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  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Un peu d’arithmétique.

 

            Soit le monde comme une vaste équation. Dans une équation, vous ne pouvez pas changer un nombre sans tout bouleverser.

 

            Chaque être humain représente un nombre dans cette équation.           Un nombre : c’est-à-dire une multiplicité.

 

            L’inconnue de cette équation, c’est ce que nous allons bien pouvoir faire ensemble.

 

            Pour l’heure, notre équation est d’une richesse proprement infinie.

 

            Mais elle est affectée d’un coefficient négatif.

 

            Imaginez l’affaire : tous, les uns les autres, chacun de son côté, les uns avec les autres, tous ensemble, mille projets, mais ce foutu coefficient, qui fausse tout, qui flanque tout par terre.

 

            Un vulgaire coefficient.

 

            Ce n’est donc rien à faire que de faire évoluer les choses dans le bon sens.

 

            Il ne sert à rien de vouloir changer les nombres, de vouloir changer le contenu des parenthèses.

 

            Il n’y a qu’un signe à changer.

 

            D’un signe moins, faire un signe plus.

 

            Ce n’est pas plus compliqué que cela.

 

            Ne changez pas. Restez la même, restez le même.

 

            Ensemble, changeons seulement le coefficient qui affecte nos relations, et qui fait que dans l’infinie richesse du monde, nous ayons l’impression d’être pauvres.

 

            Ce coefficient positif, qui peut tout changer sans rien changer, c’est l’amour.

 

            L’homme a toujours raison. Partez de ce principe : c’est le bon.

 

            L’idée est simple : quand vous êtes avec les autres, cessez d’être vous-même.

 

            Vous n’existe pas.

           

            Je n’est pas un autre : il est tous les autres.

 

            Ne craignez pas de vous perdre : vous n’existe pas.

           

            Ne craignez pas qu’on vous abandonne : vous n’existe pas.

 

            Ne craignez pas qu’on ne vous aime plus : vous n’existe pas.

 

            Ne craignez pas qu’on vous trahisse : vous n’existe pas.

 

            Il n’y a que nous.

 

            Nous sommes des nombres dans l’équation. Des nombres essentiels, mais qui ne sont rien par eux-mêmes. Deux, trois, ce n’est rien encore. Mais deux que multiplient trois, cela fait déjà six. Six, s’il reste tout seul, n’arrivera pas à grand-chose. Mais six fois six, nous voilà trente-six.

 

            Nous sommes donc des nombres d’un genre bien particulier : nous ne sommes pas seulement des multiplicités, nous sommes des multiples.

 

            En passant ainsi les uns dans les autres, on ressent chaque fois la plus haute intensité de vie que l’on puisse imaginer. L’humanité, ce n’est pas une somme. C’est une table de multiplications. Nous sommes tous les multiples les uns des autres. Nous multiplions infiniment de l’humain. Des mots, des fluides, des actes, d’autres hommes, des morts et des vivants, et tous ceux qui ne sont pas encore nés. Un multiple, c’est vertigineux. Ça n’arrête pas de se multiplier. Et de multiplication en multiplication, on atteint sans arrêt des sommets. On se propage dans tous les sens.

 

            Il ne tient qu’à chacun d’entre nous d’être le plus de monde possible.

 

            Croissez et multipliez.

 

            Multipliez-vous dans l’espace et dans le temps – c’est-à-dire dans les hommes.

 

            Devenez nous tous.

 

            Mais nous étions à trente-six. Dans ces trente-six-là, où sont passés deux, et trois ? Et six ? Allez savoir. Ils y sont, c’est sûr – mais ils y sont trente-six. Ils sont devenus trente-six. Deux êtres qui s’unissent, ce n’est pas un couple. C’est deux foules qui se rencontrent, et qui se multiplient de toutes les façons possibles.

 

            Chacun d’entre nous est des peuples en marche.

 

            Je est mort.

 

            Quand vous parlez avec quelqu’un, devenez lui. Vous serez deux. Que dis-je ? Nous étions trente-six. L’autre est peut-être cent, peut-être mille.

 

            On a besoin de deux, de trois, de trente-six… Mais deux, trois, trente-six ne sont pas des individus. Ce sont des multiples.

 

            Ne croyez pas que trois apportera quelque chose de personnel à deux pour qu’ils fassent six. Six, ce n’est pas trois plus deux. C’est deux que multiplient trois – c’est-à-dire deux cessant d’être deux, trois cessant d’être trois. Tous formant six, trente-six, cent, mille – et à peu près six milliards au moment où nous parlons. Que disons-nous ? Bien plus que cela. Avant nous, après nous, tous ces nombres qui ont été, sont et seront…

 

            L’enfer, c’est soi-même.

           

            Pesons chaque mot : soi-même.

 

            Soi, rien que soi : dans notre langue, c’est déjà une chose neutre, une chose morte, une chose vide. Une chose qui n’existe pas. Et qui éternellement répète une même erreur. Et moi, et moi, et moi.

 

            Aimer, c’est devenir les uns les autres. Devenir quoi ? Allez savoir. Si on le savait, il n’y aurait plus rien à faire, à espérer – littéralement plus rien à vivre.

 

            Deux, trois, six, douze, vingt, cent, mille…

 

            Des milliards et des milliards.

 

            Sans bouger de là, déjà, rien qu’en écrivant cela, rien qu’en le lisant, rien qu’en le disant, rien qu’en le pensant. On y est déjà.

 

            L’évolution, c’est de se dire qu’on est en chemin. Et que ce chemin n’a pas de fin.

 

            L’amour humain est proprement infini.

 

            Essayez donc de compter jusqu’à la fin ! Les enfants s’y essaient parfois. Ils ne tardent pas à éclater de rire.

 

            Ne cherchez pas l’éternité : vous l’êtes.

 

            Rappelez-vous : l’homme ne se trompe jamais.

 

            Mais alors, pourquoi ne sommes-nous tous pas déjà conscients de cela ? Pourquoi est-il besoin de l’écrire ?

 

            Pourquoi les hommes se haïssent-ils ?

 

            Ils ne se haïssent pas, c’est impossible. L’homme a toujours raison. Les hommes s’aiment, mais ils s’aiment mal.

 

            Ils croient que leur destin est attaché à des personnes particulières. A ces personnes-là et pas à d’autres.

 

            C’est la deuxième partie de la phrase qui ne va pas.

 

            A ces personnes-là, bien sûr, et comment !

 

            Vincent, François, et Paul – jamais sans eux.

 

            Mais Vincent, François, Paul et tous les autres, bon sang.

 

            S’il y a Vincent, François et Paul, il y a forcément tous les autres.

 

            Nous croyons connaître un homme : nous ne connaissons que certains d’entre lui, c’est-à-dire certains d’entre nous.

 

            Vous êtes trahi par votre ami ? Ne lui avez-vous pas demandé de vous aimer et de n’aimer que vous ? Mais vous, c’est nous. L’ami a aimé le nous en vous. Il a accompli votre désir, au-delà de ce que vous pouviez espérer. Peut-être ne s’en rend-il pas compte. Peut-être l’avez-vous persuadé, peut-être s’est-il persuadé lui-même qu’il était un traître. Il était un homme. Un homme ne peut aimer que tous les hommes.

 

            L’homme est incapable de mal faire. Il peut perdre du temps en oubliant de faire des multiplications, et en faisant seulement des additions. Des additions, c’est toujours fini. Il y a un plus deux qui égalent trois. Et trois, c’est un et deux. On les voit pauvrement serrés l’un contre l’autre. En réalité, ils sont beaucoup plus que cela. Mais ils ne s’en rendent pas compte. Ils se croient seuls. Ils croient être l’un et l’autre, alors qu’ils ne peuvent être que les multiples l’un de l’autre – et de tous les autres. Une addition, d’une part, c’est lent et fastidieux. D’autre part, ça ne fait jamais que conserver, que faire des tas à la con.

 

            Voilà toute l’erreur de l’homme : faire des additions au lieu de faire des multiplications.

 

            Toi plus moi, c’est encore toi et moi. Toi fois moi, ça devient nous. Et même nous tous.

 

            Ce n’est pas un hasard si un conte (un compte ?) commence par il était une fois. C’est bien une affaire de multiplication. Une œuvre, c’est un coefficient. Elle n’est personne, mais elle est une force de multiplication, un lien entre les gens. A la lecture de ce livre, combien d’humain en plus ? Quel coefficient de multiplicité affectera son auteur, ses lecteurs ? Combien seront touchés par ce coefficient ? Quel multiplicateur sera ce roman ? Vous voyez bien que l’auteur n’a, en tant que tel, pas grand-chose à y faire personnellement. Il n’a été que le multiple au travail. S’il a su être au croisement de grandes multiplicités, alors – c’est arithmétique – son roman sera un énorme coefficient. Heureux homme que ce romancier, parce qu’il sera un hommes au pluriel. Mais en même temps, pauvre homme que le romancier, parce qu’il était seul en écrivant. Vingt, cent, mille écrivaient en lui, mais il était seul dans son bureau. Et avant d’avoir lancé son coefficient, il était un multiple en face d’une chose morte. Un mécanicien en face de ses outils, devant une machine à réparer. Ainsi, qu’il ne se prenne pas au jeu. Ce n’est pas la littérature qui procure la multiplicité. Le facteur n’est pas l’art. L’art n’est qu’un support. Et ce n’est pas parce que la littérature, c’est des mots, du langage, de la communication en somme, qu’elle a plus de chance d’atteindre son but. Le langage aussi est un outil. Et un outil, c’est con à pleurer. C’est inutile, parfaitement inutile un outil. Sans l’homme qui s’en saisit et qui, tout le temps qu’il travaillera avec lui, le contraindra à être utile à quelque chose. Mais après cela, ma foi ! il faut penser au livre suivant. Croissons et multiplions.

 

            L’homme sent bien que la vie, c’est toujours quelque chose en plus. Mais il ne choisit pas toujours le moyen le plus rapide. Alors, comme quand vous avez pris le mauvais chemin, vous allez perdre un temps fou. Peut-être même qu’à un moment donné de l’histoire, vous arriverez trop tard. On peut mourir le 5 juin 1944, quand rien n’a encore commencé. On peut s’engager, en 33, dans le National-socialisme, et mourir pour Hitler. On sera arrivé trop tard. Rien que cela, au fond, et c’est vrai que ça peut être triste, mais alors triste…

 

            Quand l’homme additionne au lieu de multiplier, il perd du temps. D’autant plus qu’en se limitant aux additions, l’homme peut être tenté de soustraire. Normal : il ne voit que des éléments juxtaposés. Alors l’homme perd du temps en perdant d’autres hommes. Il les envoie à la mort. Alors qu’il avait cruellement besoin d’eux. Autant d’être perdu pour lui. Autant de victimes, autant d’êtres humains que les bourreaux ne seront pas. Les survivants pourront faire revivre les morts (on passe son temps à cela : on dédie des ouvrages, des édifices, parce qu’on les a tirés aussi de ceux qui ne sont plus là…). Mais il faudra passer par-dessus la mort.

 

            Quand l’homme additionne au lieu de multiplier, il a peur de manquer. L’homme accumule des biens en croyant qu’il n’aura que ces biens-là. Absurde. L’homme a tous les biens du monde. L’homme mange en croyant qu’il n’aura que cela à manger. Absurde. L’homme a tous les mets de la terre. L’homme fait l’amour en croyant qu’il n’aimera que cet homme, que cette femme. Absurde. L’homme aime tous les hommes et toutes les femmes de la terre parce qu’il en est aimé. L’homme se pavane comme si on allait l’oublier. Absurde. Tous les hommes sur la terre ont laissé leur trace. L’homme ne fait rien en croyant que personne n’a besoin de son travail. Absurde. Les hommes ont besoin de tous les hommes. L’homme tempête en croyant que s’il ne tempête pas, il sera vaincu. Absurde. S’il tend l’autre joue, on ne le frappera pas. On regrettera de l’avoir frappé. Au bout du compte, on ne l’aura même pas frappé : il aura oublié le coup. Un homme seul ne peut pas oublier le passé ; tous les hommes ensemble le peuvent.

 

            Vous voyez bien que l’homme ne peut pas mal faire. Même quand on parle de péché, on ne parle pas d’autre chose. On parle des bonnes choses : travailler, manger, aimer, être heureux d’être là, se reposer, vouloir que là, ce soit ailleurs. C’est le mésusage de tout cela qui peut être condamnable. En fait, rien n’est condamnable : tout est tentative de bien faire. Mais on peut se tromper d’opération, et perdre un temps précieux.

 

Rappelons-nous : tout est une question de vitesse. Nous ne disons pas qu’il nous sera donné à nous, les êtres humains vivant à ce jour sur cette terre, de tout faire. Ce serait absurde. Nous aurions besoin pour cela de tous ceux qui nous suivront dans les siècles des siècles. Disons que nous savons qu’il nous sera donné de vivre une étape historique. D’accélérer notre vitesse collective. De faire un saut.

 

            Mais c’est aujourd’hui que tout commence.

 

            Ainsi, regardons autour de nous : voyons-nous autre chose que de l’amour, et du désir d’amour ?

 

            La haine, c’est de l’amour négatif. Mais on va le changer, ce coefficient.

 

            La vie est infinie. L’amour aussi. Bien après notre mort, quand nous serons encore aimés, on aura compris que l’on aimait avant de vivre. La vie nous a traversés, de part en part – et aux deux extrémités il y avait, il y a, il y aura l’amour.

 

            Nous sommes depuis très longtemps, et pour longtemps encore. Que chacun d’entre nous soit toute l’histoire des hommes. Un nombre infini.

 

            A quoi bon être quelqu’un quand on peut être un monde ?      

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