que relient les fines galeries à colonnes, en un vaste et beau maillage. Vous dépassez un petit groupe qui s’affaire autour d’un parterre de roses qui embaument dans la douceur du soir. Ils vous font signe, et votre groupe s’arrête. Trois d’entre eux vous rejoindront dans la salle de télévision pour regarder un match. Vous deviserez jusque tard dans la nuit, car demain vous ne travaillez que l’après-midi. Vous participez à une Assemblée qui se tiendra dans le vaste bâtiment tout en bois devant lequel vous passez, et d’où sort un couple d’amis. Ils vont vers vous. Seront-ils de la partie ce soir ? Oui, bien sûr. Ils sortent d’un concert de rock que donnait un orchestre invité pour quinze jours au Lieu communautaire. Ce sont des Allemands. Ils ont donné un concert tous les soirs. Peut-être verront-ils le match avec vous ce soir ? Cette Assemblée demain, ce sera justement pour statuer, outre les affaires courantes, sur les aides que l’on peut accorder à ceux qui, en Allemagne, veulent construire un Lieu communautaire près de Hambourg. Après l’Assemblée, vous êtes de l’équipe d’électriciens qui doit installer un nouvel éclairage sur le Forum. Et vous interviendrez aussi dans quelques foyers pour de menues réparations. Vous avez une heure devant vous avant le début du match pour aller embrasser votre femme, et emmener votre petit garçon avec vous. Il aurait bien aimé être des vôtres pour les parties de foot de cet après-midi, mais il avait école. Par contre, ce soir, il aura la permission d’onze heures. Votre femme a invité sa meilleure amie. Elles dîneront ensemble, puis iront se promener le long du canal. Il y a justement un petit orchestre qui joue du jazz depuis une semaine, tous les soirs.

 

Hier, c’était le premier jour du printemps.

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