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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 14:19


Se plonger dans la presse de ces deux dernières semaines revenait ni plus ni moins qu'à prendre un bain de boue. La boue où, on le sait, les « cochons » aiment à se vautrer1. Quelques « informations » prises au hasard – avant qu'on s'explique sur l'emploi de ces guillemets :

  • On apprend que Christine Boutin percevait 9.500 euros chaque mois pour rédiger un rapport intitulé : « Mondialisation et justice sociale ». Emoluments qui, s'ajoutant à une retraite parlementaire et à son salaire de conseillère générale des Yvelines, portaient les revenus de cette pieuse dame à 17.500 euros nets mensuels.

  • La même Christine Boutin, sur le plateau d'un journal télévisé le 10 juin, invoque pour sa défense les cumuls d'indemnités et de retraites au sein d'instances supposées incarner la sagesse républicaine : le Conseil économique et social, le Conseil Constitutionnel – où un certain Jacques Chirac, siégeant de droit en tant qu'ancien Président de la République, déclare des revenus cumulés de 34.000 euros mensuels...

  • Rama Yade, secrétaire d'Etat aux sports, rappelle sur Radio J les footballeurs de l'équipe de France à la « décence », dénonçant les conditions somptuaires d'hébergement des sportifs : 589 euros la nuit au Pezula. Mais la même Rama Yade avait réservé pour son propre déplacement en Afrique du Sud des chambres au Table Bay, à Georgetown : 667 euros pour la « Junior suite » de la championne de l'éthique, et cinq autres chambres à 340 euros la nuit pour son « staff »...

  • Christian Estrosi, cumulard notoire (ministre de l'industrie, président de Nice-Côte d'Azur, maire de Nice), qualifie de « soupente » l'appartement de 70m2 gracieusement mis à sa disposition dans un hôtel particulier parisien. Nadine Morano, sous-secrétaire d'Etat chargée de la famille, déclare quant à elle : « Si les préfets et les sous-préfets venaient chez moi, ils pleureraient ! ». Le « chez elle » en question étant un 110m2 dans le quartier très mal famé de l'Assemblée nationale...

  • Christian Blanc, secrétaire d'Etat au Développement de la région Capitale (le fameux « Grand Paris ») s'est fait payer en un an par Matignon pour 12.000 euros de cigares (havanes grand standing à 12€ l'unité en moyenne, et d'autres, à 6€, pour ses visiteurs...).

On va s'arrêter là, assez arbitrairement... La liste est interminable. Et ce n'est évidemment pas elle qui nous intéresse ici. Une fois encore : ces « informations » circulent partout. Plus personne n'ignore rien du train de vie scandaleux qui se mène dans la sphère « politique » – quel que soit le niveau, municipal, cantonal, régional ou national, où l'on se situe.

Alors pourquoi des guillemets ?

Contrairement aux apparences, les éléments de cette liste ne sont pas des « informations politiques », et ce pour une bonne raison, c'est qu'on ne les interprète pas politiquement. En tant que telles, ces « informations » relèvent des faits divers– autant dire qu'elles ne sont même pas des informationsau sens strict du terme. Ce qui détermine le caractère informatifd'un énoncé, ce n'est pas seulement l'intention de celui qui l'émet, c'est aussi l'appréciation de celui qui le reçoit. En fait, les deux phénomènes se conjoignent dans un processus que des linguistes appellent co-énonciation2. Si je dis : « Les journées durent 24 heures », je n'énonce pas une information. J'émets un truisme. L'informationau sens strict ne se définit que par rapport à la valeur informativeque lui confèrent son énonciateur etson destinataire. L'information n'est jamais neutre – non pas tant en ce sens qu'elle témoignerait forcément de la subjectivité de celui qui l'énonce (ne serait-ce que parce qu'il l'a choisie, parmi quantité de faits dont l'existence lui est connue) : cela, c'est encore un truisme. Si l'information n'est jamais neutre, c'est qu'elle s'inscrit dans un échange de valeurs– et qu'elle est en réalité toujours un acte.

Informer, c'est agir.

Or, tous ces faitsqui nous sont relatés dans les journaux, à la télévision ou à la radio restent à proprement parler lettres mortes. Il ne s'agit pas ici de dénoncer « ces pourris qui nous gouvernent ». Cela, c'est un peu court. C'est même bien pis : une erreur de perspective. Les « gouvernants » sont beaucoup moins en question que les institutions.

Transformer ces faitsen véritables informations consisterait, d'abord, à méditer sur la possibilité qu'ont ceux qui les commettent, non pas de les nier, mais de les justifier. Les propos de Rama Yade relèvent, pour le Président de la république, du « populisme ambiant », comme il l'a déclaré le 9 juin en conseil des ministres3. Christine Boutin, est « une femme honnête, et une femme sérieuse », si l'on en croit Eric Woerth dans son allocution télévisée, parce que dès que la nouvelle s'est répandue, elle a aussitôt renoncé à son indemnité... François Fillon, qui on le sait, est « à la tête d'un Etat (...) en situation de faillite sur le plan financier »4, et qui nous annonce qu'il va falloir « se serrer la ceinture » pour faire face à la Crise, a donné son propre bilan de l'affaire Boutin à ses ministres le 11 juin : « On en arrive à des trucs complètement cons, jusqu'à se demander si les ministres doivent baisser leurs salaires ! Maintenant, ça suffit ! »5

Au coeur de ces pratiques qu'ils jugent eux-mêmes, dans certains de leurs discours, « indécentes », ces dirigeants politiques se sentent donc investis d'une légitimité. D'où la tirent-ils ? Il faut dire à leur décharge qu'ils n'ont pas le sentiment d'être des gens particulièrement compétents6. Ils savent ce qu'ils doivent aux techniciens qui les entourent, et qui rédigent pour eux rapports, notes, fiches, discours, etc. Cette légitimité, ils la tirent... de leur élection. C'est ce que François Hollande a benoîtement déclaré à propos des velléités de répression du cumul des mandats au sein du Parti socialiste : « Je ne supporte pas ce discours où on parle de barons, de notables, de privilégiés. D'où tiennent-ils leur légitimité ? De leurs électeurs, qui ne se sont pas trompés ! »7

Un « électeur » sur deux ne va plus voter. Parfois davantage. Le Président de la République a qualifié de « succès »des élections européennes où les listes de son parti avaient, de fait, reçu le soutien de 11% des électeurs... soit d'un citoyen sur dix !

Le fait est qu'il n'y a pas de sujet politique en France (pas plus au reste que dans les autres « démocraties » occidentales). Et il faut entendre ici le mot sujetdans toutes ses significations. Il n'y a pas de peupleau sens politique du terme. Donc, personne pour faire de ces faits ahurissants des informations, c'est-à-dire un plan d'action. Personne pour s'étonner qu'on appelle « démocratie » un régime où le seul pouvoir du citoyen non élu – appartenant à ce qu'il est convenu d'appeler la « société civile » – consiste à pouvoir voter pour des gens qui avaient culturellement, économiquement et socialement les moyens de se présenter à leurs suffrages8...

Pourquoi, dans un pays comme la France, avec le niveau d'instruction de la population, n'est-il pas possible de mettre en place une assemblée populaire souveraine, dont les membres pourraient être convoqués par sessions au tirage au sort (sur le modèle des jurys d'assises) ? Rétorque-t-on que ces vulgaires membres de la « société civile » ne connaîtraient rien aux dossiers ? Mais que seraient nos gouvernants sans leurs conseillers, sans les experts qui voient, dans les ministères, défiler les ministres et les « réformes », et perdurer les problèmes ? On a vu en 2007 deux candidats au second tour des élections présidentielles ferrailler à coups de notions fausses et de chiffres erronés... Leur « légitimité » n'en a pas pour autant été remise en cause. De toute façon, il fallait bien que l'un des deux fût élu... Ces mêmes « conseillers » de nos princes pourraient devenir les conseillers du peuple, et rédiger des notes à destination des citoyens souverains. L'expérience a montré, en 2005, lors du referendum sur le Traité Constitutionnel Européenque, quand on lui en donne la possibilité, le citoyen « de base » sait se documenter sur un sujet, et juger en connaissance de cause. Et puis après tout, il n'en aurait pas le choix dans une démocratie bien entendue, où la politique, doit-on le rappeler ? ne peut pas être le métierde quelques-uns, mais le devoirde tous...

Revenons-en à ces « faits » dont nous avons dressé une liste, et résumons-les à leur formule générale : on dit que des genscommettent des faits de corruption dans le cadre de leur fonction, et qu'ils n'en éprouvent aucune honte.Mais qui le dit, à qui ? Et de qui parle-t-on ? Ces énoncés sont en réalité, dans leur énonciation même, des énigmes au sens où Descartes entend ce mot dans ses Règles pour la direction de l'esprit: des énoncés dont au moins l'un des termes est de référence obscure9. Qui ? Àqui ? À propos de qui ?C'est à ces questions que nous tenterons de répondre pour finir.

  • Dans ces « informations », qui parle ? Étonnamment, ceux-là mêmes dont on parle. Ces « informations » révèlent en réalité un cercle vicieux. L'affaire Boutin est à cet égard exemplaire. À qui profite « le crime » ? Les 9.500 euros mensuels profitaient à Boutin (et/ou à son parti politique), mais la révélation des 9.500 euros pourrait bien profiter à ceux qui souhaitent voir la « droite » se présenter en front uni aux prochaines élections présidentielles, et écarter une candidate potentielle... Boutin accuse Chirac, Fillon accuse Boutin, Rama Yade accuse les footballeurs, Sarkozy accuse Rama Yade... Règlements de comptes dans les châteaux. Les médias servent de courroie de transmission. Ceux qui parlent, et ceux dont on parle sont donc bel et bien les mêmes : ceux qui, en France, détiennent le pouvoir.

  • À qui parle-t-on ? À des citoyens ? En réalité, des gens privés de tout pouvoir politique. Les destinataires de ces « informations » sont utilisés deux fois : d'abord on vole leur argent, et puis on les transforme en spectateurs impuissants de règlements de comptes au sommet. De cette impuissance, force est cependant de constater que les « citoyens » sont complices : activement, par le vote qu'ils continuent, pour la moitié d'entre eux, d'exprimer en faveur des membres de la « classe politique »10 - passivement, par l'abstention.

  • In fine, on comprend que ces « informations » sont des arbres qui cachent la forêt. Les « abus de biens publics » recouvrent des « abus de pouvoir ». Ce qui n'est pas dénoncé, c'est le système politique dans lequel de pareilles dérives sont non seulement possibles mais, on l'a vu, justifiables ! On veut nous faire croire qu'il s'agit de questions de personnes. Ou, pire encore, d'un phénomène de corruption inhérent au « pouvoir politique » en général – une sorte de fléau atmosphérique, une fatalité. Or, il ne s'agit ni du « pouvoir politique en général » (expression qui a aussi peu de sens que les « pieds » de l'énigme du sphinx), ni de la qualité morale de certains gouvernants. Il s'agit en réalité d'une certaine forme du pouvoir politique. Ces « informations », par leur existence autant que par leur contenu, nous informent avant tout d'une chose : c'est que le régime dans lequel nous vivons n'est pas une démocratie, mais une oligarchie.

Florent Trocquenet

 

1Voir « La cochonnerie comme concept », feuilleton théorique, sur Clair-Obscur.

2La notion a été forgée par le linguiste Antoine Culioli. L'idée est que le destinataire d'un énoncé (qu'A. Culioli désigne par le terme de co-énonciateur), par sa présence, ses attentes, ses représentations et ses valeurs, éventuellement même par ses réactions, participe pleinement à son énonciation.

3Voir Le Canard enchaîné du 16/06/2010.

4Déclaration du 21/09/2007.

5Voir l'édition citée du Canard.

6Un ministre a d'ailleurs déclaré au Canard à propos du rapport Boutin: « Ça pue le rapport de complaisance. C'est un rapport du style de celui de Xavière Tibéri. Mais Boutin ne fera sans doute pas de fautes d'orthographe ! Avec mes collègues, on est quelques-uns à se dire qu'il y a beaucoup de gens dans la haute administration qui sont capables de pondre de tels rapports. Il y a même un machin auprès du Premier ministre, le Centre d'analyse stratégique, qui a été mis en place pour ce genre de trucs. » (Ibid.)

7Le Figaro du 09/06/2010.

8Dans l'interview qu'elle a donné au Parisien le 10/06, Christine Boutin a déclaré que l'essentiel de ses indemnités de rapporteuse allait dans les caisses de son parti (le Parti chrétien-démocrate). La conseillère générale des Yvelines voulait sans doute prouver son désintéressement... Elle confirmait qu'occuper des postes politiques aide à continuer d'en occuper. Quand un parti voit certains de ses membres élus, il voit aussi souvent ses caisses s'emplir... et grandir ses chances de faire élire ses membres.

9Règles pour la direction de l'esprit, règle treizième. Descartes donne notamment l'exemple de l'énigme du sphinx, « sur l’animal qui au commencement est quadrupède, puis bipède, et enfin marche sur trois pieds », et où l'énigme réside dans le mot pied, qui désigne à la fois les pieds, les mains, et l'extrémité d'un bâton.

10On s'expliquera dans un article à paraître dans Clair-Obscur sur l'emploi de cette expression.

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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 16:26

Dire que les attentats de 2001 sont le fruit d’un complot (an inside job) est une chose et l’on peut comprendre que le « bon » journaliste manque de preuves et de documents officiels pour oser aller à l’encontre de la thèse défendue par nos gouvernements. Mais ne pas exiger de contre-enquête ni même oser douter en est une autre.

 

La toile est couverte d’internautes qui « choisissent » leur camp. On se croirait en période électorale. Les uns traitent les autres de réac, les autres traitent les uns de menteurs et bien entendu, personne ne parle de ce qui est important. D’ailleurs, quelles sont les questions importantes ?

 

  1. Avons-nous des preuves qu’un avion s’est crashé sur le pentagone ?
  2. Les présumés terroristes sont-ils toujours en vie ?
  3. Comment les tours jumelles auraient-elles pu s’effondrer si vite sans explosifs ?
  4. Comment peut-on passer un appel téléphonique à une telle altitude ?
  5. Est-ce bien Ben Laden sur la video ?
  6. Pourquoi le cours de American Airlines s’est-il envolé les 9 et 10 Septembre 2001 ?
  7. Pourquoi les boites noires des avions n’ont-elles pas été rendues par la CIA ?
  8. Pourquoi les videos de l’hôtel Sheraton en face du Pentagon ont-elles été saisies ?

 

Afin que la lumière puisse un jour être faite sur cette sombre affaire et que nos futurs enseignants puissent faire leur cours sans être rongés par le doute, il faudrait que le climat s’apaise. Il faudrait que l’on cesse de dénigrer les partisans de l’un des deux camps sans une bonne connaissance du dossier. Il faudrait que l’on soutienne ceux qui s’attachent objectivement à éclaircir un des points. Il faudrait enfin que les médias et les hommes politiques aient le courage de se pencher sur la question plutôt que sur nos vachettes porte de Versailles.

 

Personnellement, je suis ingénieur et j’ai toujours eu des doutes sur l’effondrement des tours et sur les appels téléphoniques. Ce n’était jamais arrivé dans l’histoire et les probabilités d’occurence me semblaient minces. M’étonnant de constater tant d’erreurs dans les médias et sur la toile, j’ai longuement parcouru les dossiers à la recherche d’un article objectif sur les façons de raisonner des prétendus experts du crash. Je l’ai trouvé : 9/11 and Probability Theory  ; il montre que les 6 « preuves » officielles ne reposent en vérité que sur un seul postulat hautement discutable (la chaleur aurait « brûlé » le revêtement anti-feu des structures entrainant tout le reste) alors que les preuves alternatives, au nombre de 10 sont toutes indépendantes et 5 au moins me semblent indiscutables.

 

D’autres sites proposent des pistes de réflexion intéressantes ; vous les trouverez en fin d’article.

 

Je finirai en disant que l’Eglise a demandé à Galillée de se rétracter non pas parce qu’elle refusait la rotation de la terre mais parce qu’elle avait peur de la réaction de ses oyes.

 On peut ouvrir les pronostics sur le temps qu’il faudra avant qu’une contre-enquête soit officiellement menée (sur ce qu’il reste comme preuves) et, le cas échéant, avant que certains états fassent leur mea culpa…

 10 ans, 20 ans… un siècle ? A l’heure de l’internet et de la mondialisation, cela ne dépend - plus que jamais - que de nous.

 

Sylvain Bineau

 

La version officielle :

http://govinfo.library.unt.edu/911/report/index.htm

 

et les autres :

http://www.911truth.org/

http://www.journalof911studies.com/

http://www.reopen911.info/11-septembre/le-gouvernement-bush-s-est-oppose-a-ce-qu-une-enquete-ait-lieu-sur-les-attentats-du-11-septembre/

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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 14:50

La Corruption ordinaire

 

Ce dernier cas est incontestablement le plus riche, si l’on peut dire. Il est le prototype des phénomènes majeurs de la Corruption ordinaire. Laquelle se nourrit d’une pelote embrouillée de sentiments peu recommandables qui nous viennent du fond des âges : peurs, suspicions, rapacité, vanité, envie, etc. Chaque fois, c’est le même schéma qui prédomine : le moi se vit coupé des autres, et, en se vivant isolé, il se vit en situation d’adversité. Il agresse pour devancer une agression. Ou il accepte d’emblée les humiliations pour s’épargner une agression. Ou il se range tout de suite dans le camp du plus fort pour être seulement spectateur de l’agression. Et, la plupart du temps, il essaye de monnayer son ralliement : ainsi pense-t-il se constituer une petite citadelle au pied de la grande. Il peut même – fantasmes fréquents – se rêver co-agresseur, alors qu’il n’est qu’une pâle copie, un domestique du vrai prédateur.

 

Ce sont toutes les figures, chacune très laide à sa façon, de l’ego en état de siège. On pourrait brosser le panorama, la phénoménologie de cette imbrication maligne (comme il y a des tumeurs malignes avec métastases). Ce serait le tableau de l’égoïsme. Il explique et conditionne nos sociétés. C’est le substrat de la corruption ordinaire. Pas celle qui sévit à titre exceptionnel et donne lieu à des indignations scandalisées, quand les « affaires »éclatent. S’il n’y avait que cette grosse artillerie de la corruption, égoïsme aussi, mais primaire, contrainte à la clandestinité (chez nous en tout cas), on pourrait aisément la pointer du doigt et la stigmatiser. Mais il y a l’autre, diffuse, reçue, discrète et officielle tout à la fois. Celui qui la met en œuvre et en bénéficie a à peine conscience de mal faire ; il fait ce qu’on lui dit ou ce qui se fait partout. C’est « l’innocent aux mains pleines ».

 

Survol de la rapine tranquille

 

Tapons au hasard dans la masse des informations qui nous passent sous le nez. Ceci, par exemple :

« Jack Lang à New York, comme ambassadeur, représentant permanent de la France au Conseil de Sécurité des Nations unies ? ‘Une affabulation’, selon l’intéressé. C’est pourtant bien début janvier que Nicolas Sarkozy lui a fait cette proposition alléchante, dont il aurait préféré qu’elle soit tenue secrète jusqu’à ce qu’il ait pris sa décision définitive. »

 

Un peu plus loin dans le même petit article (N.O. 22-28 janv. 09):

 

  « Le président distribue désormais des missions, propose des postes non ministériels, promeut dans l’administration des personnalités venues des rangs de la gauche. »

           

Sympa, non ? Certains appellent ça « l’ouverture ». Ouais. On sent que le peuple de gauche est bien représenté.

 

            Toujours en passant et au hasard, cet agréable coup d’œil sur les mœurs financières :

 

« Chez Valeo, c’est un autre banquier, Georges Pauget, qui préside le comité des rémunérations. C’est ce comité qui a avalisé les indemnités de départ du PDG, Thierry Morin (parachute doré de 3,2 millions d’euros et retraite chapeau de plusieurs centaines de milliers d’euros par an). Georges Pauget préside le Crédit agricole, la maison mère de Cheuvreux où les bonus ont été si généreusement distribués (51 millions à se partager entre traders). »

 

            « Bref, poursuit l’article, rien n’a changé. ‘On continue de se faire des cadeaux entre amis comme au bon vieux temps’, s’insurge encore Sébastien Busiris. Ces cadeaux sont d’autant plus indécents que toutes ces entreprises sont peu ou prou sous perfusion d’argent public. » (Marianne, 28 mars-3 avril 09)

 

 

Survol de la rapine (suite)

 

Rapide coup de projecteur sur la Guadeloupe :

 

«En débarquant sur l’île,(…) Yves Jégo, ministre de l’Outre-Mer , a écarquillé les yeux devant l’ampleur de la catastrophe. Injustices, abus, monopoles, marché débridé, profits injustifiés…Yves Jégo, technocrate mais honnête homme, a découvert que la caste des grands békés, les Blancs créoles, a mis l’économie de l’île en coupe réglée. (…) une poignée de grandes familles blanches, 1% de la population, contrôlent 40 % de l’économie des Antilles. »

                                                                                                              (N.O. – 19-25 fév. 09)

Le Ministre de l’Outre-Mer ne savait pas … Ils sont rigolos au Nouvel Obs.

 

Et le « rétro-pantouflage », vous connaissez ? On peut lire ceci aux mêmes sources (bien renseignées) : ce sont « des hauts fonctionnaires qui ont fait leurs armes dans les cabinets ministériels, avant de pantoufler dans le privé. Une fois fortune faite, ils sont revenus  servir l’Etat aux côtés de Nicolas Sarkozy. Mais en échange de leur « sacrifice » financier, ils espèrent bien que la République les remerciera par un poste d’envergure. »

 

            C’était à propos de François Pérol (avant d’être secrétaire général adjoint de l’Elysée, il occupait, nous dit-on, « des fonctions lucratives de banquier d’affaires chez Rothschild »), mais il va de soi que ce très beau mécanisme, le rétro-pantouflage, n’a pas attendu Sarkozy pour tourner à plein régime. A noter qu’on appelle ça « servir l’Etat ». Ça pourrait porter d’autres noms, moins huppés…

 

            En poursuivant notre balade journalistique, on apprend, dans un article consacré à une plus grosse affaire, que Julien Dray avait (qu’il a ?) de « confortables émoluments ». En effet, pour deux mandats (député et conseiller régional) il perçoit plus de 15 000 euros par mois. Pas mal. On se dit que la moralité républicaine est en de bonnes mains. 

 

            Presque rien tout ça. Des bricoles qui donnent simplement une idée de la manière dont le Système achète, récompense, sélectionne son personnel au-delà de tous les clivages de surface  et perdure en fructifiant. C’est tout un monde qui se serre les coudes, se connaît bien, échange la rhubarbe et le séné, fait mine de s’opposer (il est vrai que la concurrence est vive : les très bonnes places ne sont pas en nombre infini), mais prélève en choeur sur le gros de la population – et c’est bien l’essentiel - de quoi vivre en nababs. Avec beaucoup de belles montres, à gauche comme à droite, allez savoir pourquoi. C’est le côté gosse des parvenus. 

Serge Trocquenet 
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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 10:12

Tectonique des classes

 

Alors ne soyons pas étonnés si les choses semblent ne pas bouger. Comme les continents, ça glisse lentement. Ca bouge, mais dans une extrême confusion. Et, quand une tactique a été épuisée, une autre est mise en œuvre instantanément. L’élection d’un « omniprésident », d’un « hyperprésident », montre que le Système a fort à faire : il y a brèche sur brèche à colmater. Il faut un « agité du bocal » pour monter à tous les créneaux en même temps. Il n’est pas parfait, pensent les nantis, trop agité précisément, doté d’un ego surgonflé (jusqu’à épouser une figure du showbiz), mais enfin,  il assure, il sait tenir tous les langages à la fois. Or, c’est justement de brouillage que la fortune a le plus grand besoin en ce moment, en ce moment où le dogme libéral manifeste sa puissance de nuisance et son incommensurable bêtise. On convoque donc les pyromanes (l’homme du Fouquet’s) pour jouer les pompiers ! Ce sont les petites bouffonneries de l’Histoire.

 

Les profiteurs, les amoraux vont « moraliser le capitalisme » et lutter contre les paradis fiscaux (où se cachent 5 à 6000 milliards de dollars, selon l’OCDE) ! On est tout de suite convaincu ! 

Enorme mobilisation sur le front du baratin. Il y fallait rien moins qu’un spécialiste du verbe, un avocat, et, pour plus de sûreté, un avocat d’affaires.

 

Que faut-il retenir de tout cela ? Justement ce fait patent : le besoin de frénésie et de gommage des contours. Il faut plus qu’un Giscard ou un Chirac pour répondre au bouillonnement social et faire passer la pilule. Il faut un personnage qui ait de la gouaille, un côté « je rentre dedans ». Quelqu’un dont la trajectoire politique soit aussi une fringale personnelle bien visible, pour que les ambiguïtés du désir puissent culminer et distiller leur fièvre propre, qui paraît transcender les classes. C’est toute la théorie du « bonapartisme » élaborée par Marx.

 

 Le spectacle  doit être de grande qualité, intense, constamment renouvelé. De ce divertissement naît la plus efficace des diversions. Peu importe que ledit personnage accumule les contradictions, blanc un jour, noir le lendemain. Où en est le « pouvoir d’achat » dont il était « le président » ?  En attendant, il occupe la scène. De sa rhétorique infatigable et de ses acrobaties, il couvre les échecs et les incohérences. Il donne l’illusion de l’énergie et de l’innovation au cœur même de la pire banalité politique : sauver les (beaux) meubles de la Richesse et du Privilège, en ponctionnant une fois de plus le peuple et les classes moyennes.

 

Une distinction fondamentale

 

 Le petit Bonaparte dispose, pour faire tourner ce théâtre d’ombres, d’atouts puissants dans le corps de la société. C’est ici qu’on retrouve la pyramide des connivences. Et c’est ici qu’il faut faire la distinction entre Corruption vulgaire et ce qu’on pourrait appeler Corruption ordinaire – ordinaire tant elle épouse les méandres et les nuances du fonctionnement social.

 

Orwell présente rapidement quelques alliés de la Cochonnerie en marche. C’est, par exemple, le corbeau Moïse, qui était déjà le « chouchou de Mr Jones », le propriétaire détrôné. « A l’en croire, il existait un pays mystérieux, dit Montagne de Sucrecandi, où tous les animaux vivaient après la mort.(…) C’était tous les jours dimanche, dans ce séjour. » On l’a compris, c’est la dépolitisation par l’idée religieuse : ça ne va pas ici, mais ça ira mieux plus tard. Principe de résignation et d’hétéronomie : une volonté, supérieure bien sûr, règle le sort des humains. Attendre. Se désintéresser des affaires du « siècle ». « Qu’un monde meilleur dût exister quelque part, cela n’est-il pas équitable et juste ? »

 

Mais c’est aussi Lubie, la jument blanche, qui est surtout soucieuse de rubans et de séduction. Principe de narcissisme et d’hyperconsommation. Ce sont encore les chiens, dont la soumission est cultivée pour devenir force répressive. C’est l’éternel Brille-Babil, qui met bien volontiers ses talents intellectuels au service de l’ordre en place. « Pour le pouvoir, dit le romancier Alaa El Aswany, l’intellectuel en sait toujours trop. Il est donc soit quelqu’un à corrompre, soit un ennemi à neutraliser. En Egypte, le régime a su couper les ailes et les griffes d’une bonne partie des intellectuels, qui sont devenus dociles. » (Nouv. Obs, 12-18 mars 2009)  Mots terribles : « qui sont devenus dociles ».

 

[à suivre]

Serge Trocquenet 

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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 11:22

Le moteur de nos sociétés

 

Mais, quels que soient les difficultés, les aveuglements, les diversions, qui peut douter que la vieille revendication démocratique aille infatigablement son chemin ? Depuis des siècles, elle est « en travail », elle sème des utopies, elle jette ses hypothèses au sein du grand laboratoire humain, elle suscite des jacqueries, des révoltes, des révolutions, elle a ses héros et ses martyrs. Elle produit des avancées auparavant inimaginables. Elle affine ses concepts, à travers expériences et impasses. Voyez ce qui se publie en librairie : c'est une marée. Qui pourrait nier cela ?

 

Si cette aspiration à une égalité réelle n'était pas la matière même des errements historiques, surtout des plus récents, quel sens faudrait-il inventer pour les tempêtes de 1789-1793, de 1830, de 1848, de 1871, de 1936, de 1968 - pour s'en tenir à l'hexagone ?

 

Toujours la ligne directrice, latente ou proclamée, est : « Nous naissons libres et égaux. Nous nous valons tous au berceau. Mais, tout de suite, dès les langes, rien ne va plus. La Machine écrase les uns et déroule le tapis rouge pour les autres. Les uns perdent leur vie à la gagner, les autres...» Inutile d'insister. « Nous voulons une autre société. »

 

La « solidarité », qu'on invoque tant de nos jours avec la bouche en cœur, est encore une de ces façons à la fois d'éluder et de reconnaître la toute-puissance de cet horizon politico-éthique. D'avancer en reculant, si on veut. Comme on sert des messes pour enterrer le message évangélique et comme l'Eglise se résignait aux ordres mendiants pour compenser, sur les bords, les fastes princiers et ecclésiastiques !

 

Les ruses de la fortune

 

Depuis toujours, la citadelle oligarchique, quelle qu'en soit la nature, invente des parades, des contre-feux ; elle est créatrice, à sa manière ! La preuve : il y a encore des monarques en Europe, partout autour de nous, à l'aube du 3ème millénaire ! Vous imaginez ces dynasties qui vivent de la manne fiscale ! La reine d'Angleterre, une des plus grosses fortunes du monde...

On mesure, à ces archaïsmes cultivés, à cette débilité spectaculaire, les ressources de l'Accaparement, et la pyramide d'intérêts que ces clans parasitaires savent mobiliser. Quand on pense qu'un roi des Belges s'était fait attribuer le Congo à titre personnel ! Et il en percevait les « revenus », fruits du pillage, à titre personnel ...

 

Mais la revendication démocratique est têtue, elle est même clairement le « sens de l'histoire ». Face à l'inéluctable montée des egos-égaux, le Pouvoir de l'Argent multiplie donc acrobaties et rideaux de fumée. Le fin mot de la stratégie qu'il met en œuvre a été condensé par un personnage du Guépard (roman de Lampedusa porté à l'écran par Visconti) : « Tout changer pour que rien ne change ».  Changer de discours, d'alliances, d'apparences. Le vieux prince a eu du mal à entendre cette fine dialectique, qui semait la pagaille dans ses repères ancestraux. Mais, à la fin, il a saisi : le maintien des prérogatives doit s'accompagner de mille concessions et d'une rhétorique en refonte permanente.

 

 Ca durera ce que ça durera, mais chaque jour compte. Robes de prix, résidences de luxe, soirées, bolides, yachts, avions privés, tout cela reste bel et bon. Même si c'est injustifiable. Même si c'est écoeurant. Monsieur Tapie, qui fut un grand homme de « gauche » (il charmait Mitterrand), et qui fut, à ce qu'on dit, l'efficace intermédiaire entre Sarkozy et les ministrables de cette même « gauche » (Tout changer pour que rien ne change !), et qui en a été remercié par les arrangements judiciaires qu'on connaît, n'a pas cessé un instant d'occuper son hôtel particulier au centre de Paris, même au plus noir de ses gros ennuis. Dans ce monde-là, on sait qui est qui, et tout sert, et on se serre les coudes.

 

D'ailleurs, les politiciens se bousculent pour avoir ne serait-ce qu'un petit rôle -toujours bien rémunéré - dans la défense des intérêts sonnants. Même faire un rapport, ça rapporte, et on en commande beaucoup (Attali, Lang, etc). Le Système est un système souple, polymorphe, ouvert, pourvu qu'on en accepte le fondement : vivre sur la bête, tondre gaillardement les moutons, jongler avec l'argent public. Aux dernières élections présidentielles, les deux candidats payaient l'ISF, c'est tout dire. Même monde, avec plein de nuances.

 

[à suivre]

Serge Trocquenet


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3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 13:49

Au cœur des ténèbres

 

Nous assistons aux contorsions d'une société qui, tranquillement si l'on peut dire, devient folle. N'est-ce pas  la définition même de la folie : un sens qui ne parvient pas à se dire et qui se saisit d'une personnalité pour la faire imploser-exploser ?

 

Nous ne nous sommes absolument pas éloignés de notre sujet, qui est autant éthique que politique, pas d'un iota ! Dès que le rapport à autrui, ce cœur de la constitution du moi, est en jeu, c'est tout le lien social qui est touché, en une capillarité qui va à l'infini. Brûler une voiture en banlieue, c'est éprouver qu'il y a maldonne quelque part, dans les entrailles de la société. Protestation aveugle, hurlement d'un monde sans voix. Croyez-vous qu'il y ait un gène de la crémation automobile ? Aimeriez-vous surgir à la vie avec un destin de fer cousu sous la peau ? Pensez-vous qu'on détruit pour le plaisir, sauf précisément si l'on a le sentiment obscur d'exercer une vengeance qui s'ignore ? Pensez-vous que les rejetons des beaux quartiers aient besoin de ça, eux, pour se sentir exister ? Dans les prisons (qui regorgent), quel type de population s'entasse et pourrit dans son jus, selon vous : des démunis  ou des opulents ? Au soubassement de tout cela, politique et éthique ne font qu'un. Arrêtons de nous cacher les vérités les plus évidentes.

 

Les Trente Odieuses

 

A ce qu'on appelle les Trente Glorieuses, parce que c'est une période d'après-guerre qui a redistribué avec habileté les miettes d'une Reconstruction qui allait bon train, ont succédé des années assez laides, que l'on pourrait appeler à ce titre les Trente Odieuses (en gros, de 1975 à 2005). Elles ont vécu sur les acquis, en les rognant et en remettant en cause les droits que les salariés, par leur travail et par leurs luttes, s'étaient taillés, c'est-à-dire en remettant en cause les acquis de la démocratie.

 

Cette régression rampante s'est accompagnée d'une démoralisation et d'une intoxication idéologique intenses. On est au bout de ce processus de démantèlement, pour lequel on a même recouru aux bons soins d'une Gauche endimanchée, viciée jusqu'à la moelle, qui s'est évertuée à montrer que rien d'autre n'était possible. La gauche de droite : la Drauche, qui a fermé les portes de l'imagination politique, sous couleur de gros réalisme et d'adaptation. On n'a jamais autant privatisé que sous cette Drauche rangée aux impératifs financiers !

 

La lente descente aux enfers a eu lieu - chômage, dénationalisations, précarisation, déréglementations en tous domaines, surendettement, etc. On connaît cette liste par cœur. Elle a fait bouger de 10 points la distribution des richesses produites, en faveur des actionnaires ! Car, dans le temps même où les vaches maigres devenaient le lot des travailleurs (et des chômeurs), dans les hautes sphères, ça s'empiffrait avec frénésie. On a vu apparaître de nouveaux héros : les goldenboys, les traders. Des fortunes faites en quelques heures. Sous l'œil indifférent, en vérité complice, des politiques.

 

Ce fut une furie de spéculation...que tout le monde est sommé d'éponger aujourd'hui ! A coup de milliards. Sur fonds publics. Les cochons ne reculent devant rien. Ils sont très doués pour appeler au sacrifice - des autres ! Rappelez-vous le Brille-Babil d'Orwell : « Vous n'allez tout de même pas croire, camarades, que nous les cochons, agissons par égoïsme, que nous nous attribuons des privilèges ». Mécanisme très pervers, puisqu'il joue précisément sur la bonne foi spontanée des gens, sur leur honnêteté, sur leur incapacité à croire que des individus puissent se conduire aussi mal à des postes de responsabilité.

 

Alors, est-ce qu'on continue comme ça ? Est-ce que, sous prétexte de crise, de mondialisation, etc., on va se laisser enliser dans Trente Ignominieuses ? En abandonnant le gouvernail aux mains de ceux qui se servent au-delà du pensable, et qui nous demandent de ramer plus vite et plus fort (« Travailler plus pour etc... ») ?

 

Les leçons d'une devise

 

La Révolution française, dans son envol et sa lucidité, avait pourtant entrevu le fond des choses et essayé de devancer le pire. C'était le sens de la magnifique précaution qui se nichait dans l'équilibre faussement ternaire de la devise républicaine : Liberté, Egalité, Fraternité.

 

On la récite trop vite. Il faut y regarder de plus près. Un mot pour l'ontologie et le droit (Liberté), deux mots pour la psychologie et la morale (Egalité, Fraternité). En gros, bien sûr, car tout l'humain s'enchevêtre, est imbriqué, impliqué. Un mot pour dire l'individu (chacun est libre) ; deux mots pour dire la relation des uns aux autres : on n'est pas égal tout seul et la fraternité est carrément un affect altruiste !

 

Cela n'a pas suffi pour tenir le cap, naturellement. La devise a beau être partout dans la pierre, elle n'était pas inscrite automatiquement dans le cœur de ceux qui président aux destinées de l'économique et du politique. Un passé de privilèges et d'inégalité a maintenu son emprise. Le « Je puise, tu puises, il puise dans les caisses »  n'a cessé de connaître de beaux jours. Les intérêts sont âpres, mais, surtout, ils paraissent aller de soi, tandis qu'un rapport intègre à autrui, le souci d'un bien commun doivent se concevoir, puis se vouloir et se construire. C'est une entreprise de longue haleine, collective, qui vient de profond, qui a ses hauts et ses bas. Education, réflexion, climat social, modèles que représentent les « élites » - tout contribue à l'instauration des « réflexes » sociaux, sains ou malsains. C'est une histoire en cours.

 

[à suivre] 

Serge Trocquenet 
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25 juin 2009 4 25 /06 /juin /2009 16:09

Candide mis à contribution

 

Le « bon peuple » est naïf - et d'abord parce qu'il n'a pas idée qu'on puisse être aussi  retors et aussi vicieux. Qui peut concevoir, par exemple, que Mme Liliane Bettencourt (L'Oréal) s'octroie 700 000 euros par jour !? On se frotte les yeux : « Je rêve ou quoi ? » Le premier élan est bien de croire à la bonne foi des gens, de faire confiance, sinon aucune vie sociale ne serait même possible. Et de faire confiance en particulier aux messieurs-dames bien mis qui parlent avec brio, dans le poste ou ailleurs, et qui sont entourés de prévenances.

 Telle est la base anthropologique des choses. Après cela, il est clair que, de dérive en dérive, par sédimentations successives, par pétrification de situations iniques fondées sur de violentes dominations historiques, une tout autre réalité s'est construite. Il n'y a pas que le Capital qui ait fait l'objet d'une « accumulation primitive » - la Cochonnerie aussi !

 

La machine à mentir a ainsi acquis avec le temps et la technologie (qu'il ne faut jamais oubliée, car elle est une puissance éminente dans la facilitation des processus, pour le meilleur et pour le pire) un degré de raffinement inouï, et cette machine à mentir est aussi une redoutable machine à corrompre : on achète des politiciens et des journalistes certes  (Balzac : Illusions perdues) et des avocats et des notaires, tous individus qui se mettent bien volontiers au service de l'argent, avec naturel, pourrait-on dire, mais aussi des chanteurs, de fringants animateurs télé, des footballeurs (400 000 euros par mois pour Karim Benzema !), des cadres supérieurs, des gagnants du loto, etc.

 

Diviser pour régner

 

Le Système, pour se perpétuer dans son inégalité foncière, prend soin d'interdire toute homogénéité, toute visibilité, et, au contraire, d'injecter dans le social, et la perception qu'on en a, le maximum d'opacité, des divisions, des discriminations innombrables à vocation de brouillage, au sein des mêmes milieux. Les raccourcis du langage font le reste.

Ainsi appellera-ton indifféremment « agriculteurs » ou « paysans » des serfs modernes cultivant avec peine quelques hectares et de richissimes propriétaires terriens qui se sont approprié, au fil du temps et avec des moyens eux-mêmes assez peu transparents, des contrées entières, des pans entiers de territoire national ! C'est là, pour les oligarchies régnantes, la protection la plus efficace, car indolore, faisant corps avec le paysage si l'on peut dire, mêlée à la pâte du monde et au cours torrentueux des événements. Bref : une protection qui n'a pas l'air d'en être une, et qui est devenue (fausse) évidence et (trompeuse) nature. Les choses, n'est-ce pas, sont ce qu'elles sont - on ne va pas aller contre !

 

Ça donne ce tableau étrange d'une société qui se cimente (en dépit du bon sens) de cela même qui la démoralise et la désagrège sans retour : le souci exclusif des intérêts personnels, la vénalité, les petits et grands brigandages. D'où l'extrême violence de nos Etats modernes, rongés par le cancer sécuritaire et qui n'arrivent plus à se coordonner ni à se penser. Il leur faut, à tout moment, parer à des geysers de rage et à des mouvements de protestation largement aveugles sur leurs motivations et sur leurs finalités. Ainsi les gouvernants ont-ils à faire face en permanence au retour anarchique de leur propre cupidité, de leur propre manière d'être, de leur propre ethos. On fait comme le Président, on se sert ( + 140 % dès son arrivée au pouvoir - décision emblématique, sidérante, à ne jamais perdre de vue).

C'est ça aussi la démocratisation en marche : le pire se diffuse comme pourrait se diffuser le meilleur !

 

 

Cohérence, cohésion à la dérive

 

Trop de contradictions sapent l'édifice. Il n'y a plus de cohérence minimale du discours. Perpétuel double langage (la novlangue d'Orwell). Songeons à tous ces petits marquis de la République qui bâtissent leur carrière sur les « bons sentiments » et sur l'humanitaire, type Kouchner. On voit où ils finissent, sans états d'âme. Toujours frétillants et volubiles. Un seul de leur costume nourrirait un village africain pendant trois mois ! Et, du coup, tissu social en lambeaux.

 

Une véritable cohésion de la société - justement pour les raisons qu'on a dites : longue histoire de dominations successives - n'a jamais existé, bien sûr que non. Mais voilà : les adversités sont au point de rupture. Parce que la marée individualiste a tout submergé. Et parce que, désormais, tout est clair pour un grand nombre de gens. On sait ou on peut savoir à peu près tout sur tout ! Nous ne sommes plus aux temps où il y avait, d'un côté, une minuscule minorité de privilégiés, détentrice presque exclusive de l'information, bien consciente des fondements de sa prééminence, et, de l'autre,  une masse ignorante, tenue soigneusement à l'écart des « lumières » qui auraient éclairé sa condition... Les choses ont singulièrement évolué !

 

Seulement l'intérêt des puissants reste de fragmenter les choses, d'embrumer le Tout, autant que faire se peut ; par conséquent, l'accès à une vision globale demeure problématique, malgré les progrès de la culture et de la technologie. On sait et on ne sait pas, en un paradoxe inédit.  Alors chacun s'empare d'un morceau de vérité et en fait sa banderole. C'est le déchaînement des passions, dont le communautarisme n'est qu'un des visages. Une curée nouvelle manière. Et même les banderoles viennent à manquer : on détruit et on se détruit sans chercher à savoir ce qu'on fait. Cela va des attentats-suicides (qui ne mènent nulle part et ne signifient plus rien, si ce n'est le désespoir pur) jusqu'à ces phénomènes atterrants de garçons « très ordinaires » qui brusquement se mettent à tirer sur la foule, avant de se donner la mort. A Erfurt (Allemagne). A Blacksburg (Virginie). A Kauhajoki (Finlande). A Winnenden (Allemagne). Passons sur les « gangs de barbares » (Fofana) et autres délires macabres.

 

[à suivre]


Serge Trocquenet


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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 10:11


Ce que parler veut dire
 

La métaphore est vigoureuse, dira-t-on. Mais est-il besoin de ce gros mot ?

Que oui ! Il faut un gros mot pour une horrible chose - et celui-là est encore très au-dessous de la vérité et des souffrances perpétrées.

Vous imaginez qui il faut être pour empocher (un exemple parmi cent) tel « bonus de départ » de plusieurs millions d'euros - en plus de tout le reste - quand c'est la crise, qu'on a conduit une entreprise à la déconfiture, et une part de ses salariés au licenciement et au désarroi. Qui il faut être ! Ce que ça implique. Ce que la « loi » a autorisé. Ce que les mœurs ont permis. Sur quel arrière-plan sociologique (monde des affaires, salons...) cela se découpe ! Quelles complicités il y a fallu ! Quels dits et quels non-dits ! Quelle couverture idéologique massive.

Tout le monde (sauf les cochons profiteurs de la rapine) sent bien qu'il y a, dans ces forfaits, de l'innommable, innommable qu'il faut bien essayer de nommer. C'est la tâche du langage d'être fidèle, même approximativement, à la réalité dans ce qu'elle a d'énorme, de fou ou d'ignoble.

Alors cessons de parler ces choses triviales et odieuses comme si elles étaient normales. Attachons-leur des « épithètes homériques » en quelque sorte, qui rappellent à tout moment le monde inhumain auquel ces pratiques se rattachent, et l'on aura fait un très grand pas dans la lutte à mener contre elles.

C'est comme si on disait de Goering qu'il a été « raciste ». Bien sûr qu'il a été raciste, ça crève les yeux. Mais il a surtout été un porc et un assassin. Les racistes courent les rues, mais les Goering, qui les relayent et se mettent à leur tête, méritent - avouez-le - une mention spéciale. Sinon, c'est la nuit théorique, où tous les chats conceptuels sont gris.

 

La loi du silence

Il est d'ailleurs évident que, de litote en euphémisme, d'omission en évitement, on finit par ne plus désigner du tout ce qui doit l'être. C'est tout un appareil de camouflage qu'on met en place, mine de rien.

Attardons-nous un peu sur ce point en restant dans le même domaine, pour montrer l'enchaînement des silences.

Goering fut un porc et un assassin, comme Hitler était un fou furieux, un psychotique - et il faut les appeler tels. Mais c'était des politiques. Ils conduisaient une entreprise politique. En un mot : ils furent à l'époque, dans la conjoncture précise de l'entre-deux-guerres, au service direct du Capital - finance et industrie. Lequel a pensé au début en faire ses instruments, ses marionnettes, contre la révolution menaçante et contre la misère ouvrière qui, partout, tentait de s'organiser. A ce moment de son histoire (fortunes en péril), le Capital allemand a opéré, bon gré mal gré, pourrait-on dire, une sélection dans les individus candidats à la politique. Et c'est pourquoi il a financé, vêtu, armé ces malades, ces criminels en puissance, qui ne cachaient nullement leur jeu, et les a mis sciemment sur les rails du pouvoir. Ces rails qui devaient mener à Dachau et à Auschwitz.

En pratiquant le mezzo voce, la pseudo-neutralité, la molle-langue, c'est l'ensemble de la situation qu'on cache, et on cache que les moyens ont été à l'image des fins conservatrices qui étaient poursuivies, et que les pourvoyeurs et commanditaires de cette politique (l'argent qui avait peur...) doivent en assumer, bien sûr, la totale responsabilité.

La Cochonnerie est donc un concept qui englobe le dicible et l'innommable, la chose et son ombre, l'inhumain dans l'humanité.

Mais, plus concrètement, que recouvre-t-il ? Qu'est-ce qu'on peut en dire ?

Il ne faut pas quitter le geste des cochons d'Orwell qui s'approprient le lait de tous. Dans un processus collectif d'émancipation, au moment où un petit peuple se secoue et se rebelle, des individus calculent et magouillent pour leur propre compte. Au lieu d'être fidèles au mouvement libérateur global qui s'est enclenché, ils demeurent fidèles... à eux-mêmes, à leurs intérêts étroits, à leur ventre !

Ce qui dérape n'est pas dans les discours, dans les programmes (évidemment mystificateurs), mais dans les actes, dans une manière d'être et de se comporter. C'est un ethos qui est en cause. Micro-choix individuels et individualistes. Petites cuisines personnelles. Et, si l'on y réfléchit bien, tout se joue dans le rapport que l'on noue aux autres, au monde environnant, au Tout.

Une des façons de résumer ce rapport - ou ce non-rapport - pourrait être : « Ce qui vaut pour autrui ne vaut pas pour moi. J'ai des droits (en réalité des pouvoirs) que les autres n'ont pas. Je me préfère aux autres et donc je vais me servir au détriment du groupe, de la collectivité, du peuple. En un mot, je vais m'en mettre plein les poches ! »

Cela se fait, bien sûr, en douce, ou du moins avec des précautions (quartiers à part, boutiques à part, hôtels et restaurants à part, plages privées, etc.), puisque assurément la chose est vile et ne peut faire l'objet d'un discours public structuré. Du style : « Je détourne à flots les deniers publics, les fruits du travail commun, et j'en suis fier. »

 Il faut cependant compter avec le talent des idéologues stipendiés (Brille-Babil, dans la fable) pour finir quand même par articuler une doxa légitimante, qui habille avec astuce les vessies en lanternes. Genre : « Travailler plus pour gagner plus. » Comme si la fortune était au bout d'une poignée d'heures supplémentaires ! Et puis dire ça à un chômeur...

 

[à suivre]


Serge Trocquenet


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21 mai 2009 4 21 /05 /mai /2009 22:59

De l'utilité des fables

            Et comme il ne faut pas se donner de facilités quand on pense (il faut penser rude, sinon on ne pense pas), pour que le tableau clinique soit parlant, ce n'est pas dans le capitalisme en crise, où tout est trop visiblement tordu, que doivent être cherchés les éléments de réflexion, mais là où, théoriquement, la plaie avait été nettoyée, dans ce pays où il semblait que plus rien de mauvais n'adviendrait en raison de sa révolution : la Russie.

            Orwell s'est attaqué au problème avec sa lucidité coutumière et fort de son expérience militante. Il a condensé sa conclusion (et sa désolation) dans un petit bouquin, sous la forme d'une fable : La Ferme des animaux, paru en 1945 à Londres, donc cinq ans avant le fameux 1984.

            Il a voulu apercevoir et nommer le pourrissement à sa source. Et c'est exactement notre propos.

            D'abord, un très bref résumé de l'ouvrage.

            Les animaux d'une ferme se révoltent contre l'exploitation que leur inflige le propriétaire, M. Jones. Les cochons, « qu'en général on regardait comme l'espèce la plus intelligente », ont pris la tête de l'insurrection contre les hommes, les « Deuxpattes ». Après une brève période de liberté, de travail mesuré, et, pour tout dire, de bonheur, la révolution se gâte, ses institutions dégénèrent, le climat social redevient irrespirable, et la fable s'achève sur un pur et simple retour à l'état antérieur : une société de domination impitoyable, sous la houlette et au bénéfice des cochons, lesquels se sont peu à peu, physiquement, hominisés et finissent par pactiser avec les Deuxpattes des environs.

            Au cours d'un banquet de réconciliation, M. Pilkington, porte-parole des proprétaires voisins, exprime crûment la chose : « Entre cochons et hommes il n'y a pas, et il n'y a pas de raison qu'il y ait, un conflit d'intérêt quelconque (...). Le problème de la main d'œuvre n'est-il pas partout le même ? »

 

Une histoire de cochons


            Voilà la trame. On y voit comment l'espoir d'un « peuple » est repris par le cours des humiliations et oppressions habituelles. Echec. Echec politique, on l'a compris.

            Que s'est-il passé ? Qu'est-ce qui a fait capoter l'élan émancipateur ? C'est bien là que le regard acéré d'un observateur aussi vigilant qu'Orwell s'avère édifiant.

            J'ai donc cherché, dans mon édition de La Ferme (Folio), l'endroit où le ver pénètre dans le fruit. C'est très précisément page 32.

            Les nouvelles institutions se sont mises en place (démocratie totale), les « Commandements » ont été promulgués (« Tous les animaux sont égaux »), l'atmosphère est à l'exultation (« Tout ce qu'ils avaient sous les yeux leur appartenait »)... et puis, brièvement, en fin de chapitre, voici le couac, oh discret, mais significatif et déterminant.

            Les vaches ont été traites. Le cochon-leader (Napoléon !) se plante devant les seaux et s'écrie : « Ne vous en faites pas pour le lait, camarades ! On va s'en occuper... »

            Et quand, le soir, les animaux reviennent du travail, cette simple phrase : « Ils s'aperçurent que le lait n'était plus là. »

            Appropriation. Détournement de biens sociaux. Privilèges autoproclamés. Pillage en douce. Tout est dit ici en quelques mots. La gangrène peut courir ; le pire a eu lieu.

            On apprendra un peu plus tard : « Le mystère de la disparition du lait fut bientôt élucidé. C'est que chaque jour le lait était mélangé à la pâtée des cochons. » (p. 41)

            Quand ces accaparements seront connus, ils feront l'objet d'un appareil justificatif, comme il se doit : les cochons sont plus « malins », ils savent lire, ils se dévouent à la conduite des affaires, etc.

            La machine s'emballera : après le lait, les pommes ; et puis des décorations, des prééminences politiques, la réécriture de l'Histoire, l'Ennemi brandi comme épouvantail, la répression, jusqu'à la fin désastreuse qu'on a dite.


Aux origines du Mal
 

            Le postulat est exprimé par l'idéologue en chef, Brille-Babil, cochon spécialisé dans les acrobaties sémantiques :

            « Vous n'allez tout de même pas croire, camarades, que nous les cochons, agissons par égoïsme, que nous nous attribuons des privilèges. Si nous nous les approprions, c'est dans le souci de notre santé (...). Nous sommes, nous autres, des travailleurs intellectuels. La direction et l'organisation de cette ferme repose entièrement sur nous », etc.

            C'est la vieille et inusable justification par la compétence. Cercle très vicieux : j'ai le droit de jouir de ceci et cela, puisque... j'en ai le pouvoir. Le pouvoir se fait droit. Le fait accompli accède au statut théorique. Le chapardage se fait explicitement « droit de propriété ». Sacré, bien entendu, et ainsi de suite.

            Orwell est clair : si aux origines de l'Humain il y a le Verbe, aux origines de l'inhumaine inégalité il y a l'arbitraire d'une captation égoïste, l'arbitraire d'une prédation. En connaissance de cause, les cochons ont subtilisé le lait ; ils ont fait leur ce qui appartenait à tous.

Cette évidence fondamentale de l'appropriation indue a donné lieu à de grandes intuitions historiques et philosophiques. C'était le sens du communisme platonicien. Le sens du communisme des premiers chrétiens (dont un pâle et lointain écho fut la défiance de l'Eglise par rapport à l'argent). C'était la conviction de Rousseau : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire, Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargné au Genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la Terre n'est à personne... »

Ce fut aussi la conviction de Proudhon : « La propriété, c'est le vol. »

L'Histoire, c'est cette récurrente montée en puissance des intérêts les plus rapaces, et la constitution qui s'ensuit d'oligarchies couronnées, lesquelles s'adjugent butins, terres et plus-values, avec toutes les apparences de la sérénité. Un dividende n'est jamais que la forme moderne, sophistiquée, de cette tendance archaïque à détourner les biens produits par tous.

Le cerveau reptilien est sans aucun doute au fondement de cette mécanique laide et cruelle qui creuse dans le social des abîmes et engendre d'inextinguibles affrontements. Mais beaucoup de pensées exigeantes, de religions et de philosophies, ont coulé sous les ponts au fil des siècles, pour éclairer ce qu'il y a d'humain dans l'homme.

Des esprits éminents ont progressivement défini des valeurs et un horizon éthique. On sait ce qui est bon et ce qui ne l'est pas - c'est-à-dire intéressé, vénal, corrompu, cynique. D'ailleurs, constamment, le vice rend hommage à la vertu, se cache derrière elle, invoque de grands principes : Démocratie. Liberté. Egalité. Fraternité.

On ne peut plus faire la bête innocemment et invoquer le struggle for life. Intellectuellement, on n'en est plus là, mais, politiquement, si !

Orwell dit : tirons la conclusion de tout cela. Nommons le lieu exact où les choses se gâtent. Traquons le réflexe cochon.

[à suivre]

Serge Trocquenet    


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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 13:01

 

François Mitterrand a dit un jour à Bernard Tapie : « Méfiez-vous, les Français n’aiment pas l’argent. » Il aurait pu dire : Les Français n’aiment pas le pouvoir. Pas plus le pouvoir de l’argent que le pouvoir politique. Oui : n’aiment pas. C’est une question assez irrationnelle que nous allons aborder dans ces lignes ; nous allons opérer une petite plongée dans ce que Jung aurait appelé notre « inconscient collectif ».

 

            Les Français sont fondamentalement méfiants à l’égard du pouvoir. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de formidables histoires de pouvoir en France. Mais il y a toujours eu une condition à ce que les Français reconnaissent un pouvoir, et a fortiori le pouvoir suprême, à l’un des leurs. Cette condition, c’est que le pouvoir ne peut être que l’objet d’un échange. Pas un échange au sens hobbésien du terme : je t’aliène une partie de ma liberté en te conférant un pouvoir sur ma personne, et toi, en échange, tu me procures la sécurité. Cette vision du pouvoir politique n’est pas française ; elle est peut-être anglo-saxonne. Les Français n’attendent pas du pouvoir une sécurité, au contraire, le pouvoir leur fait peur, il a partie liée avec l’insécurité dans son exercice même. La preuve, ils eurent des potentats qui les ont, constamment, mis en danger : Louis XIV, Napoléon, ces rois-guerriers qui conduisaient des troupes aux tueries des champs de bataille. Des batailles pas toujours victorieuses… Plus récemment, lorsque Miterrand est reconduit dans ses fonctions, en 1988, la France est submergée par la question sécuritaire, dont s’était emparé l’extrême-droite. On a dit que Sarkozy avait gagné en reprenant à son compte cet argumentaire. Certes, Sarkozy a joué auprès d’une partie de l’opinion de son image d’ex-premier flic de France. Mais il le faisait d’une façon elle-même inquiétante et, dans le même temps, il promettait de « remettre la France au travail » - ce qui ne pouvait manquer de susciter des inquiétudes…

 

            Ces inquiétudes, les Français les acceptent. Ils les acceptent pourvu que les termes de leur échange à eux, leur conception inconsciente du pouvoir soient respectés.

 

            On pourrait résumer les termes de cet échange en une question, posée à quiconque exerce un pouvoir en France : je te donne le pouvoir, mais toi, qu’est-ce que tu sacrifies de ton pouvoir en échange ? C’est donnant-donnant. Non pas un échange « gagnant-gagnant », pour reprendre l’expression fétiche d’une ex-candidate à l’élection présidentielle, mais un échange perdant-perdant. Je perds le pouvoir en te le donnant, j’accepte de souscrire à ce rituel illusoire du suffrage universel, qui me donne le droit de choisir entre des candidats qui avaient le pouvoir de se présenter parce qu’ils étaient membres de partis majoritaires, et qui gouverneront sans me consulter, et parfois même (on songe ici notamment au Traité de Lisbonne), en faisant exactement le contraire de qu’avait exprimé une majorité d’électeurs. J’accepte tout cela. J’accepte cette impuissance. Mais toi, l’homme du pouvoir, le potentat, qu’est-ce que tu perds en échange ?

 

            Le regretté Baudrillard voyait le pouvoir comme une sorte de fardeau dont se déchargeaient les citoyens sur leurs hommes politiques (voir le « mot du jour »). C’était avoir bien cerné cette conception inconsciente du pouvoir, qui est que le pouvoir, pour les Français, c’est d’une certaine façon ce qu’on doit perdre.

 

            Mitterrand l’avait bien compris, il l’avait même incarné, cet échange du pouvoir. Il est tombé malade du cancer, qui l’a finalement emporté, quelques semaines après avoir accédé à la fonction suprême. Il a donc fait le sacrifice de sa vie, symboliquement. Il l’a caché, ce cancer, et pourtant, chose curieuse, on l’a appris presque au même moment qu’on révélait au public l’existence de la fille naturelle du Président, et les égards princiers dont elle avait bénéficié. Les Français découvraient ainsi une prérogative ignorée de leur souverain, et le sacrifice qu’il avait fait en accédant au pouvoir. Au fond, la chose rendait le personnage fascinant, et il y a fort à parier que si Mitterrand a une chance de rester dans l’Histoire, ce sera pour avoir été ce condamné à mort au pouvoir.

 

            Nous parlons de l’inconscient collectif français, mais c’est un schéma qui n’est pas exclusivement national. Les grands potentats de l’histoire sont souvent des gens qui avaient sacrifié leur personnage privé pour exercer leur pouvoir. Staline en est un bon exemple. Forclos dans sa forteresse, redoutant et redoutable, il est, on le sait, mort de peur, enfermé dans une chambre où on n’osait pas pénétrer de crainte d’enfreindre l’interdiction formelle qu’il avait lui-même promulguée. Staline avait une fille, pourtant, mais qu’il a soigneusement cachée ; elle a écrit ses Mémoires, où elle raconte ce que ce fut d’être la fille du « Petit père des peuples ». Si le souverain est le père de son peuple, cela implique qu’il renonce, d’une certaine façon, à être un pater familias. Le pouvoir public en échange du pouvoir privé.

 

            Cette conception du pouvoir, inscrite dans l’inconscient collectif, Sarkozy a cru qu’il pourrait y échapper. Il avait pourtant, conseillé sans doute par son pléthorique think tank, joué le rôle du « premier de la classe » pendant la campagne présidentielle. Il était jeune, c’eût pu être un handicap, il en fit un atout. Lorsque Poivre d’Arvor le traite à l’antenne de « petit garçon tout excité » pour qualifier sa première participation à un sommet de chefs d’Etat, il entérine cette facette du personnage. Sarkozy, alors, la jouait modeste. Il avait travaillé son langage pour le rendre plus simple, plus « populaire ». Lui qui se distinguait à l’époque de Balladur par un parler brillant, il évitait soigneusement de faire toutes ses négations, affectait des tournures familières. Il y avait aussi le fameux haussement de sourcils, qui agrandit ses yeux clairs et lui donne, l’espace d’un instant, un air désarmé. Voix de velours, ton patelin, il travaillait cette expression en mode mineur avant son élection. Sur ses affiches – dont on a relevé la totale ressemblance avec celles de Mitterrand en 1981 : paysage rural, teintes douces en bleu-vert – il ressemblait à un Témoin de Jéhovah. Sa façon même de se vêtir entrait dans le cadre de cette modestie. On a dit qu’il s’habillait comme un cadre d’entreprise. Mais le costume du cadre d’entreprise, même du haut dirigeant, répond à la conception de l’échange du pouvoir. Ah bon, me direz-vous ? Ces gens-là s’habillent luxueusement. Oui, mais les cadres portent le symbole de l’échange perdant-perdant du pouvoir : la cravate. La cravate, attribut phallique on l’a dit souvent, est aussi un nœud coulant autour du cou. Desserre ta cravate, elle va t’étouffer, disait Apollinaire dans un calligramme célèbre (le poème a la forme d’une cravate). Par la cravate, on est lié. C’est la languette ergonomique de celui qui détient un pouvoir, si dérisoire soit-il. Dans les comédies ou les films de gangster, on saisit les hommes par la cravate : le malabar pour asséner un coup fatal, le flic pour intimider le voyou, la femme pour embrasser… On a sifflé Jack Lang le jour où il s’est présenté à l’Assemblée nationale sans cravate, avec un col Mao. Ce n’était pas du jeu… Rassurez-vous : Lang s’est bien rattrapé depuis.

 

            Mais sitôt élu, Sarkozy a cru qu’il pourrait rompre l’échange, transformer la vision du pouvoir. Etre celui qui avait reçu le pouvoir et qui ne donnerait rien en échange. Peut-être se laissait-il inspirer par des modèles monarchiques : mais alors il connaissait mal son histoire de France. Si on a presque toujours aimé les rois en France, même celui qu’on a décapité, on a toujours détesté leurs maîtresses. Elles étaient une trahison du pacte. Le roi usait de son pouvoir dans le domaine sexuel. Il était puissant en tous lieux. Sarkozy a cru qu’il suffirait de mettre en avant le sacrifice de son emploi du temps. Le Président travaille beaucoup, nous dit-on alors. On songeait sans doute dans son think tank à la petite fenêtre toujours allumée à la façade du Kremlin, qui montrait que Staline travaillait pour le peuple jour et nuit. Du coup, Sarkozy en a profité pour s’augmenter de 140%. Mais il y avait maldonne : car le travail du Président, c’est d’exercer le pouvoir. On n’a donc vu que l’augmentation. Et puis même cette fiction est tombée : récemment, un billet de Marianne a révélé que l’emploi du temps présidentiel (consultable par tout un chacun sur le site Internet de l’Elysée) s’était beaucoup éclairci. En moyenne, deux fois moins de rendez-vous ou de déplacements programmés… Dans la sphère privée, le Président a fait étalage de sa puissance : une femme pour magazine, puis un divorce, et pire encore : un mannequin. Il n’est pas le père de son peuple mais celui de ses enfants, qu’il ne cache pas, lui, mais qu’il montre, au contraire, dans les magazines – il pousse la trahison du pacte jusqu’à tenter de placer son fils à Neuilly… Sa tenue vestimentaire affiche également sa puissance : le fameux étalage des marques : Rolex, Ray Ban, etc. Du coup, les Français n’aiment pas le Président : ils cherchent la faille, en vain. Ils cherchent ce que leur Président leur a sacrifié en échange du pouvoir suprême. Et ils ne voient rien dans l’autre plateau de la balance. Ils ont un président « décomplexé », nous l’a-t-on assez dit. A devenir l’incarnation du pouvoir sans contrepartie, Sarkozy est devenu l’idole noire, une figure du Mal politique.

           

            Que doit-on conclure de cette petite séance d’analyse collective ?

 

            L’analyse doit aider le patient à identifier ses mécanismes inconscients pour mieux fonctionner avec. Il faut défaire les complexes.

 

            Alors, c’est vrai, les Français ont aujourd’hui un complexe du pouvoir : qu’ils se défassent donc de cette répulsion inconsciente. Le pouvoir est une fort vilaine chose s’il s’exerce dans un contexte inégalitaire. L’auteur de ces ligne a lui-même prononcé là-dessus une conférence à la Sorbonne il y a de cela deux ans (le texte en est consultable sur le blog d’AREDUC [1]). Mais c’est cette répartition inégale du pouvoir qu’il faut changer. Si les citoyens prennent le pouvoir, ils cesseront d’en faire un Mal auquel ils donnent, tous les cinq ans, un nouveau nom, livré à la fascination et à la détestation publique. Que le pouvoir cesse d’être un mythe. D’ailleurs, que la démocratie cesse aussi d’être un mythe. La démocratie représentative, c’est le mythe de la démocratie. La démocratie réelle, c’est la démocratie directe, la véritable égalité politique des citoyens. Non pas l’égalité de participation à un rituel abstrait qui consiste à mettre dans l’urne le nom de Bonnet Blanc ou de Blanc Bonnet – mais l’égalité dans l’exercice du pouvoir.

 

Florent Trocquenet,

Décembre 2008

 

  [1] http://areduc.blogspot.com/2007/01/le-pouvoir-aujourdhui.html

 

             

             

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