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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 16:34

Richard Wright est mort lundi dernier. Ce nom ne vous dit peut-être rien, ou vaguement quelque chose. Il est pourtant l’auteur d’une de plus belle chanson jamais écrite : The great gig in the sky… Non, toujours pas ? He bien, « Rick » était le claviériste des Pink Floyd. Contrairement à Roger Waters (le chef d’entreprise) ou David Gilmour (le virtuose top model), Richard Wright était plutôt discret et « décalé ». Il a fumé une fois, en 68, avant un concert, et n’a ensuite pas pu jouer une seule note !

 En fait, les Floyd étaient un peu à son image. Il insufflait cet esprit « planant », cette réflexion mélancolique sur son époque qui a souvent manquée aux groupes de cette période. Nous sommes effectivement en 65 quand il crée le groupe (avec R. Waters et S. Barrett). La tendance est alors à la psychadélie. Mais, après le départ de Syd Barrett et l’arrivée de David Gilmour (guitariste) le groupe se détache progressivement de tout effet « mode ». En témoigne notamment Atom Heart Mother (68), sorte d’ovni musical aux aspirations transversales, dont la vache en couverture marquera pour longtemps les esprits. Kubrick lui-même voulait l’utiliser pour Orange Mécanique, ce qui lui a été refusé. Mais c’est, selon moi, avec Echos (sur l’album Meddle, 71) que Wright donne le « ton » au groupe. Celui-ci jouera cette chanson en « live » (mais sans public !) à Pompéi. La video existe, est superbe, et contient, entre les pistes, quelques belles interviews et un making of. La consécration viendra ensuite avec les connus Dark Side of the moon et Wish you were here dont Shine on your crazy diamonds reste un des summum du rock progressif.

Le making of du Dark Side existe en video et contient quelques morceaux d’anthologie, notamment le contexte de la composition de The great gig in the sky. Nous sommes en 1972, aux studios d’Abbey Road. Wright, quelques jours plus tôt, a imaginé les premiers accords du morceau, sur fond de blues, à la Miles Davis qu’il admirait. Lui, Waters et Gilmour ont voulu aborder les « grands thèmes de l’existence » dans leur album et Wright doit composer sur la mort. Il pense attribuer la partie chantée à une chanteuse extérieure, sans parole ni consigne précise. Clare Torry est l’une des chanteuses qui se sont présentées. Ils lui ont simplement dit : « pense à la mort, à l’horreur, et chante ». Il en est ressorti une improvisation magique et une Clare décomposée les regardant tous les 3, encore sous le choc, leur disant seulement « je suis désolée ». Et Waters de répondre, « non, c’était parfait ».

La page des 70’ se referme petit à petit. Les albums deviennent des « classiques ». On s’y réfère souvent, on les écoute parfois, mais on les joue peu. Car ces années continuent de véhiculer l’image des hippies et des tarpés. De nombreux artistes ont cependant vécu cette période de façon beaucoup plus réfléchie et leurs compositions méritent des écoutes plus attentives qu’il n’y parait. Wright étaient l’un d’eux, assurément.

 

Sylvain Bineau

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5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 12:10

Faire des rencontres, discuter, vouloir, partager, créer et toujours FAIRE, FAIRE, FAIRE…

 

      Dans le premier film, Into the Wild de Sean Penn, le personnage veut partir, c’est indispensable, c’est sa condition de vie et de mort. C’est son DESIR. Tout est pourri dans le monde dans lequel il évolue : il part. Son désir donc, le sien, est de vivre seul dans la nature encore sauvage (wild), non corrompue par la civilisation.

 

      Le montage non linéaire ici habilement employé, sert à emboîter des plans, des séquences datant d’hier et d’aujourd’hui : le film commence juste au moment de sa séparation avec sa dernière rencontre humaine sans jamais la raconter. Nous savons ensuite de quoi elle est faite : d’amour de son prochain. Ce dernier lui donne ses bottes. Ce montage non linéaire permet à la fois de mieux cerner le personnage, ses motivations, le pourquoi du comment il en est venu à réaliser son désir, et en même temps de ne pas le juger pour ses décisions. Cela permet ainsi surtout de dissocier le discours du film de celui de son personnage.

 

      Car un des problèmes majeur de Sean Penn à mon sens est de régler un problème grave de son épopée : cet homme, que nous aimons, que tous les personnages qu’il croise aiment, n’aime que lui-même et pas les autres. Il les fuit. D’ailleurs c’est clairement exprimé à travers le personnage de l’agriculteur, le magnifique Vince Vaughn, qui lors d’une soirée tente de le faire revenir sur TERRE ! C’est aussi exprimé par la contradiction de deux cartons. Le premier au tout début du film dit qu’il aime vive parmi les hommes, mais qu’il préfère vivre au milieu de la nature (into the wild). C’est de l’un des deux auteurs qu’il chérit. La conclusion arrive quelques mois plus tard, et surtout deux heures trente après, alors qu’il se meurt, qu’il le sait (car il a mal LU un livre sur les plantes), et qu’il se dit « c’est trop con » : il relit Tolstoï, son deuxième auteur chéri, ce qui amène un deuxième carton -en fait un insert sur le livre : tout cela n’en vaut pas la peine si ce n’est pas partagé. Partager cette intensité, ce voyage effectué, cette vie pure, avec des hippies démodés, un grand père désireux, une jeune fille paumée, un agriculteur hors la loi… ce film ne montre d’ailleurs que des gens bien, qui veulent l’aider, et sentent qu’ils sont aidés par lui. Le fait qu’il se fasse casser la gueule une fois rejoint le grand discours d’Easy Rider de Dennis Hopper, dans lequel J. Nicholson se fait tuer parce que comme ce jeune, il cherche la Liberté. La Liberté qui effraye. Ici non. Le discours est clair. Les autres aussi veulent partager cette liberté, et ils sont libres, du moins autant que lui face aux événements. 

 

      Alors si on peut effectivement dire qu’il n’aime pas les hommes car il les fuit, qu’il n’est pas suffisamment touché par leur amour, et que c’est « inhumain », le film dissocie bien le personnage de son propre discours, et il le met face à Tolstoï. En gros, ce qu’il faut comprendre de Tolstoï, c’est : tu me lis en ce moment même, nous discutons, là au milieu de nulle part, regarde ce qui en vaut vraiment la peine : notre partage… tu as mal lu… tu meurs. Le film s’efforce vraiment de montrer cela : « MONTRER ». Regarde bien : IL FALLAIT PARTIR, IL FALLAIT CONTINUER A PASSER SON CHEMIN… mais il FALLAIT RESTER DANS LE MONDE DES HOMMES.

 

      Be kind rewind est assez différent mais tout aussi passionnant dans sa façon d’être mis en scène et dans son discours. Ici, au contraire, la motivation des personnages est de vouloir rester dans leur vieux quotidien, dans leur vieil immeuble pourri. Mais ce qui est extraordinaire, c’est que pour cela, ils vont devoir créer, et changer la mentalité du quartier. La vie est difficile, mais regarde ce qui se passe si on se met à faire.

 

      Enfin plutôt pour commencer, par RE- faire (Re-embobinez ce qui existe déjà) pour au final créer. Ils vont tous ensemble faire un documentaire de création sur un personnage idéal, qui aide à vivre mieux, qui n’a jamais existé. Certainement beaucoup trouvent que cela n’est que bon sentiment et « kékétude », mais si l’on pose des yeux d’amour sur cette œuvre alors, le monde ne nous parait pas aussi vilain en sortant. Il y a des solutions. Et ce sont ces solutions (tellement rares dans les œuvres en général) qui ici m’ont semblé formidables. Car ce qui est peint sur cette toile est la véracité de la Beauté provenant de la Volonté de faire ensemble. Jack Black le dit à son meilleur ami : regarde un peu le monde dans lequel on vit, sois un peu lucide… mais là avec ce que NOUS faisons, grâce à NOTRE désir de faire des films, regarde, tout le monde l’a fait ENSEMBLE, et notre quartier pourri est meilleur.

 

      Ce film a pour moi en plus l’avantage d’être drôle, donc de donner un sentiment de refus d’un monde sale. Très Grand.

 

      Merci Sean PENN, Merci Michel GONDRY.

 

LEROUEIL Pascal

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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 17:19

 

         Il y a le lustre, qui faisait se pâmer Baudelaire, au-dessus de nos têtes. Nous sommes donc bien à la Comédie française. A voir ce qui se passe sur scène, on en douterait. Le Misanthrope vu par Lukas Hemleb ressemble à s’y tromper à une troupe scolaire mal dirigée, où se perdent quelques talents.

 

         Avouons-le : nous ne parlerons pas des deux derniers actes, nous ne les avons pas vus. Nous sommes partis avant la fin. Non qu’on atteigne l’insupportable, il ne faut rien exagérer. On est dans le tellement médiocre qu’à quoi bon ingurgiter encore une heure et demie d’agitation frénétique, de répliques surjouées, d’effets grossiers, d’entrechats, de portés malhabiles (n’en accablons pas les acteurs, ils ne sont pas acrobates) ? De toute façon, dès les premières scènes, il était évident que Molière serait de sortie. Mais pas aux Français.

 

         Il faut donc la jouer exaltée, bondissante : le baroque de la pièce subit une caricature invraisemblable. On portait perruque alors, et même on vilipende les petits marquis poudrés et enrubannés, mais était-ce nécessaire de faire de cette pièce où chaque personnage, même le plus secondaire, fait entendre une note subtile, un jeu de marionnettes détraquées ? Les acteurs en jouent mal. Thierry Hancisse, qui n’a pas le rôle facile dans cette mise en scène outrancière, peine à humaniser son personnage. Il veut peut-être donner à Alceste un air romantique dans le tourbillon ridicule de l’époque baroque, en faire un être « anachronique » en somme, mais on ne comprend pas pourquoi il passe du rire aux larmes, pourquoi finalement lui aussi embrasse un marquis sur la bouche… Lui non plus d’ailleurs, semble-t-il. Pas un instant il ne trouve sa note.

 

         Le Misanthrope peint l’absence de morale d’individus qui ne voient pas qu’ils participent d’un rituel qui les isole socialement, dans une cour où la noblesse à grands frais consume son rôle social. La morale, c’est cela avant tout, ce n’est peut-être même que cela : un certain universalisme. Les moralistes du Grand Siècle parlent au présent de vérité générale, définissent un idéal d’honnête homme indépendamment de toute question de noblesse. Ils dénoncent les artifices, parce que les artifices sont les murs dans lesquels s’enferment des individus qui croient être d’une essence particulière. Alceste est cet humaniste qui a poussé tellement loin l’humanisme qu’il en est venu à détester tout le monde, et lui le premier. Car la morale, et c’est la profonde leçon de Molière, n’est qu’un moyen d’aimer les hommes ; si on l’aime pour elle-même, on en fait une religion déshumanisée, une contradiction. La mise en scène de M. Hemleb tourne en ridicule une époque dans son ensemble. C’est une parodie de baroque qui se déploie péniblement devant nous. Comme elle ne ressemble à rien, ni au baroque, ni même à ce que pourrait être le baroque pour notre époque hantée elle aussi par l’idée du faux-semblant, elle est aussi artificielle que les cibles de Molière. Aucune empathie : Le Misanthrope de M. Hemleb devient une pièce… misanthrope.

 

         Nous passerons vite sur ce qui est pourtant un parti pris pesant de la mise en scène de M. Hemleb : la féminisation caricaturale des personnages. Pourquoi pas, en effet, faire d’Oronte un être séducteur, qui est en littérature ce que Célimène est dans son salon ? Rendons hommage à Guillaume Gallienne qui nous donne l’unique vrai moment de théâtre de la soirée : la scène du sonnet nous a, un instant, transporté. L’homme qu’il incarne est juste assez ridicule pour être un personnage de comédie, mais il est complexe et touchant comme un personnage de roman. Son apparition sur la scène fait rire et trouble, il est laid et beau à la fois. Mais les marquis aussi sont des hommes-femmes. Ils se déhanchent, ils s’enlacent, ils s’embrassent. Là, on commence à craindre que M. Hemleb n’ait conçu de la société d’ancien régime une idée un peu simple – ce n’est pas parce qu’on portait perruque qu’on était obligé d’être une cocotte. Cette vision  criarde fait de l’homosexuel un type de comédie, avec une insistance qui confine à l’obsession… Etrange idée, pour ne pas dire pis. En tout cas, avant que le rideau ne tombe à la fin du troisième acte, nous n’en pouvons plus. Nous n’avons pas écouté l’échange entre Arsinoé et Célimène, parce que c’était plat, et que depuis la scène du sonnet, nous regardions l’ombre du lustre, en attendant l’entracte…

 

         Une jeune lycéenne riait, elle, à gorge déployée, à l’unisson des personnages éructant et sautillant sur la scène.

 

Nous étions donc bien à cette représentation de fin d’année à laquelle nous pensions vaguement depuis quelque temps, et cette jeune fille sans doute applaudissait ses camarades.

 

Florent Trocquenet

 

        

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3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 18:17

 

Je ne peux pas laisser écrire que Cadavres exquis, qui me paraît être une des plus belles réussites cinématographiques qui soient, est un film daté. Comment n'y pas voir le mythe ? On pourrait dire que ce film est un mythe. Il commence d'ailleurs dans les catacombes et par un vivant à tête de mort qui s'entretient avec les morts. La chambre d'écoutes de la police politique, c'est le mythe d'Echo : une parole qu'on enregistre et qu'on répète, une parole morte. L'inspecteur s'appelle Rogas, celui qui questionne, nouvel Œdipe qui découvrira qu'il est manipulé par ceux pour lesquels il travaille. Et tel Icare qui veut s'approcher de la vérité, Rogas se brûle les ailes. Un autre grand film politique (daté, lui aussi?), a mis en images ce dernier mythe: I comme Icare, de Verneuil.
 
Mais précisément... Que nous dit le mythe d'Icare? Que la "vérité" est un mythe. Qu'il n'y a que l'enquête, et que l'enquête n'est jamais finie (Rogas, encore et toujours, littéralement : tu questionnes, c'est une deuxième personne en latin). Cela veut dire que le mythe est grand parce qu'il dénonce le mythe. Achille croit être tout-puissant, la toute-puissance n'existe pas. Le mythe, c'est au bout du compte une histoire, c'est-à-dire... de l'Histoire !
 
La grandeur d'un mythe est dans sa perpétuelle actualisation. Bien sûr qu'un mythe est intemporel, mais c'est au sens où il peut toujours être récrit à une nouvelle époque, avec de nouvelles formes, de nouveaux enjeux. Le mythe, c'est justement ce rappel à l'ordre du réel, mais cet enseignement prodigieux sur le réel : on n’en a jamais fait le tour. Non seulement parce qu'il est inépuisable - il est devenir, donc changement perpétuel, la vérité d'hier était déjà une illusion, elle est devenue mensonge pathétique à la lumière d'aujourd'hui. Mais aussi parce qu'il est toujours du passé, il y a une sous-couche, des connexions multiples qui toujours nous échappent. Que comprendra-t-on au brouhaha des conversations espionnées (les Conversations secrètes, autre chef d'oeuvre), si on ne voit pas qu'elles ne sont que les fragments déjà morts d'une réalité infinie et infiniment explorable ?
 
Alors... Nous sommes dans un univers de mythes. Barthes en son temps nous a parlé du mythe de la DS, du mythe de la viande rouge et du théâtre moderne... Ce qu'il faut évaluer, c'est la capacité d'un auteur à faire de ce mythe une nouvelle réalité. Car alors il sera fidèle au devenir du mythe, ce devenir, en effet, éternel. Et il aura procuré une intensité incomparable à son lecteur ou à son spectateur.
 
Pour en revenir à La Nuit nous appartient, disons que le schéma n'est pas nouveau, en effet : on est dans une impasse. Mais le film est passionnant parce que c'est cette impasse qu'il nous montre. Non, le héros n'arrivera jamais à être vraiment libre, à sortir des déterminismes, même quand il choisira le "Bien". Ce sera le choix du Père, de la régression. Un déterminisme après un autre, un père après l'autre. Ce qu'il découvre dans la dernière scène, c'est que son désir n'est pas là (il cherche celle qu'il aime, croit la reconnaître dans l'assemblée venue admirer les flics promus, mais ce n'est pas elle). Il est naturellement significatif que le mot qui peut le sauver quand il est enfermé avec les trafiquants, un micro dans la poche, et les flics aux aguets, c'est le mot "plume". Les plumes de l'oiseau. Voilà ce que cherche ce personnage: une intensité d'existence. Peu importe qu'il croie l'avoir trouvée tour à tour dans l'orgie de la boîte de nuit, où coule à flot l'argent du crime, ou dans son uniforme où il se sent si étriqué. Il la manque. L'objet qui le dénonce, c'est le briquet dans la poche, que trouve le truand ("bizarre, tu as un briquet et des allumettes"). Le micro est dans le briquet. Il s'est brûlé les plumes, en somme. Il n'a pas trouvé la liberté. La liberté, c'est jouer des codes ou en sortir, vivre en débauché ou en flic vertueux (comme le flic d'American Gangster) – comme on veut, ou plutôt comme on peut. Vivre, vivre vraiment, vivre en homme libre, c'est déployer la totalité des possibilités qu'on a en soi. Le film ne sort pas des codes, je suis d'accord sur ce point avec Serge. Mais c'est voulu. Le film reste dans la nuit. Il nous montre l'échec du mythe. Le héros passe de l'illusion d'un mythe à une autre. Il n’actualise ni l'un ni l'autre - il ne les incarne pas. Son regard est mort qui balaye l'assemblée dans la dernière scène. Un film sur l'échec n'est pas l'échec d'un film. La Nuit nous appartient a le goût amer d'un film noir.
 
Le dialogue que nous avons noué avec lui prouve manifestement que c'est un grand film noir.

Florent Trocquenet
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31 janvier 2008 4 31 /01 /janvier /2008 10:09
                Je viens seulement de voir La nuit nous appartient de James Gray. Bon film, qu’on regarde « avec plaisir », qui est même passionnant, mais qui n’a rien de percutant ou de novateur sous l’angle des idées et des valeurs en jeu.
            Je ne veux pas avoir l’air d’être le pinailleur de service, le père Scrongneugneu du blog, mais les films appartenant à ce registre sont légion ; ils méritent donc d’être observés de près, chaque nuance a son prix.
 
            En ce qui concerne celui-ci, à bien y réfléchir, au-delà de l’intrigue rondement conduite, il y a dans le schéma gangsters/policiers, délinquance/loi tel qu’il est mis en œuvre par J. Gray, quelque chose d’ambigu et même (j’ose le mot) de carrément régressif.
 
            Géographie précise des héros : un père et deux frères, dans des camps opposés. On pourrait dire : voilà un habile renouvellement de la vieille mécanique.
 
            Mais ce renouvellement ne marque pas, selon moi, un progrès dans la psychologie héroïque, ni une avancée estimable dans la réflexion sur les rapports de l’ordre, de la liberté et de la morale.                        Pourquoi ?
            Parce que l’opposition des deux frères – et c’est là le terrain de ma première réserve : l’ambiguïté – est l’occasion de peindre deux milieux. Entre autres, dans des scènes majeures, deux espaces de divertissement comme l’a signalé Josiane, deux bulles festives : celle du Noël de la police et celle du cabaret où opère Bobby, le « mauvais fils »  (enfin, pas entièrement mauvais, mais en tout cas du mauvais bord).
            La comparaison ne laisse pas de doute : d’un côté, on s’enquiquine officiellement. Règne du conformisme, des danses pépères et de la bonne grosse joie. D’ailleurs ça se passe dans les sous-sols d’une église ! De l’autre, côté boîte de nuit, on « s’éclate », dans le bruit, l’alcool, le sexe et la drogue.  Ça crie, ça bouge, ça drague…
 
            Où est l’intensité, cette intensité qui, certes, donne son prix à l’existence ?
Nul ne peut hésiter. Les jeunes spectateurs (les autres aussi) comprennent tout de suite où se trouve l’ambiance branchée, hyper cool et super sympa
 
            De même, il y a deux pères : le vrai père flic et le père de cœur, propriétaire de la boîte. Lequel des deux est le plus chaleureux, le plus affectueux ? Le père d’adoption, la crapule, bien sûr. Le père biologique est, lui, sec, froid, machinal. On a envie de l’aimer comme de se pendre !
            On se dit alors que se glisse, sous le message avoué (la loi doit vaincre, fût-ce tragiquement, la délinquance), un message non-dit et bien moins avouable : « Si tu veux vibrer, va plutôt chez les voyous ! » N’est-ce pas là, d’ailleurs, que Bobby rencontre le grand amour (une entraîneuse), lequel amour  se perdra avec le retour à la loi ?
 
            C’est au fond, de nouveau, l’équation de Caligula : « La liberté est-elle une forme d’amoralité ? » La liberté. Ajoutons ici : le plaisir.
            J’ai relevé, dans un texte antérieur, cette équation comme étant fallacieuse et bien d’époque (tout dérèglement prime sur les propositions éthiques. La « vertu » est mesquine et triste…). Il faut comprendre que cette insistance n’est pas anodine et qu’elle a, sur les esprits, par sa répétition même, des effets qui n’en finissent plus de définir et de tisser la modernité.  
 
            J’observe qu’il faut aller vers d’autres films, plus rares et autrement plus inventifs, pour entendre un son de cloche tout différent et entrevoir une liberté intense, créatrice et enviable. Je pense au film somptueux et bouleversant : la vie des autres, qui est construit tout entier sur l’équation inverse.
            A cet égard, dans le même registre policier, American gangster était mille fois plus fort et plus beau. Donc plus émouvant. La loi y est tenue pour un absolu de justice, occasion d’une autocritique, pour ne pas dire d’une ascèse : le héros renonce lui-même, tout à la fois, à son amante et à la garde de ses enfants, dont il se juge indigne. L’analyse de Valère a bien montré la puissance de ce film et de son dénouement singulier, où se fait une « osmose » entre les adversaires, osmose qui permet « de sortir du système des oppositions et de se retrouver enfin entre humains. »
 
            Dans La nuit nous appartient, il n’y a pas dépassement, conquête (sur soi et avec l’autre), il n’y a pas osmose. Il y a retrouvailles.    
           
Mais j’ai aussi parlé de régression .
            Un père et deux fils : trio par conséquent explicitement familial, dont les liens identitaires, dans l’intrigue, sont tout sauf anodins. Qu’est-ce qui, en effet, ramène le fils prodigue à la loi ? Les liens du sang. Bobby devient traître (aux pourris qui l’ont accueilli), puis endosse l’uniforme de policier, parce que sa famille est menacée, parce que son frère a été attaqué et laissé pour mort, parce que son père (le Commandeur, plus statue qu’homme, nous l’avons dit) est liquidé par la mafia russe.
 
            Alors le fils revient au bercail de la loi. Il faut donc le sang, les liens du sang, pour que la loi redevienne désirable. Vendetta, « sens de l’honneur », héritage moral, on est en plein archaïsme.
 
            En tout cas, la loi ( = tout ce qui fait vivre les hommes ensemble) n’en sort pas grandie. Elle n’est pas montrée comme positivité, dans ce qu’elle permet, dans ce qu’elle préserve, mais comme bouclier, jusque là écarté, récusé, de la famille mise à mal, dernier recours des réflexes patriarcaux. Don Diègue passe le témoin au fiston. « Va, cours, vole et nous venge ».
             Avant que son clan ne soit entraîné dans la spirale de la violence, il est clair que Bobby était, dans la dépravation, comme un poisson dans l’eau, avec promotion en vue pour les services rendus à la cause du vice. Il connaissait, dans sa boîte infâme, la chaude intensité (toujours elle), la réussite financière (professionnelle !) et même l’amour fou. Passons sur l’invraisemblance patente de certains ingrédients …
 
            Là aussi, c’est le vieux schéma. Je répète : avoir recours aux affects les plus basiques pour rendre un peu de lustre à la loi, ce n’est pas faire une grande avancée dans la réflexion éthique. Et justement parce qu’il y a abondance de films dans la partie, on doit moins hésiter à y aller à la loupe et à formuler certaines attentes. Ceci dit, une fois encore, ça fonctionne, on ne s’ennuie pas !
 
            Je finirai sur quelques naïvetés.
 
D’abord, j’ai envie de demander si toute la mythologie qui tourne autour des affrontements gangsters/flics ne commence pas à dater ; s’il ne faudrait pas inventer d’autres terrains d’action, d’autres enjeux, un autre imaginaire moins facile, moins infantile à bien des égards. Est-elle si haute en couleur, la délinquance réelle ? Nos sociétés ne sont-elles vraiment peuplées que de voyous et de flics ? N’y a-t-il de courage et d’intensité que dans ces affrontements cuits et recuits, par ailleurs hautement fantaisistes ?   
            Moi, je vois des étudiants, des P.D.G., des magistrats, des patrons de presse, des politiciens, des animateurs de télé, des clochards, etc. etc.
 
            Fiction pour fiction, pourquoi ne pas concocter de riches et fracassantes intrigues dans ces milieux-là, avec ces personnages-là, dûment typifiés, magnifiés ? Mille dimensions à explorer. Toute une dramaturgie à renouveler. J’en ai l’eau à la bouche. Je pense (au hasard) à Norma Rae, Cadavres exquis, Ressources humaines, Le Couperet… Voilà ce qui doit se multiplier, en remisant un peu les poum-poum au placard.
                                                                                  
                                                                                                          Serge – 15 janvier 2008
             
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25 janvier 2008 5 25 /01 /janvier /2008 20:54

Elue meilleure radio de l'année 2007, lors de la cérémonie du Grand Prix des Médias du 4 juin dernier, la station s’est surtout vue récompensée pour son concept. A en juger par sa grille de programmes et sa rentrée qualifiée d'"offensive" par son directeur général, Radio Classique a l’ambition de dépasser le million d'auditeurs quotidiens. 3 axes : l’info économique, des « présentateurs-vedettes » et le déploiement du numérique. Cette stratégie est-elle viable ? La radio ne risque-t-elle pas au contraire de perdre des parts de marché ?

Bernard Arnault, le patron mélomane de LVMH a racheté la station en 1999. Frédéric Olivennes, est quant à lui arrivé aux commandes en janvier 2005 pour développer l'audience. De nombreux changements se sont alors fait ressentir, au sein du groupe mais aussi à l’extérieur. La radio a dorénavant une vocation thérapeutique : les jingles « Ressourcez-vous »,  « Respirez, vous êtes sur Radio Classique » ou « Vous êtes bien… sur Radio Classique » sont là pour en témoigner. Certains auditeurs y verront une véritable volonté de décloisonner la musique classique, d’autres se considéreront comme les pigeons d’un nouvel argument de vente. Retour sur 2 années de bouleversements.

 

Du marketing peu classique

Créée en 1982 par le compositeur Louis Dandrel, la station était la propriété du groupe Sagem (qui l’avait racheté en 1994, ainsi que Le monde de la musique, créé en 1978 par le même Louis Dandrel). Elle fonctionnait alors par abonnements (envoi du programme détaillé) et mécénat. Durant ces années, la diffusion était quasiment exempte de publicités et des concerts étaient retransmis dans leur intégralité et sans interruption le soir. L’objectif affiché était alors de se différencier de France Musique sur deux points : réduire la place prise par les commentaires au minimum et se positionner comme seule radio dédiée à la musique classique uniquement. L’arrivée de Frederic Olivennes va changer quelques peu la donne.

 

Auparavant directeur de Fun TV, du développement d'Arte et directeur délégué de télérama.fr, Frederic Olivennes (frère de Denis, PDG de la FNAC) a donc été nommé en 2005 directeur général du pôle musique de DI group, filiale Media de LVMH (Radio Classique, Le monde de la musique, La tribune, les échos). Sa mission est complexe : insuffler de la croissance au sein du milieu assez fermé et élitiste qu’est la musique classique.

 

Son action fut visible et audible dès les premiers mois : les annonceurs se sont mis à prendre une place comparable à celle des autres radios privées à l’antenne. Le nouveau DG leur a fait comprendre que le public visé avait un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne et a ainsi dopé ses recettes. Des publicités non officielles ont aussi vu le jour : des « coffrets » et autres « coups de cœur » sont régulièrement mis en avant  (certains présentateurs n’hésitent pas à introduire les annonces comme de « vraies publicités »...) S’en est suivie une refonte des programmes : un 6h-9h dédié à l’information économique et un 18h-20h à l’information artistique afin de mieux cibler l’auditeur en question. La stratégie est payante à en croire la dernière enquête 126000 Radio de Médiamétrie : avec 1,7% d'audience cumulée le nouveau DG peut déjà se réjouir d'avoir gagné 0,3 point en un an et 0,7 en 2 ans et surtout d'avoir dépassé sa rivale en baisse de 0,3 point, à 1,4%. Il lui faudrait cependant 2% pour arriver à l’équilibre.


Une radio zen donc, mais avec des publicités au volume de 15dB supérieur, de la musique classique pour tous mais des annonces destinées à un public en marge, une croissance élevée mais des comptes déficitaires : tels sont les paradoxes de la radio. Pour améliorer cette image, la station a donc lancé une campagne de recrutement d’un nouveau genre…



Des stars « anti-élite » 


Sa voix singulière, ses phrases à rallonge, et surtout ses commentaires enthousiastes sur les musiques des patineurs sur glace ont fait du journaliste sportif Nelson Monfort une des personnalités incontournables du PAF. C’est donc logiquement qu’il s’est vu confiée une émission musicale : les mélodies de Nelson (en référence à Melody Nelson). Ni thématique ni conception particulière, juste Nelson au micro pour introduire les morceaux. Cela doit suffire : il a été récompensé lors de la première édition des european radio awards comme meilleur présentateur musical.

Carole Bouquet a quant à elle été présente à l’antenne jusqu’en septembre dernier, avec ses Géants du classique. Invitée en 2005 et plutôt volubile dans ses considérations, elle a charmé la direction qui a fait appel à elle pour se donner une image à la fois plus désenclavée et plus féminine.


Pour les deux présentateurs vedettes, il ne s’agit ni d’analyser une œuvre dans son contexte, ni d’expliquer les raisons d’une composition ou d’une création mais d’enchaîner des tubes et, par un ton langoureux, de provoquer l’émotion. C’est une philosophie que suit la station dans son ensemble : laisser plus de place au ressenti qu’à l’analyse. Mais sur des œuvres dépassant souvent l’heure et fondée sur une construction complexe et réfléchie, l’extraction d’un passage ne peut provoquer que frustration et incompréhension. Les commentateurs n’hésitent donc pas à enfoncer des portes ouvertes pour tirer artificiellement des larmes aux auditeurs. « Mendelssohn, mort trop jeune comme beaucoup de compositeurs de la génération 1820, malheureusement » se plaignait Nelson Monfort récemment. Carole Bouquet n’hésitait pas quant à elle à souligner l’importance de l’interprétation dans les œuvres classiques. Si l’auditeur n’est pas censé être un initié en classique, il ne saura cependant être insensible à la profondeur de certaines remarques...
 


L'information entend quant à elle aborder davantage la politique et les sujets de société grâce à la voix populaire de Claire Chazal. Celle-ci reçoit, chaque vendredi à 18h30, une personnalité désirant se (re)faire une image. Grâce aussi à la voix de Jean-Luc Hees : Hees comme société, devenu Hees bien raisonnable a gagné une heure en changeant de nom et prend désormais le créneau 18h-20h. Le choix d’une personnalité souvent controversé en raison de ses préférences politiques permet une fois de plus à Radio Classique de brouiller les pistes. Ce grand Homme de la radio y anime une sorte de talk-show où sont évoqués arts et cultures : à se demander si ses auditeurs sont les mêmes que ceux de la tranche matinale dédiée à l’information économique… Il offre en tous cas à la station la possibilité de mettre la musique classique à la portée du plus grand nombre en l’intégrant dans un mouvement artistique et culturel plus vaste.
 

Quels points communs à tous ces présentateurs ? Une absence de vision sectaire de leur métier, une réelle envie de partager leur passion avec leurs auditeurs et un grand sens de la communication. Mais le DG a plus d’un paradoxe à son arc et mise aussi sur le net pour développer la radio.


De l’analogique au numérique

Si la radio s’appuie sur réseau de 80 fréquences, qui couvrent plus de 100 villes en France, soit 35 millions d'habitants, elle n’en demeure pas moins attentive aux évolutions technologiques et en particulier au net. L’augmentation du débit et la généralisation des « box » a en effet donné des idées à la station. Ecouter du classique, oui : mais quel style ? La réponse d’ici peu avec 10 webradios, reposant chacune sur un concept : musiques de films, voix, tubes et même lounge… La station prouve donc ce qu’elle revendiquait déjà : la musique classique n’est plus une affaire de puristes. En témoigne par ailleurs le passage au wifi : le « poste » se branche désormais directement sur la box. Les avantages sont indéniables : qualité de la réception, informations multiples. Mais des inconvénients existent : traçabilité de l’auditeur à son insu, piètre qualité du flux audio.

 

Mais Pierre Decolfmacker du service communication assure que ces innovations rendent l’usager actif dans son écoute (grâce au Classique à la demande notamment) et que la rentabilité n’est pas le premier point du cahier des charges ; pour preuve la grille exceptionnelle de noël qui lui « demande énormément de temps » sans aucun retour sur investissement envisagé dans l’immédiat. C’est peut-être de cela au fond dont il s’agit : DI Group en bonne vitrine de LVMH ne se soucie guère de son image financière et idéologique.  Frederic Olivennes veut se concentrer sur l’« approche pédagogique de la musique classique ». La station pourrait ainsi réconcilier cadres et ménagères,  vieux et ados, mélomanes et néophytes. L’utilisation des nouvelles technologies permet de créer ces passerelles ; et la musique classique, par essence atemporelle, se retrouve dans le rôle de catalyseur au mieux, de transition au pire. Certains regretteront surtout qu’elle y perde son caractère ésotérique, que les musicologues soient remplacés par des commentateurs sportifs et que le bruit des moteurs supplante la basse continue.


Sylvain BINEAU

 
 
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14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 20:00

     Valère s’est récemment livré à une belle analyse de Caligula, de Tinto Brass et Bob Guccione.

Je préfère le dire d’emblée : ce film, je ne l’ai pas vu ! et j’ai recopié le nom  des réalisateurs consciencieusement – sans les connaître non plus !

C’est sur ces bonnes bases que je vais m’autoriser à réfléchir à mon tour. Du culot ? Non. Car la critique de Valère, elle, je l’ai bien lue, et elle me pose quelques problèmes que je veux mettre en lumière. 

     Film sur le pouvoir, la morale et la liberté (je laisse de côté la sexualité, qui n’est pas un sujet secondaire, mais que je tiens, en l’occurrence, pour un amplificateur de la problématique soulevée).

Histoire d’un fou, en effet, mais d’un empereur  fou. Ce qui signifie que toute chose sera poussée à l’excès, donc d’une visibilité hyperbolique. Tant mieux. La tâche nous est simplifiée. 

     Après une introduction (indispensable) et la description d’une première scène ( érotique), Valère écrit : « En une scène, Tinto Brass introduit une problématique essentielle : la liberté est-elle une forme d’amoralité ? »  

     Bizarre. Formulation bizarre.

La liberté, tout le monde connaît ou croit connaître. Notre époque est friande de liberté. Les « libérations » surabondent : la femme, l’enfant, l’homosexuel, etc. Etre libre, en gros, c’est faire ce qu’ on veut. Quant à la moralité … notre époque, dirons-nous, en est moins friande. Le mot ne sent pas bon, depuis quelques décennies. Pétain. L’Eglise. L’Ordre moral. C’est la mal aimée du temps. Toujours suspectée, traitée de haut, ridiculisée et piteuse… 

     On s’étonne donc déjà moins de l’équation : liberté = absence de morale, fût-ce sous forme d’un questionnement.

Parlez d’un au-delà du Bien et du Mal et vous devenez instantanément audible, compréhensible, crédible. Vous êtes dans le coup. Parlez morale et vous tombez dans un trou d’air (l’air du temps) ou dans un trou d’eau (du haut de la barque de Valère) .

Suivre des règles, obéir à une loi … Pouah. C’est bon pour les curés de campagne et les chiens de la police nationale.

     Eh bien, pas d’accord !

     Tout, dans cette apparence de raisonnement (qui aboutit à la question posée), me paraît distordu et faussé.

     Certes, Caligula sur le trône se livre à toutes les contorsions imaginables, à toutes les transgressions imaginables, mais s’agit-il de liberté ?

     Oui, bien sûr. La liberté est partout. Liberté d’un homme – qui devint empereur. Liberté d’une névrose. Liberté d’une époque, d’un système. Une liberté façon Décadence romaine (j’ajoute : façon Décadence du XXème  siècle), assurément. Mais il n’y a pas de liberté au singulier : La Liberté. Il y a trente-six libertés, et quelques autres. Des banales, des sublimes, des timides, des raisonnables, des putrides, des refoulées, etc.

     Celle-là, celle du brave Caligula, sent le rance et la panique, la fin de partie, la dépravation pour esprits très fatigués, pour « âmes mortes ». D’où les mots prêtés par Camus à son Caligula : « Je n’ai pas pris la voie qu’il fallait, je n’aboutis à rien. Ma liberté n’est pas la bonne. » (IV, 14).

En actualisant : je la sens, cette liberté, très mère maquerelle, très fille de Pub et très sœur des stock-options. Du pouvoir. De l’argent facile. Des valeurs au ruisseau. 

     Est-ce que Caligula « devient brusquement la règle », comme l’écrit Valère, ou est-ce que – pas brusquement du tout ! - ce ne serait pas plutôt la règle qui a fini, à travers lui, par devenir folle ? 

     En quoi il y aurait là un lugubre couronnement des licences, des immoralités et des cupidités du temps. Caligula, fleur vénéneuse née d’un fumier dense  et malheureusement fécond. Voir Suétone…

     D’ailleurs, Caligula ne prétend aucunement « incarner la morale », et il ne l’incarne évidemment à aucun degré ! Il dérive, en dément, sur des institutions perverses et à la faveur d’une corruption galopante, dans laquelle il est né et qu’il voit partout. C’est le lait empoisonné qu’il a tété. Ce sont les (contre) modèles qu’il a intériorisés. Il donne son visage hagard et repoussant à toute une société qui a cessé de croire à quoi que ce soit.

     « Toutes les têtes se baissent sur son passage » , écrit Valère – mais c’est qu’elles étaient déjà front au sol !  « Les regards se posent sur lui ». Bien sûr, tout comme les regards de notre société (j’actualise toujours) sont fixés sur les stars d’un showbiz scabreux et d’un personnel politique en pleine pipolisation  (voir l’article d’Aurélie). 

     Autrement dit, en aucune façon , Caligula dans ses débordements ne nous renseigne sur la règle, sur la loi, sur le respect, et surtout pas sur la liberté, telle qu’une raison éclairée peut la concevoir.

     Caligula nous parle d’époques malades, où la perte de tous les repères est le bain quotidien – et c’est vrai qu’il en fait culminer les laxismes et les vices. Quand, dans leurs petites affaires et leurs divertissements, les gens s’abandonnent à la « vulgarité » (qu’on songe au niveau « moral » de TF1 aujourd’hui ! ), et je ne fais ici que reprendre un mot de Valère : « une société décadente rongée par la vulgarité et la maladie », alors voilà ce qu’on récolte au sommet de l’Etat : une vulgarité hypertrophiée et cynique. Une vulgarité devenue mode de gouvernement et spectacle.

     Caligula n’était pas, mais pas du tout, contestataire (Valère : « une forme de contestation »  ). Dans les bras de sa soeurette, il était déjà un triste produit d’époque, un vibrion déjanté.  

     Valère, en revanche, a parfaitement raison de dire que c’est une histoire de haine, et qu’elle est sans issue. La haine était au début ; on la suit pendant et on la retrouve à la fin. C’est logique.

Et justement il s’agirait de penser une liberté neuve, sur laquelle Caligula ne nous apprend rien. Une liberté libérée, en particulier, de la confusion gravissime - toujours intéressée – entre dérèglement et épanouissement, entre transgression et libération. 

     De ce fait, la conclusion de l’article sonne étrangement : Caligula se tue « pour mettre un terme à cette vie qui demandait de la liberté là où il y avait  de la règle ».

     Cette opposition n’est pas acceptable.

     Quelle liberté ? Je n’entrevois que caprice, dévergondage et délire, en tout point conformes à l’air vicié de cette époque. Donc un conformisme.

     Quelle règle ?   Je ne vois que l’absence de règles, cette absence étant le propre des despotismes … ou (suivez mon regard) des oligarchies affairistes et corrompues déguisées en démocraties. 

     En d’autres termes, l’intéressante question : « la liberté est-elle une forme d’amoralité » ne reçoit pas de réponse. Car, au-delà de ce rapprochement de concepts (qui est loin d’aller de soi, je viens de le montrer), un énorme problème subsiste : quels  rapports un élan de libération authentique, en quelque domaine que ce soit, entretient-il avec l’ordre en place et les règles reçues ? Où passe la ligne de démarcation entre l’indiscipline complice du système et la juste désobéissance, qui est originalité, novation et ouvre des possibilités immenses ?

     Très très délicat. 

     Caligula, lui, nous parle d’un désir piégé dès l’origine et qui, précisément, n’est jamais devenu liberté vraie. Ayant « choisi la mauvaise voie » ou, plutôt, n’ayant rien choisi du tout, il n’a eu d’issue à sa passion et à son statut hors norme que dans la démence. La névrose et les tares héritées, jointes à un milieu putrescent, sont allées jusqu’à l’implosion. Nulle libération. Une formidable détermination psychique, au contraire, qui n’a connu ni distance critique, ni altérité dévoilante, ni sublimation créatrice. C’est monnaie courante. De gros déterminismes mènent le monde, et la liberté – les libertés positives – sont le fruit, quant à elles, d’un beau travail sur soi, d’une culture longue et précautionneuse – d’une sagesse et d’un gai savoir.  

     Serge, le 09 janvier 2008

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23 décembre 2007 7 23 /12 /décembre /2007 12:56
(Modeste contribution à la lecture d’un film éblouissant !)
 
La morale est triste - hélas !
 
Dans La nuit nous appartient de James Gray, elle a quelque chose de rigide, d’étriqué, d’un peu minable même.
 
Si le film s’ouvre sur une torride scène de sexe, à string rabattu,et se poursuit sur la plongée triomphante de Bobby Grusinsky (Joaquin Phoenix) dans sa boîte à succès, il nous mène ensuite dans un contre-univers désolant. Là, une musique tonitruante, des corps en folie,une jouissance frénétique. Ici, une salle sinistre où des hommes en uniforme rendent hommage à leurs collègues flics tombés au combat.

            Tout le film repose sur cette opposition atterrante.

Un père-flic, blême, raidi dans son intransigeance, redoutable Commandeur, exige d’un de ses fils ce qu’il a obtenu de l’autre : le sacrifice entier de sa personne à la Loi. Un fils a plié. L’autre se rebelle. Il préfère à ce papa-bâton, le gentil papa russe, tout calme, tout généreux, qui offre, avec la direction de sa boîte, la puissance, l’argent, le plaisir…Et Bobby plonge avec délice dans cet univers facile où le fric, l’alcool, le foutre, la drogue coulent à flot.

            James Gray nous laisse ébahis devant ces deux mondes, dont l’un est l’envers absolu de l’autre. Quand le sacrifice s’accomplit, le héros bascule. Déjà chaviré par la chute du frère, il rompt totalement les amarres dès la mort du père. Mickael Corleone, dans Le parrain de Coppola, avait rejoint la mafia en voyant le père s’écrouler sous les balles. Bobby choisit la police quand le sien rend l’âme.
 
            Le sort du Fils semble être de remplacer le Père ; et c ‘est au Fils le plus éloigné du Père en apparence-le « Fils terrible » - qu’échoit ce Devoir. Dans les deux films, il y perd son individualité, sa liberté, ses convictions. Mickael Corleone, dans Le Parrain 2 devient un sombre héros, impitoyable et glacé. Bobby, de la même façon, semble se « solidifier », se murer dans son acceptation. Pendant que les « Fils dociles » s’écroulent ou quittent le terrain, les « Fils rebelles »adhèrent totalement à un univers mortifère et se sacrifient sans broncher.
 
            Mais au-delà des apparences, la situation de ces deux héros est-elle la même ?
 
Corleone, au nom de la « Famille », sème l’horreur autour de lui et, d’ailleurs, perd les siens : frère, femme, fille…
           
Bobby rejoint un obscur combat contre un univers putride, où, peut-être, il perdra la vie et dont, de toute façon, il ne tirera aucune gloire. Le génie de ce film est de nous confronter à cette absence d’héroïsme triomphant. Le vice est vulgaire, la vertu est humble et cahotante. Pourtant… Le choix du héros est un cheminement ardu, christique, contre la pourriture du fric, et le film se clôt sur les paroles d’amour qu’échangent les deux frères.
 
            Emouvante lueur dans ces ténèbres douloureuses.
 
Un grand film. Un vrai moment de bonheur.             
                                                                                           Josiane Lopez
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15 décembre 2007 6 15 /12 /décembre /2007 10:49
 
...Moralité tombe à l’eau.
 
 
Caligula de Tinto Brass et Bob Guccione
 
 
 
            Le film Caligulavient d’apparaître en DVD sur nos rayonnages. Un vent de scandale accompagne cette sortie, celui qui soufflait déjà avec rage sur le tournage en 1979. Il faut présenter en quelques lignes cette stupéfiante production avant de plonger dans ses tréfonds. Caligula est peut-être avant tout une énigme, un projet d’une audace renversante. C’est d’abord une superproduction au budget colossal et un péplum au casting royal (Peter O’Toole le mémorable Lawrence d’Arabie, Helen Mirren de La Royal Shakespeare Academy). Un signe avant-coureur cependant : l’empereur Caligula sera interprété par un acteur dont le nom avait déjà été associé à un projet sulfureux : Malcolm McDowell, le Alex d’Orange Mécanique.
 
Caligula, par sa taille, par le foisonnement de costumes, de figurants et de décors, n’a rien à envier au Ben-Hur de William Wyler ou aux films fastueux de Cecil B DeMille. Mais à une différence près (et non des moindres), il s’agit de mettre en chantier ce film d’une heure quarante et de mobiliser pendant plusieurs semaines tous les talents du moment pour raconter l’histoire d’un fou, la trajectoire suicidaire d’un empereur tyrannique et paranoïaque. En toile de fond, une société décadente rongée par la vulgarité et la maladie. Voilà l’ambition de ce long-métrage : mettre en scène de la façon la plus spectaculaire qu’il soit un chapitre maudit de l’histoire et retracer avec force le règne bref et sanguinaire de Caligula.  
 
            Mais Caligula est ce genre de film que les gens attendent impatiemment sans en assumer les raisons ni les conséquences. On apprend, alors que le tournage se déroule dans le secret le plus total, que Penthouse, une des grosses pointures dans l’industrie du porno, est mêlé au projet. La traque des journalistes en quête de scoops commence. Ils seront systématiquement repoussés. Caligula sera donc un film attendu mais, à sa sortie, impitoyablement censuré. Il déchaînera les passions, les haines, et deviendra finalement la superproduction la plus scandaleuse de l’histoire du cinéma.
 
Passons à présent à l’analyse.
 
            Comme tout film provocant, Caligula est d’abord très visuel. On sent presque dès la première scène que les réalisateurs cherchent à nous gifler, à nous malmener en nous lançant au visage des images d’une sensualité et d’une crudité surprenante. Le film s’ouvre sur un pré générique où l’on découvre un couple très légèrement vêtu en train de se poursuivre dans une forêt. Les deux jeunes gens finissent en riant par se rejoindre et s’unir. A travers les toges et les robes flottantes, les corps se dévoilent. Les poils pubiens apparaissent, les seins roses et pointus émergent du drapé. La scène est rayonnante et joyeuse. La musique est extrêmement douce. Cependant, le spectateur ressent une gêne. Il se dégage de cette scène idyllique, un étrange sentiment de malaise. Il ignore encore que le couple est incestueux et qu’il s’agit en réalité de Caligula et de sa sœur Drusilla dont il est éperdument amoureux. Toute l’ambiguïté du film est dans cette scène. Les personnages semblent libres et épanouis. Ils exhibent avec allégresse leur corps. Le spectateur ressent cette joie mais il y participe en voyeur. C’est le talent du scénariste Gore Vidal et celui du réalisateur qui est à l’œuvre. Ils distillent avec habileté les éléments qui vont créer le drame et nouent avec le spectateur une relation faussée. Le parti pris est évident. Nous ne serons jamais en osmose totale avec ces personnages car nous sommes pieds et poings liés à la morale. Le couple est alors au-delà puisqu’ils piétinent sans gravité le tabou de l’inceste. Le spectateur attiré par la sensualité des corps se met brusquement à regretter d’être un individu moral. En une scène, Tinto Brass introduit une problématique essentielle : la liberté est-elle une forme d’amoralité ? 
 
            Les scènes suivantes vont approfondir cette brèche. Caligula, après avoir ordonné le meurtre de son grand-père qui régnait en tyran, se révèle de nouveau épris de liberté. Il incarne, mais cette fois à l’échelle politique, une forme de contestation, une remise en cause de la règle. Il n’aura de cesse, une fois empereur, de fragiliser les institutions totalitaires et de traquer les personnalités puissantes qui tirent dans l’ombre les ficelles. Le Sénat est assez rapidement un de ces farouches ennemis. Dans une des scènes les plus mémorables du film, il impose aux femmes de sénateurs de se prostituer. Le rire de Caligula, cruel et pervers, recouvre ainsi une vengeance sociale puisque n’importe qui (riche comme pauvre) peut venir « posséder » la noblesse. L’amant amoral de la première scène était irrémédiablement appelé à se transformer en empereur amoral
 
Ce n’est pourtant pas exactement cette trajectoire qu’il suivra. L’amoralité assumée de Caligula était toujours, pour lui, le garant de sa liberté totale. Il pouvait s’y complaire tant qu’il n’avait pas de responsabilités. Mais lorsqu’il accède au pouvoir, il devient brusquement la règle. Lui qui s’y opposait farouchement se voit incarner la morale. Les têtes se baissent sur son passage, les regards se posent sur lui mais surtout les oreilles attendent des ordres, des conseils de sa part. Le déclin de Caligula commence. Il essaye donc de passer d’une logique individualiste contestataire à une démarche révolutionnaire collective. Caligula commet alors une erreur terrible. Il est persuadé qu’il pourra représenter le pouvoir tout en le niant, incarner la règle tout en la transgressant, demeurer libre tout étant empereur. Son fantasme est si encombrant qu’il change sans s’en apercevoir. De contestataire, il se transforme en tyran. Et comme il hait la règle, il apprend à se haïr lui-même. Il fait exécuter ceux-là même qui le soutiennent et qui lui ont permis d’accéder au pouvoir. L’arrestation de Macron est à ce titre significative. Macron est l’homme qui a assassiné Tibérius pour lui. Une fois au pouvoir, Caligula veut éliminer l’homme qui l’a, d’un certain point de vue et à son insu, précipité dans une impasse. Car pour Caligula il n’y a pas d’issue. Plus les gens l’aident et plus ils le font souffrir. Plus ils le soutiennent et plus il les hait.
 
Le coup fatal lui est porté lorsqu’il assiste impuissant à la mort de sa sœur Drusilla. Elle était ce qu’il avait fait de plus audacieux et de plus pur : rester moral dans l’amoralité, faire de cet inceste une véritable histoire d’amour. Drusilla morte, Caligula se retrouve confronté à lui-même. Il n’est plus qu’un tyran qui déteste la règle, un empereur qui déteste l’empire, un homme puissant qui ne se sait que faire du pouvoir. Il n’a plus qu’une solution : la folie. Il exige de ses soldats qu’ils se déshabillent et, épée à la main, il les envoie charger dans la mer. Derrière cet acte dément, demeurent encore sa haine et son mépris pour les hommes qui marchent au pas. Mais il sait que, jusqu’à sa mort, il sera responsable de ces esclaves.
 
            Lorsqu’un homme évolue dans un milieu qu’il abhorre, occupe une fonction qui le ronge et dirige une humanité qu’il méprise, il est appelé à mourir. L’épisode final, violent et brutal, met en scène son assassinat commandité par les sénateurs. Mais il s’enfonce lui-même l’épée dans le corps pour mettre un terme à cette vie qui demandait de la liberté là où il y avait de la règle. Caligula est devenu fou parce qu’il n’a pas résisté à la tentation de se creuser une place dans un monde qui ne lui correspondait plus. Caligula était d’un autre temps. Un homme plongé dans l’absurdité du monde et qui n’a pas trouvé de solution.

Valère Trocquenet   
  
 
 
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5 décembre 2007 3 05 /12 /décembre /2007 17:05
 
American gangster de Ridley Scott
 
 
 
 
Certes, le dernier film de Ridley Scott vient après le Parrain de Coppola, après les Affranchis de Scorsese, après Scarface de De Palma. Certes, le genre a été exploité et surexploité. Certes, le schéma même du film (parcours alterné entre un flic égaré et un malfrat serein) est déjà celui de Heat de Michael Mann. Mais il y a une profonde différence entre ces « modèles », ces « classiques » dont les cinéphiles reconnaissent aisément la puissance et l’audace. Nous pourrions même parler de rupture tant le message de Scott dans American gangster est résolument nouveau.
 
Le film de gangster a toujours été déterministe, le film de Scott est volontariste. Je m’explique.
 
Le film de gangster était, depuis son origine, une revanche des pauvres et des opprimés sur le système capitaliste. Une revanche et non une révolution ni un dépassement. Il s’agissait seulement (ce qui est déjà une victoire) d’être calife à la place du calife ou plutôt de traiter à arme égale avec les puissants de ce monde lorsqu’on était cubain, italien ou noir sur le sol américain. Vito Corleone, incarné avec la maestria de Brando, est l’image même du petit Sicilien qui, après avoir débarqué à Ellis Island, est confronté à l’intolérance des natifs américains et à l’injustice. Les films de gangsters se sont donc toujours attaqué à la morale bien sûr : dans cette société inhumaine, les opprimés ne peuvent faire entendre leur voix qu’en prenant les armes. Le premier meurtre de Vito Corleone dans Le Parrain II est à ce titre éloquent : il tue d’une balle de revolver un parrain local qui terrorise les commerçants de son propre quartier. Il a alors une vingtaine d’années et il est employé dans une petite épicerie régulièrement rackettée par ce malfrat. Le premier crime de Corleone, celui là-même qui l’entraînera dans la spirale de la violence et du grand banditisme, était en réalité un acte héroïque. Mais Coppola ne nous le révèle que dans la deuxième partie, après nous l’avoir montré responsable des meurtres les plus atroces dans la pénombre de son bureau. Tout le pessimisme de Coppola est dans cette scène. Les héros se transforment à leur tour en bourreaux car seuls les bourreaux en puissance peuvent lutter contre les bourreaux.
 
Voilà le réel message, sombre et angoissant, des films des années 70. Le gangster est le fruit d’une fatalité, d’un conditionnement à la violence et à la haine. Il n’est pas un progrès, il finit d’ailleurs toujours par sombrer, menacé sans cesse par les balles des jeunes opprimés dont la rage est prête à éclater et qui attendent leur tour. La fin de L’Impasse, l’un des films les plus aboutis de De Palma en est une parfaite illustration. Benny Blanco, le jeune homme du Bronx, assassine lâchement le vieux Carlito Brigante sur le quai d’une gare. C’est tout le système capitaliste qui est à l’œuvre dans cette scène. L’humain n’est pas une valeur et lorsque le corps vieillit et s’épuise, on est remplacé et bien souvent de force. C’est ce qu’exprime le regard fatigué d’Al Pacino avant de mourir. Il sait qu’il a été broyé par le système. Leader toute sa vie, il n’était en fait qu’une victime, un maillon que l’on remplace dans la grande chaîne du capital.
 
La première partie d’American gangster est donc à ce titre une phase de reconnaissance. Le spectateur retrouve les codes du Milieu qu’on lui expose avec brio, il retrouve l’ascension du petit noir de Harlem qui attend sa revanche, il retrouve le personnage du flic entêté et solitaire inauguré par Gene Hackman dans French Connection. Cette première partie est celle de la révérence aux modèles déterministes. Les personnages ont des rôles que nous connaissons, occupent une fonction qui ne nous surprend pas. Le conditionnement est roi. Chaque individu, qu’il soit flic ou gangster, se laisse porter par son code, par son milieu. Il n’y a pas de flottement dans la tête de Denzel Washington ni dans celle de Russel Crowe. Le noir sait qu’il accède au Pouvoir, le blanc sait qu’il incarne la Loi. Ou du moins doit-il l’apprendre. Une phase importante dans l’évolution de Russell Crowe est celle du tribunal où il renonce à la garde de son fils. L’individu se plie enfin tout à fait à la règle. Il a été un père absent et un mari libertin, il ne peut prétendre à la victoire. Il doit s’incliner. Comme Denzel Washington de son côté. Il faut aussi se plier à la règle du tueur. Il faut tuer. La scène du meurtre en pleine rue est à ce titre significative. Le gangster, sans émotion, accomplit son devoir machinalement. Il quitte la table où il était en compagnie de ses frères, sort du bistrot et va exécuter froidement son principal rival. Il revient paisiblement terminer son repas. Personne n’est libre. Si le film de Scott s’arrêtait à cette première partie, nous pourrions affirmer qu’il n’apporte rien au genre ni à l’histoire du cinéma.
 
Mais justement le film se poursuit.
 
Et c’est dans la deuxième phase, la plus belle, que l’originalité du propos prend toute son ampleur. Lorsqu’on a pris la peine de nous montrer, avec un tel soin et un tel réalisme, la tyrannie des codes, il y a deux façons d’achever son histoire :
 
L’affrontement, avec une victoire franche d’un des deux côtés (le flic gagne et le gangster meurt ou bien le gangster gagne et le flic est humilié) et on se révèle une fois de plus déterministe.
 
 L’osmose, c’est-à-dire l’option la plus courageuse qu’il soit, où tous les masques tombent et les codes volent en éclats, où brusquement le flic et le gangster se découvrent des affinités et renoncent à leur rôle.
 
Michael Mann, dans Heat, avait déjà opté pour la seconde solution mais à la dernière minute. Deux mains qui s’étreignent juste avant la séparation. Celle du gangster agonisant et celle du flic, triste d’avoir vaincu. Mais le film s’achevait sur cette image tragique. Les rôles les avaient opposés alors qu’humainement ils étaient très proches. Le masque était tombé mais trop tard. Le flic avait tiré sur l’homme qu’il respectait. Michael Mann refusait de sortir de la logique déterministe. Le rôle que la société nous a donné nous colle à la peau jusqu’au bout. C’est ce qui fait la beauté de son cinéma. Michael Mann est certainement notre plus grand tragédien.
 
Ridley Scott, quant à lui, choisit de dépasser la tragédie et nous livre dans une des plus belles scènes du film, celle de l’interrogatoire final qui réunit le flic et le gangster, le message le plus inattendu mais le plus optimiste aussi. Il est possible de dépasser les codes, de sortir du système des oppositions et de se retrouver enfin entre humains. Après deux heures de pressions et de frustrations (le gangster devait surveiller son costume, son langage, le flic devait se justifier devant ses collègues) le jeu infernal du gendarme et du voleur est enfin terminé. Les individus retrouvent leur humour, leur intelligence, et s’affranchissent de leur condition qui leur collait à la peau. American gangster est en réalité la redécouverte de l’humain derrière les masques. Le spectateur, en osmose avec chacune des images, est soudain parcouru d’un frisson. Il vient de penser aux autres films de gangsters qui lui rappelaient le tragique et la division des êtres. L’interrogatoire final donne à méditer. Et si nous avions, tous, ce visage souriant et ce regard complice, si enfin nous nous débarrassions de nos masques et redevenions des hommes libres.                     
 
 
                                                                                                         Valère Trocquenet
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