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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Paris, 1955.

Derrière le paravent, Mona voit s'agiter la silhouette robuste de sa soeur ; elle se savonne, frotte énergiquement. Mona attend son tour, assise sur le tapis, à demi dévêtue. Ses vêtements sèchent sur le rebord de la fenêtre. Elle a un peu froid ; elle songe qu'il faudrait aller faire chauffer de l'eau. Elle devrait aller faire chauffer de l'eau, l'apporter à Lise pour qu'elle puisse se rincer. Lise ne dit rien ; il n'y a rien à dire. Mona, par embarras, ou par orgueil, se tait également. Elle est arrivée chez sa sœur une heure auparavant, avec son maigre bagage. Elle a claqué la porte de chez Monsieur et Madame Delorme ; non, elle n'a pas subi de mauvais traitement ; oui, elle recevait bien sa paye chaque semaine. Alors quoi ? Alors quoi ! Eh bien, entre autres choses, il lui était formellement interdit d'emprunter l'ascenseur. Elle l'utilisait quand même, pour monter le charbon, car l'escalier de service est raide, branlant et glissant, et des seaux de charbon, c'est lourd. Monsieur Delorme lui rappelait fréquemment l'interdiction, et il a fini par lui laisser le choix entre l'escalier et la porte.

« J'ai vu un panneau devant l'usine de Michel. Ils embauchent », dit Lise en se frictionnant dans sa petite serviette de bain. Le regard de Mona se fixe sur le paravent, examine le contour en bois, la toile aux motifs passés. Elle ouvre la bouche, s'apprête à parler, puis renonce. Toute discussion lui semble vaine d'emblée. D'abord parce qu'elle ne parvient pas à formuler sa pensée, et aussi, parce que ses interrogations semblent totalement étrangères à sa sœur. Elle prend alors conscience du fossé qui les sépare toutes deux, malgré le fait qu'elles aient été forgées dans un même moule. Lise ne se demande pas si sa vie lui convient ; les choses sont comme elles sont, il n'y a rien à changer. Aujourd'hui, elle a de quoi se nourrir et payer son loyer ; demain, qui sait, peut-être qu'elle se mariera, ce serait bien. Le regard de Mona continue à parcourir les objets, la bassine, les chaises en osier, puis ses yeux balayent les murs, le plafond ; il lui semble que les parois de la pièce vibrent et se resserrent. Elle se sent soudain lourde, désespérément lourde, accablée par le poids de la nécessité de vivre sur un plan purement matériel, alors que son esprit, sa pensée, son imagination sont capables de l'emmener bien au-delà, d'embraser des espaces infinis. Au-delà des quatre murs de cette chambre, au-delà du quotidien, de la discipline d'une vie laborieuse et bien rangée, elle cherche d'autres horizons. Mais existent-ils seulement ?

« La place est libre. » Lise a dit ces mots en essayant de cacher son impatience. Elle attend des réponses, des intentions, un plan ; l'état contemplatif de sa sœur créée en elle un malaise qu'elle ne comprend pas, et qu'elle ne veut surtout pas analyser. Mona tourne lentement la tête vers sa soeur. « Il faut que tu saches, je suis enceinte. » Il y a comme du dédain dans sa voix. Lise reste un instant interdite. Mona se relève ; ses articulations émettent un craquement, lui rappelant qu'elle est avant tout un corps, que son corps la possède plus qu'elle ne le possède, puisqu'elle ne peut le maîtriser. Le sentiment de son impuissance lui fait monter les larmes aux yeux, qu'elle ravale immédiatement. « Et qu'est-ce que tu comptes faire ? » Mona hausse les épaules. Lise n'insiste pas, et, le visage fermé, elle ouvre le lit, se glisse sous la couverture, et, recroquevillée sur le côté, elle murmure, avec plus de douceur qu'elle ne l'aurait voulu : « Viens donc te coucher. »

Au ton maternel de sa sœur, Mona s'exécute avec docilité. Les yeux grands ouverts dans la pénombre de la chambre, un souvenir lui revient en mémoire. Elle est dans son lit d'enfant, ses sœurs et son frère dorment non loin d'elle ; elle est éveillée, à cause de la chaleur peut-être, ou des croassements incessants des grenouilles, dehors. La fenêtre ouverte laisse entrer l'odeur du fumier. Elle ignore pourquoi cette pensée est si douloureuse. Puis l'image s'efface. Maintenant, elle songe à la fille Delorme, qui doit avoir son âge, et qui, elle, est encore une enfant ; ce soir, elle s'endort paisiblement dans un lit moelleux. Elle pense à l'enfant qu'elle porte ; dans quelques mois, lorsque ce sera visible, elle ne sera plus aux yeux du monde ni une enfant, ni une jeune femme, mais une fille mère. Elle ne doute pas, malgré leur pudeur à ce sujet, de la bienveillance de ses parents. Elle ignore encore la réaction de son ami - un garçon du peuple lui aussi, mais qui a la chance de faire des études. Elle sait combien cette situation peut être compromettante pour ses projets d'avenir, mais elle sait aussi que, quoi qu'il décide, ce ne sera jamais à lui que l'on demandera des comptes. Aujourd'hui, et les jours suivants, et ceux qui suivront encore, tandis qu'en elle, puis hors d'elle, grandira la vie, elle restera seule responsable face à ses choix. Elle en a la certitude mais refuse d'en être affligée ; elle se sent simplement devenir plus sèche, plus dure - parce que c'est nécessaire.


(...)


Camille Coiffard


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