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  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Hutte répétait qu'au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable - je cite ses propres termes - ne garde que quelques secondes l'empreinte de nos pas ».

Patrick Modiano, Rue des Boutiques Obscures


A cinq heures du matin, son réveil a sonné. Comme tous les matins. Il a mis cinq minutes à émerger du sommeil. Il s'est levé d'un coup brusque, et a cherché ses pantoufles, comme tous les matins. Comme tous les matins, il est sorti de son immeuble à cinq heures et quart, en short et en T-shirt. Ce matin-là, il faisait frais. Il a traversé la rue Victor Mielle en commençant à courir. Petites foulées, de plus en plus grandes. Rue Beaulieu, jusqu'au croisement. En face, rue Pierrefond. A droite, le long des grands réservoirs des Eaux de P***. A gauche, avenue Seuille. Jusqu'au parc Morart.

         Le parc était fermé. A cinq heures vingt, normal. Il courait au milieu des rues. Le matin, si tôt, même à P***, on entend les oiseaux comme si l'on était à la campagne. Ça sent bon. Les usines autour de la ville n'ont pas commencé à cracher leurs fumées noires. Et les boulevards périphériques, intérieur et extérieur, sont encore déserts. Il s'est senti dans un bain tiède et étrange, ce matin-là. Comme tous les matins.

         Il a commencé son premier tour de parc. Il court à l'extérieur, en longeant les grilles. Rue Borth de Vreuil, à gauche boulevard de l'Hôtel-Dieu, à gauche rue Servan, à gauche avenue Seuille. Puis à nouveau : à gauche rue Borth de Vreuil...

         Ce matin-là, il n'a pas couru exactement comme d'habitude. Plus lentement peut-être, presque en savourant ses tours de parc. Auparavant, il avait tendance à scruter ses points de repères, pour mesurer le temps parcouru, et ce qu'il lui restait à faire. La sortie de garage au milieu de la Rue Borth de Vreuil. La tour de l'immeuble avec ses fenêtres à petits carreaux qui donnent juste sur le parc, au coin du boulevard de l'Hôtel-Dieu. Au milieu du boulevard, la station de métro, encore fermée à cette heure-là, mais qui ouvrirait pour son dernier tour. Le kiosque à journaux au coin de la rue Servan. Rien rue Servan. Longue rue, noire, où en plein jour montent et descendent en continu des voitures et des bus, mais qui, à cette heure-là, sent encore l'odeur poivrée des plantes du parc. Puis l'avenue Seuille, le pont du métro aérien qui passe au-dessus d'une moitié du parc, avant de s'enfoncer sous terre.

         Mais ce matin-là, il n'a pas regardé ses points de repères.

         Il courait, c'est tout.

         Avec application, soignant la régularité de son parcours.

         A cinq heures cinquante, il s'est arrêté rue Victor Mielle devant son immeuble. Il a ouvert la grille qui donne sur la cour arrière (l'entrée principale est de l'autre côté du pâté de maison, avenue du Maréchal Vrin). La grille s'est refermée d'un coup sec, et ses pas ont résonné sur l'asphalte. Les cèdres dans les petits bosquets de la cour sentaient fort, comme les arbres du parc Morart. P*** n'est pas encore une ville, à cinq heures cinquante. Il n'y avait absolument personne.

Il a gravi les quelques marches en marbre, et a pénétré dans le hall du bâtiment B. L'ascenseur était au rez-de-chaussée : personne ne l'avait utilisé après lui. Il a appuyé sur le bouton du dixième étage.

Les portes se sont ouvertes sur le couloir éclairé d'une veilleuse. Ses pas n'ont fait aucun bruit sur la moquette rouge. Il a ouvert délicatement la porte de son appartement. Très délicatement.

Il a pris une douche. Il s'est beaucoup parfumé.

Il est allé dans la cuisine. Comme toujours, il a plissé les paupières quand la lumière blanche du néon a tout écrasé. Il s'est fait un café. Il a ouvert le tiroir à provisions, et il a sorti une brioche conditionnée. Ça lui a fait bizarre d'ouvrir le paquet. Il savait qu'il ne mangerait qu'une tranche de la brioche, puis qu'il la jetterait dans le vide-ordure en partant. Il aurait préféré faire autrement, il n'aime pas jeter, mais c'est tombé comme cela. Il avait fini la veille la précédente brioche. Et ce matin-là moins que tout autre matin, il ne changerait pas ses habitudes.

Il s'est assis à la petite table en formica blanc sous la lumière au néon qui grésillait un peu. Par la fenêtre dont le volet roulant n'était pas tiré, il voyait la nuit. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres du bâtiment A. Il était presque six heures dix. Il trempait sa grosse tranche de brioche dans son bol de café noir. Le beurre sur la tranche fondait un peu dans le liquide, et le moirait d'une fine couche translucide. Comme une nappe d'essence sur une route, où joue la lumière du soleil. On n'entendait que le léger grésillement du néon, les gouttes de café qui tombaient de sa tranche, et le bruit de succion qu'il faisait en avalant la brioche beurrée et trempée de café. Puis il a pris une orange, la dernière du filet, et le petit couteau avec le manche noir, qui a des dents. Il a enlevé les deux extrémités de l'orange. Puis il a tracé des lignes en enfonçant légèrement la lame du couteau dans la peau du fruit.

Il s'est essuyé la bouche avec sa serviette, qu'il a renouée, et rangée dans son tiroir.

Par contre, il n'a pas fait la vaisselle. Il a déposé le bol où restait un peu de café et le petit couteau avec le manche noir au fond de l'évier en inox. Et c'est tout. Il s'est lavé les mains soigneusement, les a essuyées avec le torchon à carreaux blancs et orange.

Il a éteint la lumière.

Dans l'entrée, il y avait sa valise, devant la porte coulissante du placard où il n'avait rien à prendre. Sa veste était sur le fauteuil dans le salon. Il n'a pas eu besoin d'allumer : le rai de lumière qui venait de l'entrée a suffi.

Il a enfilé sa veste, pris sa valise.

Eteint la lumière.

Et fermé la porte derrière lui.

C'est comme ça qu'il est parti.


         Le courrier s'est accumulé dans la boîte aux lettres. Prospectus publicitaires (il y en avait peu : le gardien ne les distribuait pas), une facture de téléphone et une facture d'électricité, qui ne seraient jamais payées. Sa carte d'électeur. Un catalogue printemps-été de vente par correspondance avec un dossier « spécial voyages ». Il avait dû se perdre en route pour arriver aussi tard.

         En revanche : pas de journaux. Il avait reçu les derniers numéros du Rapporteur et de Liberapolis trois jours avant de partir. Pendant plusieurs années, il avait reçu ces deux journaux, les deux premiers quotidiens du pays, auxquels il était abonné. Il avait suffi d'un coup de fil pour suspendre les abonnements. Il avait hésité un instant, puis répondu à la première opératrice : « Faites-le reprendre au premier septembre ». Au premier septembre, sa disparition aurait été constatée : mais quelles dispositions aurait-on bien pu prendre ? S'il en avait eu la moindre idée, il n'aurait pas fermé définitivement la porte de chez lui ce matin-là. S'il avait pu imaginer des questions, des réponses embarrassées, des hypothèses hasardeuses, des dispositions légales enfin, il n'aurait pas disparu. Car alors, c'est qu'il aurait existé pour quelqu'un, même à un titre strictement civil.

         Mais il avait fini par se persuader que sa disparition n'aurait absolument aucune conséquence, même une fois constatée.


         Au fond de l'évier, sous le soleil de plomb, puis dans la lumière grise des huit jours qui suivirent, le café sécha tout à fait et fit un rond noir dans le bol. La lame du petit couteau brilla, poisseuse de sucre.


         Le réveil bleu, offert par la maison de vente par correspondance qui avait expédié le catalogue, fit entendre son tic-tac. Il y avait aussi le bruit des ascenseurs, les pas dans le couloir, les clefs qu'on introduit dans les serrures. Un matin, vers sept heures, l'enfant des voisins se mit à hurler pour une raison inexplicable. Il hurla pendant presque dix minutes, puis se tut. Et tout rentra dans le silence.


         Le téléphone sonna, à plusieurs reprises. Des démarcheurs, qui raccrochèrent en entendant son annonce sur le répondeur.


         La ville se levait vers six heures et demie, et se couchait vers minuit.


         Tous les matins, des lumières s'allumaient aux fenêtres du bâtiment A. Certaines restaient allumées tard le soir.


Les lecteurs de la salle K, à la Bibliothèque nationale, allaient chercher leurs ouvrages, s'excusaient de leur retard auprès des bibliothécaires qui tentaient de récupérer leurs commandes avant qu'elles ne repartent en magasin. La place K101 fut libre le jour de sa disparition : normal, il l'avait réservée pour la journée. Mais, le lendemain, une petite étudiante suédoise travaillant sur l'individu dans la philosophie idéaliste allemande s'y installa. Elle posa en silence son ordinateur portable sur la table, ouvrit de gros ouvrages gris. A cinq heures de l'après midi, comme la salle n'était déjà plus éclairée par la lumière du soleil, elle alluma la lampe. Elle partit à sept heures. Elle réserva la place K101 pour le lendemain, parce qu'elle trouva que, finalement, elle y avait bien travaillé. C'était une place tranquille, derrière une longue bibliothèque d'ouvrages sur les religions. Mal éclairée, mais à l'écart du passage. Trois jours plus tard, vers le milieu de l'après-midi, l'étudiante suédoise venait d'écrire (en français - elle rédigeait son mémoire de thèse en français) : « Pour Wercke comme pour Wolff, le moi est une parcelle du monde qui l'exprime tout entier ». Son pied à ce moment se posa sur quelque chose de lisse qui le fit glisser le long du pied de la table. Elle se pencha. Dans l'obscurité, elle trouva à tâtons une feuille de papier qu'elle saisit d'une main, en s'accrochant de l'autre au rebord de la table.

         C'était un bulletin de commande, au nom de Paul Grebber, code de lecteur : 1337458. Le 21 juin, à 00h32, il avait commandé sur le site Internet de la Bibliothèque nationale L'Histoire de la folie à l'âge classique de Michel Foucault. Il avait récupéré l'ouvrage en banque de salle le 22 juin, à 09h21. Il l'avait consulté à la place K101.

         L'étudiante suédoise regarda un instant le bulletin de commande.

         Elle lissa le papier, et le glissa dans les Philosophische Erklärungen de Günther Wolff.


         Le lendemain matin, la vieille dame ouvrit ses volets.

         A huit heures, comme tous les matins.

         Il faisait bon. Ça sentait l'été. Le soleil illuminait la façade du bâtiment B. Elle plissa les paupières.

Il y eut un frôlement contre sa cheville. « Oui, oui, voilà. Tu as faim, hein ? Filou !... » A la radio, en sourdine, la musique cessa. On entendit, faiblement, l'indicatif de la station : « Radio-Info, il est tout juste huit heures. Le journal, avec Laura Morelli... Bonjour, Laure. - Bonjour, Thierry, bonjour à tous, tout de suite les titres de ce journal. La situation est toujours aussi critique au Darfour. Le ministre des Affaires étrangères, Dominique Ferville, a déclaré hier lors de la conférence de presse organisée Place Etienne qu'une aide d'urgence serait mise en place... » La vieille dame chantonne. Elle racle le fond de la boîte, d'où tombent de gros morceaux de viandes en gelée qui ont gardé la forme des parois métalliques. « ...il y a eu quelques affrontements tard dans la nuit, entre les jeunes et les forces de l'ordre à Sarvielles et à Meuvres-sur-Veine. Un policier a été blessé, six jeunes ont été interpellés au total. Le préfet de police a déclaré que la situation était en voie d'apaisement, et que les violences n'étaient plus le fait que de quelques individus isolés, qui seraient rapidement maîtrisés. » La vieille dame se rince les mains. « Mais oui, mais oui. Tu vas l'avoir... »

         La vieille dame lève les yeux en secouant ses mains au-dessus de l'évier.

         Elle voit les fenêtres du bâtiment B, écrasées de soleil. Il va faire chaud, aujourd'hui. Ils vont annoncer la météo.

         Juste en face de ses fenêtres à elle, les volets sont toujours fermés. L'homme un peu austère, qui porte toujours un blazer et des chemises blanches et qui est si parfumé, n'est pas là. Il a dû partir en vacances.

         « ...La bourse de Paris a clôturé hier en hausse de zéro virgule quatre-vingt quatre pourcents... »

         Curieux : il n'a pas fermé le volet de la fenêtre de sa cuisine. Il a peut-être laissé des plantes vertes au fond de l'évier ? La vieille dame se hausse sur la pointe des pieds.

         « ...Merci, Laure. Dans un instant, la météo, après une petite page de pub... »

         Non, il n'y a rien. Des placards blancs : le modèle de cuisine qui date de la construction de l'immeuble. Il y avait la même dans l'appartement de la vieille dame, avant qu'ils la fassent changer, avec ce pauvre André.

         La veille dame ne prête pas attention aux miaulements de plus en plus forts.

         Elle ne sait pas comment il s'appelle, ce monsieur. Où est-ce qu'il peut bien partir en vacances ? Une fois, elle l'a croisé avec une sacoche, elle lui avait trouvé l'air d'un professeur. Mais un professeur ne serait pas en vacances début juin.


         Il fait déjà très chaud sur la route en asphalte : au milieu de l'après-midi, il sera sans doute en train de fondre. Une voiture est passée, tout à l'heure. Ça sent encore un peu l'essence. A cet endroit, la forêt est clairsemée, c'est pour cela qu'il fait si chaud.

         La route départementale forme un coude. D'un côté, elle s'enfonce dans le bois, de l'autre, elle en sort, et rejoint les champs de blé.

         Juste au niveau du coude, il y a un petit chemin de pierres. On ne voit pas où il mène : il disparaît dans les feuillages.

         Il était près d'une heure du matin quand il est arrivé ici.

         Il entendait le bruit de ses pas dans le silence de la nuit, et, quelque part vers la droite, le chant têtu d'un grillon.

         Si on prend le début du chemin, on voit que dépasse d'un buisson de ronces un bras.

         On s'approche.

         Son visage à cause des ronces a de légères griffures de sang.

         Sa poitrine est défoncée. Crevassant la chemise blanche, des lambeaux de chairs sanglantes. Le bras gauche est celui qui dépasse du buisson. L'autre est légèrement replié. La main grise tient encore, mollement, l'arme. La valise doit être quelque part non loin de là.

Une fourmi grimpe sur le bouton métallique du blazer.  

Florent Trocquenet

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