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  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Un soir de demi-brume à Londres

Un voyou qui ressemblait à

Mon amour vint à ma rencontre

Et le regard qu'il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte

 

Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon


Parfois, lorsque je me promène au bord de la Seine, je me souviens du frère que j'ai perdu. « Perdre » n'est d'ailleurs pas le terme approprié, puisque Samuel et moi ne nous sommes jamais trouvés. Jusqu'à hier soir, vers cinq heures, alors que la nuit tombait. J'étais allé faire un tour du côté de Notre-Dame ; les touristes faisaient la queue pour monter dans les tours et des amoureux s'embrassaient en se serrant l'un contre l'autre pour se réchauffer.

Je ne faisais pas vraiment attention aux gens autour de moi, mais la silhouette d'un petit garçon a attiré mon attention. Je crois que c'était à cause de sa démarche, ce pas un peu traînant, alourdi par son gros sac de sport. Il pouvait avoir dix ou douze ans. Des petites jambes grêles dépassant d'un short trop large, un sweat informe, des tennis. Je l'ai pris pour toi. C'était toi. Cet air de tomber de la lune, cette façon de fendre la foule sans la regarder.

Et je t'ai suivi.


Samuel était à part. Pas idiot, ni retardé comme le disaient les enfants et les mères du quartier. Non, simplement dans son monde à lui, où je n'avais pas ma place, pas plus que tout ce qui l'entourait, à l'exception du piano et parfois aussi du chat. Je t'ai pardonné, bien sûr, de n'avoir pas prévu un petit espace pour moi dans ce monde que tu t'es bâti loin de nous. A l'époque, comme je ne pouvais t'y rejoindre, j'ai voulu te forcer à faire partie du nôtre. Non, forcer n'est pas le terme, j'ai essayé de t'attirer dans le nôtre, ou au moins d'en trouver un troisième où nous pourrions nous rencontrer.

Maman a dû être terrifiée quand elle a trouvé nos deux lits vides. Aujourd'hui encore elle refuse de parler de cet épisode. Je t'avais réveillé, et emmené avec moi. Nous avons marché dans le noir, jusqu'à la gare. J'avais peur, toi non. Je ne sais pas comment il se fait que personne ne nous a arrêtés en chemin. Mais les rares passants étaient ensommeillés, tout comme les voyageurs matinaux. Et puis tu avais l'air si serein. Ils ont du croire que je voyageais sous ta responsabilité. A douze ans, tu avais presque l'air d'un adulte, même si c'est moi qui te guidais et que tu me suivais docilement. Et j'avais fourré quelques affaires dans un gros sac de sport que tu peinais un peu à porter, sans protester.



Le petit garçon marchait de plus en plus vite. Il devait être en retard, craignait les remontrances de sa mère. Un mercredi après-midi, il revenait sûrement d'un cours de sport. Toi, tu n'assistais jamais aux cours de gym. Physiquement, tu n'as jamais été très robuste. Il fallait que je te défende à l'école, alors que c'était toi l'aîné, que j'aurais tellement voulu « un vrai grand frère », comme j'en ai réclamé un, un jour, à nos parents. Papa n'a rien dit, et maman a pleuré. Et puis, elle m'a dit que tu étais mon vrai grand frère, qu'on ne choisissait pas ces choses-là et que je devais être fier de toi. Parce que c'était sûrement très dur de ne pas avoir accès au reste du monde et que pourtant jamais tu n'as été méchant ou agressif. Tu étais calme et doux, comme les anges sur les tableaux du Moyen-âge que tu regardais avec application quand maman nous emmenait au musée.

Souvent je t'ai regardé jouer de la musique. Vraiment regardé, sans jamais écouter. J'étais fasciné par tes mains qui couraient sur le clavier, pour toi, pour toi seulement. Ça non plus tu ne le partageais pas. Comme si tu n'avais pas conscience que nous aussi nous entendions les sons que tu produisais.


Le petit garçon a remonté la rue en direction de la place Maubert. Je marchais juste derrière lui mais il ne s'intéressait pas du tout à moi. J'ai eu envie de l'arrêter, de crier ton nom, auquel toi non plus tu n'as jamais répondu. Je le disais seulement pour moi. Je n'ai jamais su quel nom tu te donnais. Mais je t'ai envié souvent d'avoir pu le choisir toi-même et le garder secret. Tout le monde a deux noms : l'un est vrai, l'autre est véritable. Les indiens pensent que lorsqu'on connaît le véritable nom d'une plante ou d'un esprit, celui qu'il s'est donné à lui-même, on peut en utiliser les pouvoirs bénéfiques à son profit. Il suffit de trouver « le mot magique ». Plus tard, bien plus tard,  ton enterrement remontait déjà à une dizaine d'années, j'ai découvert la poésie d'Eichendorff, et je suis venu en lire des passages sur ta tombe. « Schläft ein Lied in jeden Dingen/ Die da träumen fort und fort/ Und die Welt hebt an zu singen/ Triffst du nur das Zauberwort... » Tu dois la connaître par cœur maintenant, à force de m'entendre... Je n'ai pas trouvé ce « Zauberwort » qui t'aurais ouvert le chemin vers nous. J'espère que tu m'as pardonné. Moi je m'en veux toujours.


Je voulais passer la frontière. Est-ce que je t'avais expliqué pourquoi ? J'ai pensé que peut-être, tu n'étais pas né au bon endroit : par une erreur étrange, la nature t'avais fait arriver en France, alors qu'étaient enfermés en toi les sons et les signes d'une autre langue. Et tu n'avais jamais pu apprendre à parler avec nous, parce que c'était un autre idiome qui sommeillait au fond de toi. Il fallait seulement réveiller les mots enfouis. Une idée d'enfant. Je te les avais répétés, longtemps, ces mots dans toutes les langues, mais tu souriais toujours, quelle que soit celle que j'employais. J'ai voulu tenter le tout pour le tout. J'étais prêt à essayer tous les pays d'Europe, avant de partir pour l'Asie, l'Amérique...Bien sûr, on nous a rattrapés bien avant. Et l'accident était déjà arrivé. Physiquement, tu n'as jamais été très robuste.



Plus tard encore, j'ai appris tout ce qu'on peut savoir sur l'autisme. Assez peu de choses en somme. Ça n'a pas aidé du tout. Je n'ai rien compris de plus qu'avant et j'en suis resté à la poésie : elle avait au moins quelque chose de consolateur. La douleur n'a pas besoin de mots latins abscons, elle a besoin de compassion, et ça, on peut davantage l'attendre d'un poète que d'un médecin. Ce n'est pas de leur faute, on leur a appris à ne pas laisser place aux affects, ce qui les condamne à ne jamais soigner personne. Ils ne soignent pas des gens, ils combattent des virus dont le malade n'est que le contenant aléatoire, c'est  tout différent. Mais toi, ce n'était pas un organisme extérieur qui avait pris possession de toi. Il fallait creuser plus loin, comprendre ton fonctionnement particulier. Il n'y a pas de science de l'individu. J'ai voulu la créer quand même, je n'avais pas le choix. Parce que tu étais, parce que tu es mon frère, un peu de moi et un peu d'autre chose.


J'ai regardé le petit garçon s'éloigner. Il ne s'est pas rendu compte des sentiments qu'il a éveillés en moi. Mais grâce à lui je t'ai parlé un instant, Samuel, et je sais que tu m'as entendu, enfin. Et dans ce gros sac de sport qui a disparu avec lui au coin d'une rue, le petit inconnu a emporté aussi une part de ma culpabilité. Il avait un petit air heureux.

 

Dorothée Cailleux

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