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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Mais alors, si le Système est mort, pourquoi tient-il encore ? Pourquoi une révolution n’a-t-elle pas encore eu lieu ? Pourquoi prépare-t-on en France des élections présidentielles pour l’année 2007 ?

 

Paradoxalement, c’est cela même qui cause la mort du Système qui l’empêche de s’effondrer en un instant : une redoutable force d’inertie.

 

Nous avons comparé le Système, dans les lignes qui précèdent, à un corps malade. Ce corps est composé des millions de cellules que nous sommes. Les cellules cancéreuses, c’est nous. Nous le sommes à un double titre.

 

Nous sommes tous, à notre façon, devenus fous, si la folie est bien ce qui plonge dans la solitude absolue. Nous sommes tous, en secret, des traîtres au Système. Nous ne croyons plus à ses valeurs, même quand par profession nous sommes chargés de les rabâcher. Nous voulons tous la mort du Système. Chacun, dans sa tête, plus ou moins ouvertement, fomente la conspiration qui y mettra un terme définitif. Nous sommes des cellules folles, des métastases.

 

Mais nous sommes aussi des cellules malades, parce que nous participons à un Système que nous sommes en train de mettre à mort. Tous les matins, notre réveil sonne, ou bien il ne sonne pas parce que nous n’avons nulle part où travailler, mais nous irons bien alors dans un supermarché, acheter un journal dans un kiosque, lire quelques slogans publicitaires sur le quai du métro, nous fumerons une cigarette, nous préfèrerons un candidat à un autre aux prochaines élections, nous apprécierons qu’une campagne de grand nettoyage ait été entreprise sur les trottoirs de notre quartier, nous craindrons pour l’équilibre de notre société en regardant passer une famille de couleur sur un trottoir (« serons-nous submergés par la vague immigrée ? »), ou bien au contraire, nous nous féliciterons que cette famille ait trouvé à « s’intégrer » à notre pays, qu’elle soit passée de la misère des pays du Sud à nos problèmes de gavés des sociétés du Nord, on éprouvera du désir pour une jeune fille ou un jeune garçon qui arborent les signes extérieurs de la séduction dans nos sociétés, on s’effraiera de la crasse d’un clochard – mais ce clochard lui-même est allé se chercher ses litrons, et c’est à grand renfort d’alcool et de médicaments qu’il parvient à l’anesthésie de ces facultés du Système que chacun d’entre nous porte en soi.

 

On n’échappe pas au Système, même pas, surtout pas par la pensée.

 

Le grand tort de nos philosophies contemporaines fut de croire à la possibilité d’une libération individuelle – d’ordre bien souvent intellectuelle – face au grand mouvement d’aliénation  sociale planétaire. Mais c’est une impasse dans laquelle ces philosophies nous ont enfermés. Il n’y a aucune fuite possible dans le Système. Que l’on soit dominant ou dominé, inséré ou en marge, on ne sécrète jamais que le Système. Chacune de nos têtes est une particule du Système qui en reproduit toute la structure.

 

Et d’abord parce que nous avons forcément notre place dans l’immense et complexe réseau des dominations sociales. A chaque position sociale est assignée une valeur  de dominance. Cette valeur est double : elle définit ce que l’on domine, et ce par quoi l’on est dominé. Nul n’échappe à cette loi.

 

Or, le réseau de domination sociale a, dans nos sociétés modernes, un aspect particulièrement redoutable, parce qu’il est insidieux. Les pouvoirs ne sont pas aussi visibles que par le passé. Bien souvent, au contraire, ils tiennent un discours libertaire . Les cabinets de nos ministres sont pleins d’anciens soixante-huitards. Certains de nos « dirigeants » sont montés sur des barricades. Et il est vrai qu’ils ne cherchent pas à exercer le pouvoir qu’ils détiennent d’une manière tyrannique. D’une certaine façon, ils font tout pour que ce pouvoir ne soit qu’un symbole de pouvoir, ils ne décident pas grand-chose, nous l’avons dit tout à l’heure. Toute la société est ainsi parcourue de relations de pouvoir diffuses, qui ne disent pas leur nom, qui parfois même prennent un aspect pervers. En cela, nos sociétés s’approchent de plus en plus lucidement de la véritable configuration des relations de pouvoir : nous sommes tous de plus en plus intelligents. Ainsi, on voit de jeunes mères battues par leurs enfants ; en ont-elles pour autant moins de pouvoir sur eux ? Bien au contraire. Structurellement, elles mènent le jeu. Chaque gifle qu’une fillette assène à sa mère est un signe du pouvoir que sa mère a sur elle.

 

C’est le moment de rappeler que, dans une relation de dominance, celui qui détient le pouvoir, c’est le dominé.

 

Le plus effrayant, dans les nombreuses images que nous avons de la montée de l’hitlérisme dans l’Allemagne des années trente, ce n’est pas ce petit personnage contrefait et hystérique qui éructe sur son estrade, c’est les centaines de milliers de personnes venues l’acclamer. C’étaient elles, bien entendu, qui détenaient le pouvoir .

 

C’est un fait bien connu des psychanalystes que, dans un couple sado-masochiste, celui qui domine l’autre, celui qui mène le jeu, c’est celui qui a endossé le rôle de la victime.

 

Ainsi, dans nos sociétés où personne ne veut prendre les marques du pouvoir, à part quelques personnalités très exposées, les relations de dominance n’ont jamais été aussi accablantes. On ne sait même plus très bien, au bout du compte, à qui l’on se soumet, ni pourquoi. Chacun est dans une situation étrange, d’apparente liberté, qui cache une aliénation totale. Chacun porte en soi le chef et son flic.

 

Tout cela parce qu’une hiérarchie sociale existe encore bel et bien. Une fois encore : chacun sait parfaitement où est sa place dans cette hiérarchie. Le matin, en allant à une réunion, le cadre ou le professeur voient par la vitre de leur voiture l’ouvrier répandre l’asphalte sur les trottoirs. Après tout, c’est à cet ouvrier entraperçu, à la peur d’être comme lui, à la mauvaise conscience  qu’il a soulevée en eux que ce professeur ou ce cadre se soumettront lors de cette journée qui commence. L’ouvrier n’en sera pas plus libre pour autant…

 

Pourtant, nous l’avons dit, la machine est grippée. Le Système agonise sur son lit d’hôpital. Comment se fait-il, si tout paraît aussi verrouillé qu’on vient de le dire ?

 

Il faut encore préciser les choses, et introduire, dans le schéma de dominance, un troisième acteur. Dans la petite situation que nous avons envisagée il y a un instant – le cadre ou le professeur dans la voiture, les ouvriers qui refont l’asphalte sur le trottoir – ce troisième acteur est le chômeur. Ou le clochard (encore lui). Ou l’étudiant, qui n’a pas, comme on dit, de « projet professionnel ».

 

Dans la relation de dominance, il y a le dominant, le dominé, et le rival. Celui qui détient le pouvoir doit contenter tout le monde. Le principe de fonctionnement essentiel d’un système social, c’est qu’il y ait le moins de monde possible à ses marges. C’est une question de quantité. Quelques marginaux aident au bon fonctionnement d’un système s’ils demeurent des marginaux. Ils entretiennent la concurrence, et donc la soumission au système. Mais quand un nombre trop important de personnes se situe dans les marges du système, ce ne sont plus des marges : le système est débordé. Celui qui détient un pouvoir – et qui est, en réalité, dépendant de celui sur qui il exerce son pouvoir – doit s’assurer que son dominé reçoit une gratification, en récompense de sa soumission. Mais dès qu’il y a un rival à satisfaire autant, la tâche se complique singulièrement pour le dominant.

 

Prenons un exemple familial pour illustrer ce phénomène complexe. Un jeune couple a eu un enfant. Cet enfant unique est un petit prince, il règne sur ses parents en donnant corps à leur pouvoir, il est l’objet de toute leur attention, et le destinataire exclusif de leurs investissements économiques, affectifs et symboliques. Il leur est totalement soumis : la relation de dominance est dans un état d’équilibre. Il est très difficile de sécréter dans un pareil système autre chose que de l’aliénation, qu’une dépendance réciproque. En somme, notre petite famille idéale est menacée d’être une société d’esclaves. Mais voici que la maman est enceinte à nouveau. Le rival  arrive ; toute la situation en est changée. Pour l’aîné, c’est un crime de lèse-majesté, de toutes les majestés. Les parents ont fait offense à leur pouvoir, et au sien, en donnant naissance à cet intrus. Pourtant, c’est à ce prix que la famille sera sauvée. Le frère aîné engage un processus de contestation de la dominance parentale – processus qui ne fera que s’amplifier. Les parents auront beau respecter une règle d’équité absolue dans la répartition des investissements matériels, symboliques et affectifs, ils ne pourront pas ne pas faire que tout est divisé par deux. Le cadet enregistre une situation de rivalité aussi, il voit bien dans les yeux de son aîné que le pouvoir auquel ils sont tous deux soumis est un pouvoir mensonger, dépassé par les événements : un pouvoir impuissant. Une étape décisive sera franchie quand il deviendra évident pour eux que cette expression est un pléonasme : tout pouvoir est impuissant. Ces deux-là pourront construire la société des frères. Ils ont les moyens de devenir des hommes libres .

 

Les chiffres que nous avons cités dans notre premier chapitre montrent que, dans le Système, il n’y a plus que des rivaux insatisfaits. Les jeunes, les vieux : tous ont l’impression qu’ils sont lésés, ou qu’ils le seront. Et ils le sont ; ils le seront. Le Système, dans son fonctionnement économique, s’est emballé dans le régime de la frustration. Il est dépassé par ses marges. C’est le centre qui, à présent, pourrit. L’infection est généralisée.

 

Nous sommes tous mûrs pour la société des frères. Nous sommes tous prêts à la liberté.

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