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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Il va de soi qu’une nouvelle forme de communauté ne saurait voir le jour sans penser à la manière dont elle élèvera ses enfants. Si pour nous le passage est progressif, voire difficile, il doit pouvoir être simple pour tous ceux qui naîtront au sein de cette communauté.  Il reviendra aux parents de préparer aux mieux les enfants à la vie en société en dehors du Système. Nous l’avons dit, cette société nouvelle reposera sur une valeur simple et unique, à décliner bien sûr en cas particuliers et concrets : la Vie. Que reste-t-il alors à enseigner à nos enfants, pourrait-on se dire, si le principe suprême est celui qu’ils portent déjà en eux ? Et bien l’amour et le respect de la vie, justement : il ne faut pas croire que ce soit là tâche facile. Ni qu’il existe une « recette » miracle : on n’applique pas une série de préceptes figés à des individus dissemblables, là réside la difficulté mais aussi l’intérêt et la joie de toute éducation.

 

Il est du ressort de la communauté de pourvoir à la transmission des savoirs entre générations : chaque enfant a droit à sa part de l’héritage humain universel, qu’il doit recueillir et perpétrer dans les seules limites de ses capacités et inclinations. Mais sur ce plan, le système a déjà mis en place un mécanisme certes imparfait mais relativement solide : maternelle, école primaire, collège, lycée, tout cela peut et doit être réorganisé mais nous pouvons nous réjouir de ce que, dans nos contrées du moins, il va de soi que tout enfant a accès à l’enseignement et que celui-ci est OBLIGATOIRE. Nous ne souhaitons pas parler ici de la réforme du « système scolaire », qui occuperait cinq ouvrages comme le nôtre. Notre souci est pour l’heure de suggérer des améliorations possibles en deçà de cette couche, au niveau émotionnel et psychique qui crée les conditions de possibilité d’un apprentissage fructueux et heureux. Et à ce niveau, force est de constater que les inégalités sont à la fois gigantesques et révoltantes. C’est Mozart qu’on assassine jour après jour, et l’humanité ne peut pas se permettre de laisser se poursuivre cette hécatombe en silence. Je ne parle pas ici des inégalités sociales, si l’on entend par là seulement les différences de revenus des parents. Je ne nie en rien que c’est là un paramètre important. Mais sans doute pas le plus important, dès lors que l’école est gratuite. Le nœud du problème, auquel il faudra bien s’attaquer un jour, réside dans l’absence, chez certains enfants, de cette base affective et intellectuelle que seuls certains parents sont capables de donner à leurs enfants.

Partons d’un constat simple : de quoi un enfant a-t-il besoin pour grandir et développer au mieux toutes ses capacités ? Passons sur l’aspect biologique, nourriture, soins…etc autant d’éléments qui sont (à peu près) acquis dans les pays développés et qu’il faut espérer voir se répandre le plus largement possible. Ces conditions premières sont très  insuffisantes et c’est un oubli au mieux stupide, au pire criminel, que de se limiter à cela. Les recherches sur les nouveaux-nés confiés à l’assistance publique ont bien montré que, quoique nourris et soignés correctement, les nourrissons privés de véritable affection, traités comme de simples organismes à maintenir en vie, survivent beaucoup moins souvent que les bébés chanceux pourvus d’une famille. Un enfant a donc besoin, tragiquement besoin, au point qu’il peut s’imaginer que les pires sévices  que lui font subir des parents bourreaux sont encore une marque de leur amour, d’affection, de contact, de chaleur humaine. Il faut qu’il ait d’emblée l’impression que le passage, si douloureux soit-il, du sein maternel vers le monde des autres n’est pas une chute dans un enfer de solitude, mais que le lien qui l’attachait à sa mère est toujours présent, sous une forme différente, et que la sortie du cocon protecteur est avant tout une entrée dans un monde de relations plus riches et plus diverses, où les contacts peuvent se multiplier. C’est grâce à cette affection et à l’intérêt qu’on lui porte en tant qu’être autonome que l’enfant prend conscience de la valeur de sa vie et de celle des autres.

Qui est le mieux placé pour faire aimer la vie à un enfant que ceux qui la lui ont donnée ? A priori personne, mais a priori seulement. Il y a de mauvais parents et on ne peut pas hélas, empêché qui que ce soit de se reproduire, pire, on ne peut pas prévoir qui sera un père ou une mère à la hauteur. On peut seulement faire en sorte que, de générations en générations, il y ait de plus en plus de parents dignes de ce nom, parce que peu à peu la compréhension de la vie humaine et de son fonctionnement sera devenue générale et débarrassée de toute une série de représentations erronées et délétères. Elever un enfant est peut-être la tâche la plus dure qu’il se puisse entreprendre, c’est aussi la plus gratifiante. Mais pour qu’elle puisse l’être, il faut que les parents soient aidés et non handicapés par la société. Les conditions matérielles dans lesquelles les parents élèvent leurs enfants doivent donc changer.

A la décharge de nombreux parents, on peut en effet dire que le Système les contraint à abandonner leurs enfants le plus vite possible, pour redevenir « productifs ». Trois mois après la naissance, il s’agit qu’après une interruption que d’aucuns jugent déjà scandaleusement longue, après cette parenthèse inessentielle, les mères comme les pères retournent aux choses sérieuses, soit à leur travail. Toute femme ayant eu un ou plusieurs enfants pourra témoigner de l’enthousiasme modéré, voire de la franche hostilité du monde de l’entreprise à son égard : non seulement il est malséant de s’absenter aussi longtemps, mais en plus, une fois de retour, une mère est considérée comme « handicapée » par l’existence de ses enfants, source de préoccupations externes à l’entreprise et potentiellement de désorganisation. Dans une moindre mesure, ce raisonnement vaut aussi pour les pères, lorsque ceux-ci prennent une part active à l’éducation des enfants. Bref, la grossesse, la maternité, la paternité, s’apparentent à un combat contre la société, à laquelle les individus doivent dérober une partie du temps que leur réclame le Système. Et c’est là que l’absurdité même de ce fonctionnement apparaît. Car une telle organisation est tout sauf « productive » : dissuader les couples d’avoir des enfants, cela s’appelle, au niveau d’une espèce, un suicide collectif. Je ne parle même pas du problème des retraites, je parle simplement de la perpétuation de la vie. Ou alors, que le Système avoue au moins franchement que son but est la disparition totale de l’espèce humaine, ce qui, dans les jours de grand pessimisme, me paraît finalement une solution acceptable : ce que je refuse en revanche, c’est l’hypocrisie des lucides et la stupidité des moutons. Mais ne soyons pas pessimistes et tentons de voir quelles mesures parfois déjà existantes dans certains pays, peuvent faciliter la tâche aux parents. Installer des crèches dans chaque entreprise, ce n’est pas seulement offrir un « service » aux employés, comme on leur installerait un bureau de poste ou un pressing au rez-de-chaussée de leur immeuble. C’est redonner au monde du travail un statut différent, faire des entreprises des lieux de vie, et du travail, non pas le moment nécessaire et douloureux de la séparation d’avec tout ce qui lui est extérieur, mais une activité intégrée au reste de la vie. Si les enfants et les parents sont sur le même lieu, s’il est concevable que l’on puisse aller jouer avec son enfant pendant une pause, que les collègues de travail se fréquentent en dehors des relations purement professionnelles, que Truc connaisse en Muche non pas seulement comme le patron irascible, mais aussi comme le père de deux adorables jumelles qui aiment jouer avec son propre enfant, l’ambiance générale du « lieu de travail » est changée. Et j’en arrive à un second point essentiel : l’isolement des parents comme celui des enfants se trouve en partie rompu.

Pour concevoir un enfant il faut être deux.  Pour l’élever, il faut être au moins deux, au mieux, une multitude. Commençons par la conception.  Il n’est plus question que naissent des enfants non désirés, et par « désirés », j’entend désirés par les DEUX géniteurs.  Avoir un enfant n’est pas un droit individuel : si on désire un enfant « seul », de manière abstraite, sans se préoccuper de qui apportera la « deuxième moitié » de cet enfant, alors ce n’est pas un enfant qu’on veut, c’est un chien, j’entends une compagnie, un « objet pour soi » pas un nouveau sujet.

Par ailleurs, il est fondamental qu’un enfant ait au moins deux pôles d’affection. Il  ne s’agit pas de prôner le modèle de la famille nucléaire, même s’il n’est nullement à bannir, pour peu qu’il repose bien sur des liens profonds et choisis, pas sur des convenances. Si je parle d’au moins deux pôles, je ne pense donc pas exclusivement à un père et une mère, je veux simplement dire que l’enfant ne doit pas connaître qu’une seule source d’affection, mais sentir au contraire ce qu’il a à gagner en multipliant ses attaches : on ne peut pas avoir trop d’amour, personne n’est jamais mort d’un excès d’amour ça se saurait. Le lien unique à la mère (ou au père, mais il est plus rare) n’est pas rompu, il est apaisé par l’entrée d’autres sources de protection et de chaleur. Dans le cas où les géniteurs ne seraient pas en mesure de fournir à leur enfant la « dose » d’amour nécessaire, il faut absolument que d’autres possibilités s’offrent. Il y a pour commencer tous les collatéraux. Pourquoi parlé-je en priorité des membres de la famille, au sens biologique du terme ? Et bien parce qu’il semble que, sans qu’on puisse vraiment l’expliquer, la proximité biologique soit une base solide pour le développement de liens secondaires. D’où les nombreux échecs des cas d’adoption, qui souffrent heureusement des exceptions.  Pourquoi ne pas réhabiliter une coutume passée de mode parce que trop directement liée à la religion, celle de donner à un enfant un parrain et une marraine. Pourquoi ne pas généraliser le baptême laïque déjà existant dans certaines communes, afin que l’arrivée d’un enfant ne soit pas un bonheur privé, mais aussi un événement qui concerne toute la communauté. Encore une fois, il ne s’agit pas d’ôter aux parents leurs droits et devoirs vis-à-vis de leur enfant, mais seulement de reconnaître symboliquement, dès son plus jeune âge, qu’il est autonome, qu’il possède une existence propre, détachée de celle de ses parents. Il est bien difficile de résister à la tentation de la possession envers son enfant : accepter l’amour et la protection d’un ou de plusieurs autres envers son enfant est une démarche bénéfique pour tout le monde.

Au moins deux, au mieux un nombre illimité de pôle affectifs. Et dans cette multitude, il faut que se trouve des individus des deux sexes (ce qui n’exclue d’ailleurs pas la possibilité de couples homosexuels, du moment que ceux-ci assurent à leur enfant un accès à l’autre sexe). Aussi misogyne qu’on soit, on ne peut pas faire qu’une femme ne nous ait pas porté. Et quand bien même on détesterait son père, on ne peut pas faire que la moitié de notre patrimoine génétique ne vienne pas de lui : y compris d’ailleurs le second chromosome X des filles. Bref, nous renfermons tous cette dualité première et avons besoin de la retrouver par la suite. L’exclusion des pères hors du champ sacré de la maison et de l’éducation des enfants, jalousement gardé par des femmes maintenues en état de servitude et qui en ont profité pour devenir des tyrans domestiques, a fait suffisamment de mal par le passé. Mais nous ne sommes pas entièrement sortis de ce schéma. Certes, on parle beaucoup d’émancipation des femmes et de l’apparition des « nouveaux pères ». Il reste cependant des efforts à fournir de part et d’autre : il reste des bastions masculins qui engendrent encore des frustrations et un repli malsain sur la sphère familiale, il y a encore une certaine hypocrisie chez les tenants de l’émancipation des femmes qui refusent de reconnaître que la domination masculine a fait une autre victime que les femmes : la masculinité. Parce qu’un homme, contrairement à ce qu’on pourrait croire à lire tous ces ouvrages sur « le masculin », ce n’est pas l’énigme du chromosome Y, ce serait plutôt celle de l’association d’un chromosome Y ET d’un chromosome X.  Chacun des deux sexes est le résultat d’une interaction entre deux éléments : qu’il s’agissent de deux chromosomes « identiques » ou différents. Quand on dénigrait le féminin, on dénigrait donc aussi une part du masculin. Et cette part-là demande encore à être inscrite sur la liste des victimes et dédommagée comme il se doit : peut-être qu’alors la question de la « place » que doit occuper chaque sexe, cette « place » que beaucoup d’hommes ont du mal à trouver aujourd’hui, ne se posera plus.

 

Passons à quelques préceptes concrets. La première tâche des parents est d’amener l’enfant à l’acquisition de la parole et pour ce faire, il convient de traiter d’emblée le nourrisson comme un être « sensé ». Nous avons souvent le sentiment que les enfants « comprennent » ce que les adultes refusent de leur expliquer par d’autres biais. C’est qu’ils ont encore une sensibilité qu’il nous faut perdre pour acquérir d’autres compétences.  Ce constat a longtemps poussé au rapprochement entre les enfants et les animaux, ce qui est proprement ridicule. Certes, il y a une analogie, mais entre humains et animaux : nous ne naissons pas animaux pour devenir humains, nous sommes humains d’emblée, et le propre de l’Homme est de développer des capacités cérébrales telles qu’une partie de ses capacités sensorielles doivent être sacrifiées. Il n’y a pas là lieu de se désespérer ou de gamberger : c’est un fait, point. L’enfant est donc d’emblée un être raisonnable, à qui il faut s’adresser comme à une personne, non comme à un attardé. Pour que l’enfant s’approprie au plus vite les « mots de l’espèce », raconter des histoires est encore la meilleure des méthodes. Il n’existe pas une seule culture humaine qui ne possède une tradition narrative. Pourquoi ? Parce que la narration est le mode humain d’appréhension du réel. Raconter des contes aux enfants, c’est leur donner les moyens de se représenter le monde tel que nous humains, sommes capables de le faire. Les contes de fées sont donc des textes à prendre très au sérieux ; il est des pays où seuls les grands écrivains se risquent à écrire pour les enfants et où la littérature « de jeunesse » n’est pas un genre mineur mais bien au contraire le couronnement d’une carrière. Car rien n’est plus dur que d’écrire pour les enfants. Pourquoi cette structure du conte de fées est-elle adaptée à l’enfance ? De nombreuses études ce sont déjà penchées sur cette question. Le conte est semble-t-il, dans sa structure classique, un genre propre à préparer l’enfant aux défis qui l’attendent. Il montre la peur, le danger, mais aussi la voie vers une manière de surmonter l’un et l’autre. Bien souvent, le héros du conte est le plus jeune, ou le plus faible d’une fratrie, celui qu’on ne s’attend pas à voir réussir, et qui pourtant épouse la princesse…après une série d’aventures, qui sont autant d’apprentissages nécessitant d’abord un départ hors de la sphère familiale. L’enfant est pleinement cet être faible, celui qu’on traite en mineur, qui devra faire ses preuves et devenir adulte. Il n’y a pas de meilleur moyen de le préparer à la Vie que de la lui raconter sous une forme symbolique, sans qu’il ait dès le début conscience qu’il y a là un message, une structure qui s’inscrit en lui à son insu. Aucun parent ne peut apporter à lui seul la mémoire de l’humanité à son enfant. Il faut donc qu’ils lui donnent le plus tôt possible des repères pour qu’il sache trouver seul, dans les livres, les mythes, les récits, les paroles des autres, ce qu’il y a à retenir et à faire sien. Les deux premiers arts qui « parlent » aux enfants sont la littérature et la musique et c’est donc par ceux-là qu’il faut commencer.

 

La période « évolutionnaire » sera difficile pour les parents. Tant que le Système existera, il ne pourront pas couper leurs enfants d’un autre mode de fonctionnement de la société. Ils ne pourront pas faire que leur enfant ne désire pas lui aussi, comme le plus grand bien possible, tous les colifichets qu’invente la société de consommation pour eux. Et même, il ne sera pas question pour eux de les priver de tout cela. Ce qu’il leur faudra faire, en revanche, c’est réussir à leur donner le goût de tout ce qui vaut davantage : il n’y pas de raison qu’il n’y arrivent pas, puisque nous savons, d’une part, que nos propres parents y sont arrivés, et d’autre part, que les « biens » que nous proposons, ne sont pas d’autres leurres, mais véritablement des richesses infiniment plus précieuses. Nous n’aurons pas à séduire les enfants pour les détourner des sirènes du capitalisme, ils iront spontanément vers ce qui vaut davantage, pour peu qu’on le leur fasse apparaître. Quand on n’est jamais sorti des tours HLM de banlieue, on peut difficilement concevoir quelque chose de plus beau qu’un centre commercial et des chaussure de sport dernier cri. Jusqu’au jour où on voit la mer…Je sais ce que je dis, j’ai accompagné des enfants des « quartiers difficiles » sur les plages de Bretagne…

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