Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
  • Contact

Dossiers:

Les dossiers Clair-Obscur:

Rechercher

/ / /

Gérard quittait la machine à café, son gobelet à la main, bien content d'avoir une fois de plus échappé à ses collègues. Il avait appris à connaître leurs heures de pause pour être sûr de n'en croiser aucun en allant chercher sa dose de caféine quotidienne. Samanta, la secrétaire, passait vers 10h et 15h30, Paul en arrivant le matin et juste après le déjeuner, quant à Serge il ne venait qu'une seule fois, sur le coup de 17 heures, pour tenir jusqu'à ce qu'il considérait comme l'heure règlementaire de départ, à savoir 19h30. Mais ce jour-là, une mauvaise surprise attendait Gérard au coin du couloir. Paul l'attendait, tout sourire, prêt à engager la conversation.

« Salut Gérard.  On se croise pas souvent nous deux. C'est drôle, pourtant nos bureaux sont pas loin. Tu fais une pause à ce que je vois. On se le boit ensemble, ce café ? »

Impossible de dire non, aucun prétexte ne lui venait. Gérard n'était pas très réactif dans ces cas-là. Dans aucun cas d'ailleurs. Il pressentait vaguement que Paul avait un service à lui demander. Personne ne cherchait à lui parler sans cela ; tous avaient compris qu'il n'aimait guère fréquenter ses semblables, et la plupart des gens s'accordaient pour dire qu'il était rasoir et coincé. Ca lui allait très bien comme ça. Gérard avait définitivement opté pour la solitude après la mort de sa mère et entendait bien ne pas en sortir. Il faisait son travail consciencieusement mais sans zèle excessif, ce qui aurait pu le faire remarquer et monter dans la hiérarchie - une ascension synonyme de réunions, meetings et autres rassemblements de cravatés, bref son pire cauchemar. Non, Gérard voulait rester à sa place, dans le bureau n°12 au fond du couloir, avec ses classeurs, son ordinateur et son poisson rouge.

Alors, il va le demander ce service ? Décidément, franc comme un âne qui recule ce type. Le pire de tous même, avec sa voix mielleuse et sa raie sur le côté, ses cheveux gominés...Et ça a du succès auprès des femmes, ça ? Cela faisait déjà dix minutes que Paul tournait autour du pot. Et puis, tout d'un coup, il se décida : « Et toi au fait, qu'est-ce que tu fais le 31 ? »

Gérard était pris de court. A quoi songeait-il Paul ? Pas à une invitation au moins. Dans le laps de temps où Gérard resta pétrifié par la question, Paul réussit à caser un flot de paroles absolument incommensurable dont Gérard fut submergé en moins de deux.

« Allez, voilà je te dis tout, tu vas comprendre, hein, entre collègues, entre hommes quoi merde on peut se dire les choses. Non ? On se voit tous les jours, on bosse ensemble, on est dans le même bateau quoi, non ? Bon. J'ai une tante que je n'ai pas vue depuis des lustres : elle avait un cancer, un truc moche, elle était censée y passer sous peu et puis paf ! guérison. Les médecins n'y comprennent rien. Du coup, elle veut renouer avec tout le monde, rassembler la famille pour le Nouvel An et tout le tintouin. C'est normal. Mais moi j'ai prévu autre chose. Une fille, tu vois ? » (clin d'œil appuyé.) Quel salaud ce type. Comme s'il ne savait pas que non, Gérard ne voit pas et que quand il veut voir une fille nue en trois dimensions, il va reluquer les sculptures au Louvre. Alors, non, il ne voit pas ce que Paul veut dire par « lever une minette », « une bombe », « on part à Rome tous les deux ». Oui, bon, et qu'est-ce qu'il y peut, lui ? « Alors je me suis dit que si tu n'as rien de prévu... » Le coup bas. Evidemment qu'il n'a rien de prévu. C'est de notoriété publique que Gérard n'a plus de famille, encore moins une petite amie, pas même un chien. Et le poisson rouge dans son bureau, en fait c'est son prédécesseur qui l'a laissé, la secrétaire le prend pendant les vacances. « Oui, alors je me disais, tu comprends c'est une dame âgée, je ne voudrais pas être indélicat, surtout avec ce qui lui est arrivé... » Il veut pas être indélicat. Mais il préfère quand même aller culbuter sa blonde à Rome que de tenir la main de la vieille...Quel enfoiré pense Gérard qui préfèrerait aussi culbuter une blonde, encore que, il ne sait pas s'il saurait encore, la dernière fois ça remonte à...quelle importance. Bon alors il crache le morceau ? Gérard a perdu un bout de l'argumentation de Paul, mais il  commence à percevoir le nœud du problème.

« Alors j'me disais que tu pourrais y aller toi. Ce sera sympa, ma grand-tante fait les choses en grand, un repas incroyable, elle a du pognon tu sais. Et puis t'inquiètes pas, tous ces vieux, je ne les vois plus depuis au moins quinze ans, sûr qu'ils se souviennent pas de ma tronche. Mes parents seront pas là parce qu'ils vont voir ma sœur aux States... Tu vois, aucun risque. Et puis tu verras du monde comme ça...J'ai des cousines qui doivent être devenues pas mal... »

Il s'arrête là, il a peur d'en faire trop. Gérard se tâte. Evidemment, ça ne lui dit rien. Mais d'un autre côté, la perspective de pourrir la réputation de Paul en une seule soirée, de le faire déshériter en se montrant odieux... Il n'aura pas à se forcer beaucoup, il a horreur des gens. Et puis il n'est pas obligé de rester longtemps. Ca y est c'est trop tard, il a dit oui. Il le regrette déjà, mais Paul lui a glissé un papier dans la main, adresse, code...  Il lui enverra un cadeau à remettre à sa tante, la liste des invités avec un petit briefing sur chacun pour pas faire de bourdes... « Gérard t'es un vrai pote, je te revaudrais ça. » Sûrement, comptes là-dessus et bois de l'eau.


31 décembre, 20h pile, Gérard, qui a sorti son beau costume, celui qu'il n'a mis que deux fois, pour le mariage de son cousin et pour l'enterrement de sa mère (le noir, c'est chic dans toutes les occasions, c'est l'avantage d'avoir un physique de croque-mort) s'apprête à appuyer sur la sonnette. Il a comme un doute soudain. Il y a un peu trop de bruit à l'intérieur et puis, il lui a semblé voir entrer avant lui une fille qui avait plus l'air d'une amazone que d'une petite cousine de province venue soutenir sa tatie. De la lumière s'échappe de grandes baies vitrées. Aucun nain de jardin, pas de niche pour le toutou, un jardin plutôt new age...Ca sent le roussi.

Mais plus le choix, maintenant qu'il est là avec son cadeau sous le bras, c'est trop tard pour se dégonfler. Il sonne.


Une jeune fille un peu débraillée lui ouvre, arborant un large sourire : « Toi, tu es ... « Paul, dit Gérard le plus vite qu'il peut. » « Paul, bien sûr. Charlotte, dit-elle en tendant sa joue gauche. Tu te souviens j'imagine...Les vacances à la campagne avec ta cousine, tu peux pas avoir oublié ça... » « Non, non, tu penses... » Ca commence mal. Paul a dû dépuceler la moitié de l'assistance, il aurait dû s'en douter mais quand même, ça ne le met pas à l'aise.

« Tatie s'habille à l'étage, elle est nerveuse, tu comprend.  Charles est déjà là et Camille aussi. Tu peux les rejoindre au salon, je vais voir s'ils s'en sortent à la cuisine. »


Gérard se fait l'effet d'un chrétien lâché dans la fosse aux lions. L'arrivée de la grand-tante n'arrange rien. Pas vraiment la tatie gâteau, la dame semble bien avoir l'intention de jouir du sursis qui lui a été accordé. Elle porte une robe très moulante, dorée, du lamé sans doute, d'une vulgarité indescriptible. Une robe de sirène sur un corps de phoque, l'effet est saisissant. Des boucles énormes pendent à ses oreilles et son collier a l'air de bien peser ses deux kilos. Apparemment, il est prévu un raout d'enfer, pas un petit dîner en famille. Plus les invités arrivent, plus ça se confirme. Des excentriques, des détraqués pensent Gérard qui cherche désespérément une personne à l'allure normale dans l'assistance, de préférence un enfant, quelqu'un de suffisamment jeune en tout cas pour qu'il soit normal qu'il ne connaisse pas Paul et que la conversation puisse dériver sur les cadeaux qu'on a eu à Noël ou l'opportunité de mettre ou non un filet de citron sur son toast au saumon. Réfugié près du buffet, prêt à contrer les assauts des noceurs, Gérard se cramponne à sa coupe de champagne, quand il aperçoit, près de la cheminée, dans un recoin sombre, une jeune fille qui peut avoir 15 ans, un peu timide semble-t-il, avec des chaussure vernies, un serre-tête et une robe de percaline rose. En voilà une au moins qui a l'air aussi mal à l'aise que lui au milieu de cette bamboula. Ils se sont lancés dans une salsa endiablée, la tatie ressuscitée en tête, et Gérard se demande comment il va faire pour traverser la pièce et se réfugier dans le havre de paix occupé par la jeune fille. Prenant son courage à deux mains, il s'élance à travers la masse des danseurs, évite un coude par-ci, un genou par-là, sauve sa coupe de champagne, et atterrit à l'autre bout de la pièce. Il s'est bien tartiné un peu de tarama sur le revers de la veste, mais ça aurait pu être pire.

Il fait un sourire qu'il espère rassurant, essaye de couvrir le bruit de la musique en hurlant : « Bonsoir, moi c'est Paul. Et toi, qui es-tu ? » « Sandra. La fille de Camille précise-t-elle. » « Ah, oui, tu lui ressembles » ment-il effrontément. C'est laquelle Camille déjà ? « Et tu ne danses pas ? » « Non, j'aime pas ça. Et puis j'aime pas cette musique. De toute façon je vais bientôt monter me coucher. » « Tu habites ici ? » « Nooon. Mais on dort ici ce soir. Ca ferait trop loin pour rentrer. » « Ah oui, c'est vrai, vous habiter toujours à ...(vite, qu'elle complète sa phrase, aucune idée ne lui vient). « A Poitiers, oui. Maman y travaille toujours.  Toi aussi tu as l'air de te faire tartir, non ? »  Gérard ne se sent pas le courage de mentir. Ca se voit bien de toute façon qu'il en a marre. « Euh, en fait, c'est un peu étrange de se retrouver comme ça, après tout ce temps... » « Mais t'oses pas partir avant minuit parce que ça se fait pas, juste ? » « En effet. » « Bon, alors si tu veux, on se planque là haut pendant qu'ils finissent de se beurrer, il y a la télé là-haut ou des bouquins si tu préfères, et on redescend ni vus ni connus à minuit moins le quart. » Quelle idée grandiose. En plus, explorer un peu la maison de la vieille, ça peut être amusant. Il y aura peut-être des photos de famille, Paul à cinq ans...Les filles du bureau, ça pourrait les amuser de le voir en culottes courtes... « D'accord, on y va ». « Je monte la première et tu me suis. L'escalier est juste là, derrière cette porte. Après, c'est la troisième à gauche. »


Gérard a laissé passé deux minutes avant de la suivre. Il a compté deux fois soixante secondes, on ne peut pas lui en demander plus, il ne tient plus et de toute façon personne ne s'intéresse à lui. Comme quoi, s'il les a dépucelées, il n'a pas dû leur laisser un souvenir impérissable, le Paul. Troisième à gauche. Avec un peu d'espoir, il y aura un exemplaire des sermons de Boileau ou alors du Pascal, à la rigueur un traité sur la tectonique des plaques...de quoi s'évader très très loin de cette ambiance.


Mais ce qui l'attend est pire que ce qui se passe au rez-de-chaussée. Dressée telle une walkyrie déchaînée, la petite jeune fille au serre-tête est nue comme un ver, debout sur le lit, et lui lance un regard de défi. Gérard a à peine le temps de se faire la réflexion que les jeunes filles d'aujourd'hui ont bien changé, il est littéralement traîné jusqu'au lit, déshabillé violemment, le tout sous un flot d'injures qui feraient rougir une professionnelle du bois de Boulogne. « Et t'avise pas d'en parler à ma mère, sale pédé, ou je crie au viol. Et je suis mineure, je te laisse imaginer les conséquences. T'as intérêt à te surpasser, je suis pas d'humeur à me contenter de peu... »Gérard est médusé. Pourtant son sexe durcit, malmené par ce qui ne ressemble plus guère à une jeune fille mais davantage à une horde de Huns : calme-toi Gérard, elle va bien être obligée de te relâcher à minuit...Quelle heure était-il quand ils sont montés ? Dix heures trente ? Il se maudit de ne pas avoir tenu plus longtemps en bas. Les corps avachis se trémoussant, au moins il n'avait pas besoin de les toucher. Cela dit, ça commence à devenir pas désagréable. Elle se fait un peu moins agressive, même ses cris sont plus doux...Il n'ose pas encore ouvrir les yeux mais il y a comme une douce chaleur au niveau de son bas-ventre qui somme toute serait agréable si l'assaillante ne lui cisaillait pas les poignets avec sa propre cravate. Et puis elle n'a pas pris la peine de débarrasser le lit du foutoir qu'elle a laissé dessus, et il y a sous son omoplate gauche comme un objet pointu, une barrette peut-être, ou alors sa chaussure...Gérard essaye de se concentrer sur cette sensation désagréable : il veut tenter la résistance passive : elle aura l'air maline s'il débande. Mais outre que la demoiselle est relativement habile à provoquer une réaction incontrôlée d'une partie de son anatomie qui semble se désolidariser du reste de son corps, Gérard a des sueurs froides à l'idée de ce que Sandra serait capable de lui faire s'il ne la satisfait pas. Cela dit, elle a l'air de très bien se débrouiller sans lui, il n'y a qu'à attendre, après tout ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Elle crie de plus en plus fort, c'est bon signe, l'hallali approche. Quarante bonnes minutes tout de même, insatiable avec ça cette garce.


Gérard ressort doucement de la pièce et redescend l'escalier. Il a rajusté tant bien que mal son costume, dans l'état où ils sont, ça devrait passer. Il se sent moulu Gérard, ouais, moulu, piétiné par un troupeau d'éléphants...Pourtant si elle pèse cinquante kilos c'est bien le maximum. Elle a regagné sa place et discute sagement avec sa mère, tout sourire et candeur enfantines. Il la dénoncerait bien, cette gourgandine, mais qui va le croire ? D'autant que tout le monde le prend pour Paul, soit pour un baiseur invétéré. Camille s'approche de lui. Nom de Dieu, si la gamine a mis sa menace à exécution, il va devoir faire face à la deuxième phase de la tempête, la fureur de la mère. Et vu ce que ça a donné avec la fille... il n'ose pas imaginer. Une seule solution se profile : digne, mâle, raisonnable : la fuite. Gérard se dirige à grandes enjambées vers la porte mais trop tard : la lumière s'éteint, il ne voit plus autour de lui, où est-elle cette foutue porte...Le compte à rebours, braillé par trente voix éméchés : cinq, quatre, trois... Un souffle près de son oreille gauche : « Paul...C'est Camille. Ne bouge pas, personne ne nous a vus. C'est toi que je veux embrasser pour la nouvelle année ». Elle lui colle ses grosses lèvres humides sur la bouche, il sent sa langue fourrager entre ses dents, non décidément s'en est trop. « Paul, il faut que je te dise...Sandra...elle est de toi. »

De Dieu de dieu de dieu. Il aurait dû s'en douter. Bon sang ne saurait mentir. Gérard ne songe plus qu'à une chose : sa couche douillette dans son appartement propret, loin de ce lucre, de cette abjection...L'année prochaine, il insistera auprès de la secrétaire pour que ce soit lui qui emmène le poisson rouge, et ils écouteront le requiem de Mozart ensemble avant d'aller se coucher, bien avant minuit.

Dorothée Cailleux

Partager cette page

Repost 0
Published by