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  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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-        Toi, tu dois pas avoir eu souvent affaire à des collègues à  moi, je me trompe ?

-        Euh, non.

Il ramassait lentement ses vêtements, un peu embarrassé par son regard inquisiteur. C'était fait maintenant, il l'avait payée d'avance, elle n'avait qu'à partir. Mais elle n'avait pas l'air décidée à le faire : elle restait sans bouger, adossée à la tête de lit, avec toujours ce regard, mi-ironique mi-protecteur.

-        A mon avis, c'est même la première fois. Ce genre de services, je veux dire.

-        Mmmmh.

Il n'avait aucune envie d'engager la conversation. Il lui restait encore beaucoup à faire ce soir. Des lettres à écrire. Ce serait éprouvant, autant avoir ça derrière soi au plus vite.

-        Et j'me demande bien ce qui t'as pris ce soir.

Mais de quoi elle se mêlait à la fin. Une bavarde doublée d'une fouineuse, c'était bien sa chance.

-        Bon, écoute euh...merci beaucoup, je te rappellerai peut-être.

-        Ah non, ça j'en doute. Tu veux que je te dise pourquoi ?

-        Tu sais tout si je comprends bien ?

-        Non, j'ai jamais dit ça. Par exemple je sais rien sur ce qui a l'air de te passionner toi. Tous ces bouquins jaunes en anglais, là, c'est des maths, non ? Ben ça, tu vois, j'y comprends rien. J'ai arrêté les maths en seconde. Et puis tous ces gribouillis qui traînent sur ton bureau, tous ces chiffres là, j'y comprend que dalle non plus.

Elle avait eu le loisir de voir tout ça ? Pourtant, il pensait ne pas avoir perdu de temps. Elle était à peine entrée qu'ils étaient déjà nus sur le lit. Lui, il n'avait vu qu'elle, concentré sur son but : il n'aurait même pas pu dire si elle était brune ou blonde, ni ce qu'elle portait. Mais c'était une professionnelle, elle devait pouvoir faire ça en même temps que cent mille autres choses.

-        Ouais, tu vois, moi j'suis pas une grande scientifique. Mais ce que tu as décidé de faire ce soir, ou demain matin très tôt, je le lis sur ta figure sans problème.

-        Ecoute, je ne vois pas ce que tu veux dire. Tu es sûrement très perspicace, bravo, maintenant tu t'en vas.

-        Ah ça non mon petit père. J'décolle pas d'ici. Tu sais ce que tu vas faire quand t'auras refermé la porte ? D'abord tu vas t'asseoir à ton bureau, là, et tu vas écrire des lettres.

Il la regarda, interloqué.

-        T'as déjà sorti le papier j'te signale, y a pas besoin d'être Sherlock Holmes. Des lettres d'adieu. Et ensuite, tu vas te faire sauter le caisson. Ou avaler toute l'armoire à pharmacie, j'sais pas ce que t'as choisi comme méthode. Tu vois, j'sais pas tout. Mais quand un mec fait l'amour avec l'idée que c'est la dernière fois, je le sens. Et puis t'es vraiment pas le genre à aimer les putes...Sauf que ce soir, c'était plus facile. Alors j'te le dis tout net, tu vas changer de programme. Tu te fous en l'air quand tu veux, mais pas juste après avoir fait l'amour avec moi. Ca me porterais malheur. Surtout dans ma profession.

Il espérait que la résistance passive suffirait à la décourager, mais face à son silence, elle enchaîna.

-         T'es pas convaincu ? Bon, j'vais te raconter une histoire. T'es pas à 5 minutes près, non ?


Il s'était assis par terre sur le tapis, résigné, fasciné par le bagout de cette fille qui se rhabillait tout en parlant et s'apprêtait à s'installer en face de lui.


-Installe-toi confortable et ouvre grand tes oreilles. Alors voilà. Figure-toi que ma grand-mère était espagnole. Pieuse et tout. On rigole pas avec ça chez nous. Bon, et ben quand j'étais petite, c'est elle qui me gardait le soir. Et elle racontait des trucs pour m'endormir, des histoires de son village. T'oserais pas raconter ça à un enfant aujourd'hui : des histoires de fantômes et de vengeances, et de saints et de damnés : incroyable tout ce qu'il se passait dans ce petit village. Moins il y a de monde et de passage, plus il se passe des choses étranges à se raconter, c'est forcé. Bref un soir elle m'a parlé d'une fille, Conception je crois qu'elle s'appelait. Et bien Conception était maudite, parce que son fiancé s'était tué après leur première nuit. Va savoir pourquoi. Il y en a qui disait que c'était le chagrin de découvrir qu'elle était pas vierge, mais c'était des langues de vipères. Y en d'autres qui pensaient qu'elle était pas comme les autres femmes, une sorte de fée ou de sorcière, avec un corps de serpent camouflé sous ses vêtements...ou qu'elle se transformait en démon la nuit. Enfin les truc que les vieux pèquenots se racontent. On n'a pas su pourquoi ce garçon était mort. Et au début, les gens sérieux pensaient pas que c'était la faute à Conception. Mais petit à petit il est arrivé plein de coïncidences étranges. Tous les hommes qu'elle a eu après, et elle en a eu Conception, c'était une belle fille à ce qu'y paraît, et puis on s'ennuie ferme dans les petits villages, bon et ben tous les hommes qu'elle a eu sont morts peu de temps après. Accidents, suicides, maladies foudroyantes...Elle a décimé le village, c'te garce ! Enfin, au bout d'un moment ça s'est arrêté parce que les hommes faisaient un grand détour pour pas passer devant sa maison, tu peux me croire.

Tu te demandes pourquoi je te raconte ça ? C'est à cause de ma grand-mère. Elle avait une théorie sur la question. Ma grand-mère avait une théorie sur tout faut dire. Elle m'a fait juré  que je laisserais jamais un homme aller se tuer en sortant de mon lit. Elle disait que Conception avait été maudite parce qu'elle n'a pas su retenir son fiancé vers la vie, qu'elle a pas eu assez de compassion, pas assez d'amour : sans quoi elle l'aurait vu ce qu'il allait faire, et elle l'aurait empêché. Elle pouvait pas savoir, ma grand-mère, que dès fois on fait l'amour sans être amoureux. Mais elle disait : ma fille, qu'on vienne pas me dire qu'un homme à pu se tuer après avoir fait l'amour avec toi. Ca déshonorerait la famille. Et puis j'te raconte pas ça que pour moi...Ca fait bien dix bonnes minutes que tu penses plus à te tuer non ?


Il fut obligé de s'avouer que ça l'avait distrait toutes ces histoires. Mais il était temps de la mettre dehors. Il s'apprêtait à se lever quand elle ajouta.


-        Bon, et maintenant tu m'expliques pourquoi tu veux te tuer.

-        Ecoute, t'es bien gentille mais...

-        Que dalle. J'bougerais pas d'ici. Je le dois à la mémoire de ma grand-mère. Et chez moi, la famille c'est sacré.

Elle le regardait d'un air buté qui lui fit aussitôt passer l'envie de négocier. Bon, après tout. Par où commencer ?

-        Je ne sais pas si tu vas pouvoir comprendre toutes les implications. Ça tient à beaucoup de choses. Mais principalement à un échec personnel. Cuisant, manifeste, honteux. Je suis mathématicien, tu as remarqué. Enfin on peut dire : j'étais. J'abandonne. Je me suis trompé de voie, au fond je ne suis pas fait pour ça, je n'arrive à rien, c'est bien la preuve. Tu ne sais pas qui est Vorotchenko je présume ? C'était un scientifique russe. Il a été enfermé dans un camp du goulag sous Staline. Mais il a continué à chercher. Sans support, sans rien. C'est ce qui le faisait tenir. Et puis un jour, une chance incroyable s'est présentée. Un nouveau directeur a été nommé au camp. Et dans ses bagages, qu'on lui a fait porter, Vorotchenko a repéré un jeu d'échecs. Vorotchenko était un excellent joueur d'échecs. Et il a passé des tas de soirées à jouer avec le directeur, des nuits entières, et il a toujours gagné. Et tu sais ce qu'il demandait pour chaque partie gagnée ? Pas la liberté, ça de toute façon je ne crois pas que le directeur aurait pu la lui donner, pas une ration supplémentaire, pas un traitement de faveur ou moins de travail...non. Il demandait un crayon, du papier et puis ensuite une ardoise et des craies. Feuille après feuille, il a gagné de quoi écrire un théorème révolutionnaire. Je te passe les détails mais c'est...comment dire. C'est au-delà des mots. De la pure poésie. La première fois que je l'ai lu, j'en ai eu les larmes aux yeux. Et ce théorème, il a commencé à en écrire la preuve. Mais il n'a pas eu le temps de finir. On constate empiriquement que c'est vrai, mais pas moyen de le démontrer...Ça fait cinq ans que j'y travaille. J'ai même cru que j'avais trouvé. Jusqu'à il y a deux jours. Il y avait une erreur. Un truc énorme, j'aurais dû le voir depuis longtemps si je n'étais pas aussi médiocre. Lui, il a travaillé dans un camp sibérien, en crevant la dalle, les doigts gelés...Et moi j'ai le cul posé sur ce putain de fauteuil en cuir, je me fais péter la panse de caviar quand je veux, et je suis pas foutu d'aligner deux calculs corrects. C'est pitoyable. Minable. Risible presque. En plus, j'ai déjà annoncé à plusieurs personnes que je pensais avoir trouvé. Et maintenant il faudrait que je leur dise : ah, non, fausse alerte, je suis bien le nul que vous pensiez.


-        Il y a des gens qui comptent parmi ceux à qui tu l'as dit ?


-        Bof. La femme que j'aime, entre autres. Mon meilleur pote. Mon prof. Mes parents. Trois fois rien quoi.


-        Tu aimes une femme et tu veux mourir ?


-        Je viens de t'expliquer que je ne m'aime plus moi. Elle n'a rien à voir là-dedans.


-        T'en as de bonnes. Elle t'aime, elle ?


-        J'imagine.


-        Et ben alors elle t'aimera quand même, Voronimo ou pas.


-        Vorotchenko. Et si elle m'aime encore alors qu'elle sait que je suis un nul, c'est qu'elle ne m'aime pas pour de bonnes raisons.


-        C'est pas permis d'être aussi con. Ca vaut le coût de faire des études. Tu crois qu'on aime pour de bonnes ou de mauvaises raisons ? Si on aime, c'est toujours de bonnes raisons, et ça regarde personne, et personne peut en juger, surtout pas celui qui est aimé. Ma grand-mère, elle avait aussi une histoire là-dessus. Sur qui mérite ou pas d'être aimé. Dans ce village, Jésus qu'il s'appelait le village, ça me revient, ça s'invente pas, il y avait un type que tout le monde détestait : un peu bourru, tu vois, le genre mal dégrossi, qui parlait pas beaucoup. Pas beau avec ça. Et ben, il y a une fille qui s'en est amourachée. Elle le quittait plus. Elle se serait jeter dans le feu pour lui. Les gens étaient indignés. Ils ont tout fait pour lui sortir ce type de la tête.  Mais ma grand-mère, elle, elle répétait : vous êtes qui pour savoir qui mérite quoi ? Vous êtes le bon Dieu p't'être ? Et elle défendait la fille, Dolores je crois que c'était son nom.


-        Tu vas pas me faire le coup de l'amour rédempteur ? Le type est devenu le plus merveilleux des maris ? On l'a élu maire ?


-        Pas du tout. Il est resté aussi con et aussi désagréable. T'as rien compris alors ferme-la au moins. Transformer les gens, c'est pas la question. L'amour transforme pas les gens. Mais ma grand-mère disait qu'on a toujours raison quand on est porté par un sentiment positif, peu importe pour quoi ou pour qui : on y gagne aussi quelque chose, et les autres peuvent pas comprendre. Ils se rassurent en se disant que la fille est folle, ou bête, que eux on les y prendraient pas. Pour sûr qu'on les y prendrait pas, ils sont trop médiocres pour ça, ils savent pas ce que sait, la force d'aimer. Et elle avait aussi une phrase de la Bible, un truc sur le pardon de ceux qui aiment. Comme quoi y peuvent pas se tromper.


-        Oui, il sera beaucoup pardonné à celui qui a beaucoup aimé.


-        Ouais, un truc comme ça. Alors que ceux qui sont pleins de haine...T'as une grand-mère toi ?


-        Oui. Mais elle n'est pas du genre à raconter des histoires.


-        Ah. Je comprends alors. Qu'est-ce que tu veux piger à la vie si les vieux te la raconte pas. C'est pas complètement ta faute si t'es si con. Avec tout ça il est déjà cinq heures. Et t'as pas commencé tes lettres. Je te parles pas du manque à gagner pour moi cette nuit.


Il se leva pour prendre son portefeuille.


-Non mais ça va pas ! Ça c'est gratuit. Tu sais pas que ça porte malheur de se faire payer pour raconter des histoires ? Ma grand-mère elle disait, les histoires elles sont à personne, elles circulent, et toi, t'es juste sur la route, tu fais passer au suivant. Mais celui qui t'écoute, lui il a des obligations. Il faut pas qu'il brise la chaîne. En se suicidant par exemple.


-        Je te vois venir.


-        J'espère bien. Je te l'interdis je te dis, tu vas pas me faire répéter. Appelle ta chérie. Dis-lui que t'as des trucs à lui raconter. Et puis qu'il faut que vous fassiez des enfants, parce que ce serait trop triste de pas raconter ça à un petit calé sur ses oreillers.


-        Je vais y réfléchir.


-        C'est tout réfléchi. T'as plus du tout envie de te tuer. Juste d'aller te pieuter. T'as les yeux qui se ferment.


-        C'est pas faux. Mais je peux remettre ça demain.


-        Sûrement pas. C'est fini. Elle est partie ton envie de mourir. J'ai un diplôme en nature humaine, tu peux me faire confiance. C'est utile dans mon métier pour pas se faire dégommer.


-        N'empêche que dans quelques jours...


-        Crois-moi. Les remèdes de grand-mères, y a que ça qui marche. Bon, moi j'y vais.

Il l'arrêta alors qu'elle franchissait la porte.

-        Et au fait. Elles sont vraies au moins tes histoires ?

-        Toutes les histoires sont vraies du moment que quelqu'un les écoute.

Dorothée Cailleux

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