Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
  • Contact

Dossiers:

Les dossiers Clair-Obscur:

Rechercher

/ / /

 

Firestone. Firestone en néon rouge dans le ciel bleu noir, on a beau dire, ça aura toujours quelque chose de romantique une ville la nuit.

            C’est quand même un comble de se retrouver dans le nom d’une entreprise cotée en bourse ; surtout en ce moment : je ne sais pas si je suis plus fire ou plus stone, mais j’ai très très chaud et j’ai du mal à rouler droit. Il faut dire que je fonce vers Paris, on a traversé la banlieue et on arrive, on est aux portes, là où siègent les grandes entreprises internationales. Firestone, c’est des pneus, je crois, je ne suis pas sûr mais je m’en fous, pour moi ce sera des pneus. Ne pas causer d’accident.

            Ralentissement devant, encore des lumières rouges qui palpitent sous mon nez, le monde entier semble me prendre pour un taureau ce soir, olà corrida, je n’ai pourtant pas besoin de ça : ce soir je la raccompagne : « allez, je te fais une fleur, je te dépose à Paris en voiture, j’ai pitié de toi ma fille, on va t’épargner le train de banlieue à dix heures du soir : pur souci humanitaire, ne pas avoir ton agression dans le RER sur la conscience, mais sache que ça me bousille la soirée. »Tu parles : c’est moi le pauvre mec, depuis le premier jour, je me tords à trouver l’occasion d’un tête à tête avec toi. Il faut être clair : Lucie, si elle n’est pas top model ni ministre, mais qu’elle travaille avec moi, ça ne peut être qu’un miracle ou une erreur du destin. Mais puisqu’il faut tirer parti de ses erreurs…

Elle a beau ne pas venir de ma galaxie, Lucie, j’ai pourtant l’impression qu’elle possède toutes les qualifications pour remplir le rôle aléatoire de femme de ma vie : dans le tourbillon tantôt affolant, tantôt exaltant, tantôt naze des journées professionnelles, soudain  de petits moments de grâce pause café, croisement couloir, plantage informatique, où je m’aperçois avec stupéfaction ravie et terrifiée que cette fille que tous les mecs mieux regardent est faite rien que pour moi : son âge ? c’est le mien. Ses références culturelles ? Les miennes (en beaucoup mieux, mais mes blagues la font rire quand même). Les raisons de sa présence dans mon entreprise ? L’absurdité du monde du travail, ça ne peut pas s’expliquer autrement. Voilà bien ma veine, je tombe amoureux de la « girl next door » sauf qu’elle est là par erreur, et je souffre le supplice de je ne sais plus quel grec qui avait encore fait une connerie.  Et comme en plus je devine dans tes réponses qu’aucun bellâtre chef de service ou avocat ou je ne sais quoi que je ne suis pas ne t’attend chez toi, et j’ai parfois tellement l’impression que tu m’aimes bien que si je ne me contrôlais pas je t’embrasserais.

                        Evidemment, vous comprendrez bien qu’avec mon petit pedigree je ne vais pas m’aligner, alors j’ai trouvé mon rôle auprès de toi : je suis le mec qui t’aide dans cet endroit où tu n’as rien à faire, j’imagine que si par bonheur tu parles de moi à tes copines de Paris tu dis « mais si, le mec sympa qui m’a débloqué mon ordinateur… » Alors oui, je te débloque les ordis, ceux des autres aussi bien sûr, mais le tien en premier, et quand tu flanches je t’épaule et personne ne te voit dans tes difficultés, et toi comme une idiote tu te fonds en excuses, tu n’as pas compris que je me fous de doubler mes heures de présence si c’est pour les passer avec toi, tout comme ce soir tu ne comprends pas qu’être avec toi dans une voiture la nuit, c’est le plus beau moment de ma vie.

            Feu rouge : le périphérique est franchi, je suis en train de rentrer dans ton monde, là, je rentre dans Paris la nuit, autant dire que je rentre chez toi en pleine nuit, c’est érotique comme démarche non ? Non, d’accord, très bien, je fais juste le taxi et tu ne te rends compte de rien, c’est peut-être mieux pour tous les deux : tu serais tellement choquée et j’aurais tellement de peine.

            Enfin, j’ai beau savoir comment cela finirait et j’ai beau savoir encore plus sûrement que cela ne commencera pas, rien n’empêche que j’ai le cœur à deux cents, que je suis ému comme un môme et que je n’anticipe rien, pas même le moment où le trajet sera fini, où tu claqueras la portière en disant « merci » et où je répondrai « c’est cool, pas de problème » comme si je rendais service à une collègue et que je ne jouais pas ma chance avec la femme de ma vie.

            Et pourtant je sais que tu m’aimes bien, tu es une fille polie, tu souris à tout le monde mais tes sourires à moi je les ai vus, ils sont plus doux, plus drôles, plus tendres, c’est des sourires privés, je suis ton préféré dans la boîte. Dis-moi, ça ne t’aurait pas traversé la tête de sortir avec moi ? Il faudrait que tu y mettes un peu du tien alors, je ne suis pas bon dragueur et les circonstances ne m’aident pas : comment te rencontrer par hasard dans la rue quand on n’habite pas les mêmes rues, comment te proposer l’air de rien un jogging le dimanche quand il faudrait que tu fasses une heure de train pour venir courir dans mes bois, quelle excuse bidon pourrais-je invoquer pour m’aventurer sur ton territoire sans que tu aies à m’inviter ? Ah oui, je sais, m’imposer comme chauffeur pour te raccompagner nuitamment. Résultat, ce qu’un professionnel de la drague dure n’aurait pas fait, moi le gentil garçon, pour n’avoir pas osé t’emmener au cinéma ou dans l’expo de ton choix, me voilà en train de m’imposer à la porte de chez toi ce soir à minuit. L’audace des grands timides, diront les experts de la nature humaine. N’empêche que te voilà face à deux choix : descendre de ma voiture avec un « merci, à demain », et me renvoyer faire mes quarante kilomètres de nuit vers ma campagne, ce qui te semblera tout de même un peu rude, gentille fille, ou m’inviter prendre un café pour ne pas m’endormir sur la route du retour, soit me faire monter chez toi à minuit, pour ceux qui suivent, ce qui te semblera tout de même un peu rude, gentille fille. Bref, grâce à moi, tu as le choix entre te comporter comme une garce et te comporter comme une garce, n’oublie pas de me remercier quand tu t’en rendras compte.

D’ailleurs tu te tais depuis un moment, à quoi penses-tu ? Tu dors ? Merci Lucie de dormir avec moi, je le prends comme une marque de confiance (et pas une seconde je ne me dis que ma conversation ne t’empêche pas de sombrer dans le sommeil). Ou bien tu te demandes comment te débarrasser du gros lourd et tu as un peu peur, et là je le prends bien comme une marque de défiance et comme l’annonce d’un échec douloureux ; il reste bien une troisième possibilité : tu trouves incongru de te trouver avec moi la nuit, tout comme précédemment, mais ça te plaît. Mon cœur explose à cette idée, mais quand cela serait vrai tu n’oserais pas me le dire, car tu sais comme moi que d’ici dix minutes on se sépare ou on finit la nuit ensemble. Et ça, j’ai beau te savoir parisienne et donc te supposer affranchie (le préjugé du provincial), je n’espère même pas.

Oh là, encore un Vélib qui débouche devant mes roues, ils ne savent pas faire du vélo ces Parisiens (le préjugé du provincial, acte deux). Ce n’est pas en tuant quelqu’un que je te prouverai que je suis un gentil garçon, ce n’est pas entre deux flics et quatre pompiers que je pourrais te dire combien tu me plais et combien j’ai envie de toi. J’évite donc le vélib, dis-lui merci Parisien, c’est à elle que tu dois la vie ce soir.

Voie de gauche, clignotant, je ralentis ; à voix basse (c’est marrant comme on baisse le son la nuit, réflexe pour ne pas réveiller le monde qui dort, même quand on traverse un quartier d’abrutis bobos fêtards qui beuglent encore dehors à minuit, faut croire que leur job branché peut se faire sans le cerveau… préjugé du provincial, suite), tu me guides à présent dans un dédale de petites rues, maintenant tout est calme, c’est mignon comme une campagne ton Paris. J’aurais aussi pu te laisser à l’angle du boulevard pour reprendre la route plus vite, mais je n’aime pas trop les mecs seuls qui traînent dans tes jolies petites rues à cette heure tardive. Je mets toutes mes fantaisies à part, là, quoi que tu dises je te déposerai devant ta porte, que tu n’aies pas un mètre à faire seule, et même j’attendrai pour redémarrer d’avoir vu tes fenêtres s’allumer, mais oui mais oui, comme un vigile, fantasmer sur toi ne n’empêche pas de veiller sur ta sécurité, tu pourras dire ce que tu voudras. D’ailleurs tu as cessé de t’excuser et de protester. A gauche. Encore à gauche. Attention au virage suivant, c’est très étroit, il faut quasiment le prendre à l’arrêt ; la main posée sur le volant, sans tourner la tête, tu louvoies avec moi entre les échafaudages et les chiens de s.d.f. qui se dressent sur leurs quatre hautes pattes à notre passage. Comme ils veillent sérieusement sur leurs maîtres, comme ils sont doux et investis de leur mission, on dirait des chiens de berger.

Numéro six ; ma mission à moi s’arrête là, bon chien, je coupe le contact. Après l’autoroute, l’entrée mouvementée dans Paris, les vélos lancés comme des billes de flipper dans la circulation, les musiques aux terrasses de café et aux radios des voisins, les exclamations et les lumières, les banalités échangées pour éviter de crier que t’aime, le silence et l’obscurité m’oppressent comme dans une église ; comme dans une église, je ressens l’impression d’une présence sacrée.

Je suis fatigué, deux heures que je dissimule, que j’affiche le calme, je n’en peux plus, je n’ai plus de force. Comme prévu tu dis merci, à voix basse dans notre recueillement d’église, c’est tellement gentil, tu n’en reviens pas. Comme prévu, je réponds que c’est normal. Tu as détaché ta ceinture de sécurité et tu te penches pour me faire une bise, ça aussi c’est normal avec le service que je viens de te rendre. Elle est douce ta bise, c’est la première, elle me va du cœur au ventre, toute la force du monde pour ne pas tourner la tête et prendre ta bouche, tes cheveux sur ma joue, ton corps souple penché sur mon épaule. Oh la la…

Au diable tous les calculs, je te la rends, cette bise, la mienne est moins explicable en termes de bonnes relations de travail, elle ressemble plus à une déclaration, mais, je l’ai déjà dit, je n’ai plus la force de dissimuler. Je ne pense même pas à dire « bonne nuit » comme alibi, il est lent mon baiser, je la savoure ta peau, c’est peut-être la dernière fois que je la goûte avant la gifle fracassante que tu seras en droit de m’envoyer si enfin tu comprends ce que je fais.

Je te laisse te dégager doucement, je ne vais pas te ligoter non plus, je le sais quand j’ai perdu.

Avant que tu ne claques la portière, je te dis que j’attends pour repartir d’avoir vu tes fenêtres s’allumer, comme prévu. Tu dis à nouveau merci, comme prévu, et je reste seul dans la rue déserte, comme prévu.

C’est terminé, je souffle enfin, je pose la nuque sur l’appuie-tête, j’en ai fini de cette tension insoutenable, la vie normale va pouvoir reprendre son cours, la vie où l’on ne se croise qu’au premier étage d’un bâtiment neuf et où je n’existe pour toi que du lundi au vendredi 15h30.

La tête en arrière, je ne quitte pas des yeux tes fenêtres, au quatrième étage, elles font l’angle. La lumière éclate dans la nuit quand elles s’allument toutes en même temps. Dis, tu n’as pas sommeil pour allumer ainsi en grand jour. Ton premier geste est de venir à la fenêtre et de me sourire ; tu poses ton énorme sac, tu enlèves ton manteau, sans me quitter des yeux. Je te rends ton sourire tendre, oui, je sais, tu ris maintenant, tu as raison, je suis un idiot, tout seul en bas à quarante kilomètres de chez moi, la situation est légèrement ridicule, c’est vrai, mais je m’en fous, tu le sais, je suis fatigué. Si tu pouvais m’entendre, maintenant je pourrais te dire bonne nuit, à présent que plus rien n’est possible.

Je vais chercher ton sourire encore une fois pour la route, et j’avance la main vers le contact. Tu ne me quittes pas des yeux et tu enlèves ton pull. Mon cœur s’est arrêté. Je suis vraiment un idiot. Qu’est-ce que tu fais ? Mon sang cogne comme un sourd à mes tempes.

J’ai lâché la clé et enlevé ma ceinture. Tu ne me quittes pas des yeux. Sans flageoler, les yeux rivés sur tes fenêtres, je descends de voiture. Le silence est écrasant. Tu ne souris plus, mais tu n’as pas reculé, tu n’as pas rompu le contact. Trois pas, je suis à la porte, face au code. C’est quoi, ton code ??? je t’ai pourtant vue le composer, je ne te quittais pas des yeux, je suis informaticien, les claviers ça me connaît : tu m’attends là-haut et je suis coincé en bas, c’est à devenir fou je vais tuer ce moment de grâce où tu veux de moi. Bon, reculez tous, je vais enfoncer la porte, lourd panneau de chêne du XVIIe siècle, à l’épreuve du temps, doublé d’un blindage moderne, à l’épreuve des balles ; juste à temps, un jeune, problablement drogué et assurément endormi, sort pour faire faire son pipi à son Golden Retriever, et moi je m’engouffre. Trois étages, quatre à quatre, et nous deux.

 

                                                                                  Laurette Truchot

                                                                                  Hiver 2008.

Partager cette page

Repost 0
Published by