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5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 17:02

Je ne sais pas si vous avez suivi les derniers événements qui se sont déroulés au large des côtes somaliennes. Pour faire court, un navire de guerre français a arrêté hier un des groupes de pirates qui s'attaquent depuis quelques temps aux navires marchands occidentaux. L'occasion de reparler de ces bandes qui sévissent sur une des routes maritimes les plus fréquentées, au large de la Corne de l'Afrique, voie stratégique vers le Canal de Suez et par où transite 20% de l'approvisionnement mondial en pétrole. L'Union européenne a réagi en lançant l'opération Atalante, les Etats-Unis ont également envoyé des forces et la marine russe négocie sa participation aux côtés de ceux qui sont subitement devenus des alliés. Sans compter le Japon, l'Inde, la Malaisie, le Yémen...qui y vont tous de leur engagement dans la lutte contre ce "fléau". Une belle harmonie de la "communauté internationale", toujours plus facile à fédérer quand il s'agit de défendre des gros sous.

 

Entendons-nous: je ne cautionne pas les actes de piraterie, voire de barbarie, commis par des individus souvent bien loin d'être des Robins des bois modernes, défendant les petits pêcheurs somaliens contre le grand capitalisme international. Cette vision serait tout aussi caricaturale que celle qu'on donne en Occident de la situation en Somalie. Non, ce qui me dérange le plus, au fond, dans ce déploiement militaire, c'est qu'une fois de plus, l'Occident avance masqué, sous couvert d'auto-défense et d'altruisme. Car la mission Atalante possède un volet humanitaire: aide alimentaire et future programme de soutien au gouvernement somalien pour qu'il soit en mesure d'exercer ses "droits régaliens". La réalité est que nous sommes en guerre contre la Somalie, une guerre de pillage, avec des adversaires aux forces très inégales. A la vérité, nous n'avons aucune envie de voir cet État retrouver ces droits régaliens, en tout cas, pas ceux qui concernent ses eaux territoriales. Evidemment, si on arrivait à mettre en place un "gouvernement démocratique ami" peu regardant, ce serait autre chose...et c'est probablement ce qui arrivera. Jusqu'à ce qu'un nouveau groupe de rebelles, à qui nous aurons fourni bon nombre d'arguments pour rallier la population, renverse ce pouvoir et que nous reprenions la politique de répression.

 

Petit rappel sur l'histoire tourmentée de la Somalie. L'État somalien est né en 1959, de la fusion de la colonie italienne, au Sud, avec la colonie britannique, au Nord. La République de Djibouti, sur laquelle la France avait fait main basse, est quant à elle devenue un État souverain en 1977. Déchirée par des guerres claniques, la Somalie a connu une des pires famines de l'histoire de l'humanité en 1984, date à laquelle nous avons tous découvert ce pays: c'est là qu'on envoie nos sacs de riz et nos ministres des affaires étrangères. Après l'échec d'une mission de l'ONU, le chaos a repris: proclamation, par le Nord du pays, de son indépendance, en 1991, prise de Mogadiscio par l'Union des tribunaux islamiques en juin 2006, intervention de l'armée éthiopienne, j'en passe et des meilleurs. En résumé, le pays n'a plus de gouvernement central depuis 1991: il a bien un vague gouvernement de transition, installé au Kenya voisin, et, depuis février 2006, à Baidoa, en Somalie, mais il ne gouverne pas grand-chose. Suite à la démission du président de la république, c'est finalement cheikh Sharif Ahmed, ancien dirigeant de l'Union des tribunaux islamiques (si, si, ceux dont on voulait se débarrasser, c'est ça) qui a été élu président, avec un pouvoir tout symbolique. Bref, une situation complexe. Qui justifie le fameux droit d'ingérence, utilisé pour la première fois, justement, au moment de la guerre civile de 1984.

Souvenez-vous des campagnes d'affichage montrant un enfant somalien à côté d'un sac de riz, dont on avait le sentiment qu'il devait peser plus lourd que lui, et appelant à faire des dons. La mémoire vous revient? Eh oui, vous avez nourri les pirates qui attaquent aujourd'hui les navires croisant au large de leurs côtes. Il y a peut-être parmi eux le petit garçon qui a servi à la campagne de publicité. Aujourd'hui, il a une kalachnikov entre les mains et attaque les navires de notre beau pays. Et vous savez quoi? Il a bien raison. Pourtant, vous avez le sentiment de ne rien avoir fait de mal et vous continuez même à nourrir la prochaine génération de pirates, je vous l'apprends, puisque, lors d'une réunion à Bruxelles le 23 avril dernier, les pays participants se sont engagés à fournir une aide de 213 millions d'euros à la Somalie. Ça fait bien. Mais c'est absurde. Pourquoi continuer d'un côté à nourrir la population, alors que de l'autre, on lui retire tous ces moyens de subsistance? Il y a une logique à cela, j'y viens.

 

Mais avant, il faut que je vous donne un détail important, qui est rarement mentionné au journal de 20 heures et qui vous éclairera peut-être. Depuis la guerre de 1991, il n'y a donc plus de gouvernement en mesure de protéger les eaux territoriales. Et tout le monde, y compris les donneurs de riz, ont profité de l'aubaine, par l'odeur du poisson alléchés. Car les eaux somaliennes sont très, très riches en ressources halieutiques: ça tombait bien dans les années 1990, quand les Européens commençaient à limiter leurs quotas de pêche pour ne pas épuiser leurs ressources et que les Asiatiques avaient déjà pêché tout ce qui était de près ou de loin comestible dans leurs propres eaux. Alors, pourquoi ne pas aller se servir là où personne ne regarde? On a donc envoyé ("on", ce sont les généreux donateurs d'aujourd'hui, regardez la liste des participants de la conférence de Bruxelles, c'est à peu près la même que celle des pilleurs) des bâtiments énormes, capables de rester en mer en permanence, ravitaillés par des bateaux plus légers, qui se chargeaient également de mêler les prises frauduleuses aux poissons pêchés en toute légalité: ça s'appelle du blanchiment de poisson. Et vous les avez mangés, ces poissons, mais pas avec du riz, parce que cette semaine-là, vous avez laissé le paquet à la sortie du magasin à une gentille bénévole qui récoltait des dons pour la Somalie. D'après Jean-Christophe Brisard, qui a réalisé un reportage sur la Somalie pour le National Geographic, ces bâtiments sont grosso modo capables de pêcher en une nuit ce que les locaux attrapaient en un an: un trafic qui rapporterait entre 4 et 9 milliards de dollars US par an. Par la même occasion, des entreprises et hôpitaux européens se seraient débarrassés de leurs déchets toxiques et nucléaires aux larges des côtes somaliennes, en chargeant de cette noble tâche la mafia italienne(1).

 

Alors évidemment, dans ces conditions, on comprend mieux la genèse de la piraterie somalienne: au début, des petits pêcheurs ont réagi en attaquant les gros navires qui leur volaient leurs moyens de subsistance, et puis rapidement, comme la lutte était trop inégale, ils sont passés à autre chose. Plutôt que de tenter de sauver leur poisson, ils se sont lancés dans un nouveau business: prises d'otage, attaques, détournement, etc...il n'y avait qu'à se baisser, le trafic maritime est énorme dans cette région, et les compagnies hésitent à faire un détour très long et très coûteux pour éviter la zone.

 

Alors vous allez dire que je fais du misérabilisme et que, comme toujours, je défends David contre Goliath, les Français ont ça dans le sang, et moi encore plus que les autres. C'est en partie vrai. Mais ce qui est plus exact, c'est que j'aimerais qu'on en finisse avec l'hypocrisie humanitaire. Nous ne cherchons pas à débarrasser la Somalie d'un fléau qui la ruine (les pirates attaquent parfois aussi les convois du Programme alimentaire mondial), ni à remettre en place un gouvernement stable, ni à sauver la population en luttant contre la famine. Nous menons une guerre de pillage et dans le cadre de cette guerre pour les ressources, nous défendons nos navires, qui pêchent illégalement et feignons, d'un autre côté, de nourrir des pauvres gens. Jusqu'à présent, nous avions attaqué un ennemi tellement faible, que personne n'avait vu qu'une guerre était en cours. Mais voilà que les pauvres se rebiffent. C'est un secret de polichinelle que les pauvres gens se nourriraient très bien tout seuls, ou en tout cas mieux, si on ne leur retirait pas d'une main ce qu'on leur donne de l'autre.

 

Soyons conséquents: ne donnons plus un centime à ces États, laissons-les crever doucement, ou plutôt admettons que nous les faisons crever, ouvertement. C'est nous d'abord, point. Il faut avoir le courage de ses opinions, les populations des Etats dits démocratiques choisiront ensuite si c'est bien la voie qu'elles veulent adopter. Qu'on arrête de se donner bonne conscience à grands coups de distribution de vivres, comme on achète un jouet à l'enfant qu'on a battu.

 

Si les pays occidentaux continuent à le faire, ce n'est pas sans raison pourtant. En ne laissant pas ces populations mourir, tout en les empêchant de vivre décemment, on fait d'une pierre deux coups: on profite du chaos, habilement entretenu, pour se servir librement dans leurs réserves, et on crée l'illusion que l'anarchie qui règne dans la zone justifie notre présence. La boucle est bouclée. On pourrait croire que nous avons le droit pour nous. Si on laissait tout le monde mourir, en revanche, ça ferait tache dans les journaux, et puis surtout, qui assumerait le rôle de l'ennemi que nous combattons, pour ainsi dire en situation de légitime défense? Peut-être qu'alors, toute pseudo-souveraineté somalienne abolie, les nouveaux ennemis seraient les autres pilleurs, avec lesquels il faudrait se partager le gâteau au grand jour. Et eux, ils ont bien autre chose que des kalachnikovs pour se défendre.

 

Vous allez me dire: mais moi, tout ce que je veux, c'est que les enfants somaliens mangent à leur faim, vous n'allez quand même pas me dire que je suis un criminel de leur avoir envoyé des sacs de riz? Quelque part, si, mais on va dire que vous ne pouviez pas savoir. Il est temps de vous repentir. Commencez donc par arrêter de répondre aux campagnes de collecte, elles sont un maillon de la chaîne. C'est un choix difficile, ils savent jouer sur la corde de la sentimentalité. Mais il ne faut pas réagir sous le coup de l'émotion, aussi justifiée soit-elle, aussi nobles soient vos intentions. En tout cas moi, c'est la dernière fois que je donne des sacs de riz. Et que je mange du poisson dont j'ignore la provenance.

 

Quelques liens:
 

Un petit dessin rigolo, pour quand même garder le sourire:

http://www.philippetastet.com/quotas-peche-grenelle-presse.aspx


Un très bon article, mais en allemand (si vous voulez une traduction, m'appeler)

http://principiis-obsta.blogspot.com/2009/04/die-zwei-arten-von-piraterie-in-somalia.html

Idem en anglais (vous trouverez un résumé/traduction sur le site www.france-multiculturelle.org)

http://www.huffingtonpost.com/johann-hari/you-are-being-lied-to-abo_b_155147.html

 

Le rapport préliminaire du Programme des Nations unies pour l'environnement sur la Somalie (en anglais):

http://www.unep.org.bh/Publications/Somalia/TSUNAMI_SOMALIA_LAYOUT.pdf

 



(1) C'est ce qu'affirme Johann Hari dans un article du 13 avril dernier (voir lien ci-dessous). On peut également lire dans le rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement: Somalia is one of the many Least Developed Countries that reportedly received countless shipments of illegal nuclear and toxic waste dumped along the coastline. Starting from the early 1980s and continuing into the civil war, the hazardous waste dumped along Somalia's coast comprised uranium radioactive waste, lead, cadmium, mercury, industrial, hospital, chemical, leather treatment and other toxic waste. Most of the waste was simply dumped on the beaches in containers and disposable leaking barrels which ranged from small to big tanks without regard to the health of the local population and any environmentally devastating impacts. The impact of the tsunami stirred up hazardous waste deposits on the beaches around North Hobyo (South Mudug) and Warsheik (North of Benadir). Contamination from the waste deposits has thus caused health and environmental problems to the surrounding local fishing communities including contamination of groundwater. Many people in these towns have complained of unusual health problems as a result of the tsunami winds blowing towards inland villages. The health problems include acute respiratory infections, dry heavy coughing and mouth bleeding, abdominal haemorrhages, unusual skin chemical reactions, and sudden death after inhaling toxic materials.


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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 00:28

La réaction contradictoire de Rachida Dati face à l’annulation d’un mariage pour cause de non virginité de l’épouse est symptomatique du manque de réflexion menée sur les fondements du droit en France. Ces fondements sont pourtant durement remis en cause par une décision de justice entérinant légalement une tradition communautaire et religieuse.

 

La décision de justice du tribunal de Lille plonge la classe politique dans la confusion. La plupart des déclarations se revendiquent de la justice « républicaine ». Mais la complexité de l’affaire n’autorise pas une vision univoque de la portée du jugement.

 

Le droit fondé sur l’individu…

 

Christine Boutin, à l’instar de Rachida Dati, prend le parti de défendre la femme déshonorée et vante un système qui lui permet de reprendre sa liberté : « Je suis heureuse de voir que le droit français permet aux femmes de sortir de ces situations ».

L’article 180 du Code Civil permet en effet à un conjoint de demander l’annulation du mariage en cas « d’erreur […] sur les qualités essentielles de la personne ». Il protége les contractants d’une tromperie éventuelle sur les conditions fondamentales du mariage. Une femme peut ainsi demander l’annulation de son mariage si son mari se révèle être un homme violent ou un alcoolique notoire. Cet article a été au cœur de nombreux jugement ces dernières années sans causer de remous et permet à une femme « entravées » dans ses droits les plus fondamentaux de retrouver la liberté.

Cette décision du tribunal de Lille est ici envisagée dans une perspective libérale. Le droit serait ici fondé sur la protection de l’individu par rapport aux violences qui peuvent lui être faites.

 

…ou la communauté

 

Mais il ne faut pas en rester à ces considérations pragmatiques. Des différences majeures existent entre la réclamation d’une femme découvrant la violence de son mari et la répudiation officielle d’une femme qui n’est pas vierge avant le mariage.

Dans le premier cas la loi est utilisée pour juger rationnellement d’une situation conjugale problématique, puisque chacun peut adopter le point de vue de la femme battue ou maltraitée. Dans ce type de jugement, le mari est sanctionné pour avoir objectivement fauté. Dans le second cas, la loi est utilisée à des fins communautaires et mêle la sphère privée de la croyance à la sphère politique. La jeune femme qui n’a pas le privilège de la virginité n’a pas fauté au sens juridique du terme car le reproche qui lui est fait ne repose pas sur une conception universaliste du juste, mais sur une conception du bien, c’est-à-dire une vision particulière du monde relative à une communauté. Cette jurisprudence ne vaudrait donc pas pour l’ensemble de la population française, mais vaudrait de fait pour la seule communauté musulmane.

Une autre différence de taille est que dans le cas du jugement de la jeune épouse, ce n’est pas le mari qui est jugé coupable…mais bien l’épouse… Le mari est donc reconnu dans ses droits, et la victime est aussi la coupable. C’est dans cette perspective que Fadela Amara déplore le 09 juin dernier sur i-télé « les conséquences de cette décision », « désastreuses et dramatiques pour beaucoup de jeunes filles qui habitent les quartiers populaires et qui peuvent être dans des situations où elles n’ont pas le choix ».

Le droit qui s’applique dans ce cas précis n’est pas protecteur des droits de l’individu mais joue la carte de la communauté pour briser l’individu. La source du droit n’est plus l’individu mais la communauté. Ce tournant législatif implique un tournant sociétal majeur.

 

Un droit communautaire est-il possible dans le système républicain ?

 

Les droits communautaires, c’est à dires les droits qui ne se rattachent de fait qu’à une seule communauté peuvent être mis en place dans des états fédéraux et plurinationaux. Mais la perspective d’un droit communautaire dans un pays ayant une tradition étatiste aussi enracinée que la France est inimaginable à l’heure actuelle. Pour preuve, selon un sondage Opinionway publié par le Figaro, 73% des Français sont choqués par cette annulation de mariage car « elle revient à reconnaître comme légaux des principes qui devraient relever de la religion des personnes ».

La raison de cette indignation commune est historique, culturelle et politique. Autoriser une jurisprudence communautaire reviendrait à nier l’article 2 de la constitution de la Ve République (« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale »), ainsi que l’article 1 (« La Communauté est fondée sur l'égalité et la solidarité des peuples qui la composent »).

Reconnaître des droits politiques à une communauté ethnique ou religieuse reviendrait donc à faire fi de la pensée républicaine qui fait du « Destin commun » le liant de la Nation Française. La communauté nationale n’est pas soudée par une quelconque religion ou une quelconque ethnie, mais par la volonté de s’unir dans le cadre des valeurs communes que sont la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Le droit est censé se fonder sur ces valeurs pour garantir le bien de tous. Or, reconnaître un droit pour chaque communauté, c’est reconnaître que chacune d’elles possède son propre destin et ses propres valeurs ; c’est supprimer toute légitimité républicaine au droit.

Par ailleurs, la définition d’une communauté à laquelle la loi pourrait accorder des droits pose problème. Quelles caractéristiques une population devrait-elle posséder pour être reconnue comme une communauté à part entière ? Devrait-on se baser sur le caractère national, religieux, ethnique de chaque groupe ? N’encourraient-on pas le risque de céder à de puissants lobbies ?

 

Et pourtant, il faut trouver une solution

 

Cette question doit pourtant être posée à une époque ou les valeurs républicaines sont moribondes. La volonté de restaurer les traditions d’antan (pour mémoire, Ségolène Royal voulait faire chanter la Marseillaise aux écoliers…) résume le désarroi de la classe politique face aux revendications communautaires des immigrés que le système républicain a échoué à intégrer…

Dès lors, comment fonder un régime qui fédère ses membres autour de valeurs qui ne sont pas partagées ? Ces questions se posent dans la vie de tous les jours. Par exemple, comment doit-on réagir face aux femmes réclamant un horaire spécifique d’ouverture à la piscine ? Doit-on les renvoyer à l’article 2 de la constitution ou bien prendre en compte leurs différences culturelles...

En cette période confuse, 3 solutions s’offrent aux citoyens Français : il leur faudra soit renouveler et renforcer les valeurs républicaines pour intégrer les citoyens à la vie de la Cité, soit instaurer un droit entièrement libéral (chacun fait ce qu’il veut), soit opérer le grand tournant du droit communautaire. La question est ouverte.

 

Sébastien Claeys

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23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 09:56

Les pêcheurs ne peuvent plus pêcher, la faute au prix du baril. La gauche en déreliction, la faute à ses dirigeants. Allongement de la dirée de cotisation, baisse du pouvoir d'achat, la faute au gouvernement.

     Un rat est dans une cage à deux compartiments A et B. Des graines et de l’eau sont dans le compartiment B, c’est donc fort logiquement là qu’il se trouve. Un signal sonore intense l’interpelle. Quelques secondes plus tard il reçoit une décharge électrique via les barreaux de la cage et court se réfugier dans le compartiment A qui est isolé. Mais il revient dans le compartiment B pour se nourrir… le signal sonne à nouveau, cet fois le rat comprend et se réfugie tout de suite dans le compartiment A. Il fera ainsi des allers-retours à chaque fois que le signal se fera entendre.

 

Si maintenant, on ferme l’accès au compartiment A. Le rat devient fou et il meurt. Si on ferme l’accès au compartiment A mais qu’on introduit un autre rat dans le compartiment B. Alors, lors du signal, les rats se stressent et au moment de la décharge se battent et témoignent de l’agressivité l’un envers l’autre. Ils survivent.

 

Ces expériences sont relatées par le professeur Henri Laborit [1] , neurophysicien, qui a classé les différents comportements d’un individu en situation de stress en trois catégories : la lutte, la fuite et l’inhibition. Dans la deuxième situation, le rat ne peut ni fuir ni lutter, son état d’inhibition se prolonge et il meurt. Dans le troisième cas, la lutte est possible assurant la survie des deux individus.

 

Il en va  de même, selon moi, pour l'espèce humaine. Pourquoi passer tant de temps à s'accuser, à chercher des responsables là où, souvent, il n'y en pas? En fait, il ne peut pas y en avoir: dans un monde aussi complexe que le nôtre, est-il vraiment possible de voir dans un délit ou dans un accident le fait d'une personne, ou même d'un groupe?  Tout comme pour les rats, il n’y a aucune raison objective de lutter les uns contre les autres, et c’est pourtant ce à quoi nous assistons à la vue de ces incriminations et recherches de coupables à répétition.

 

           Il en va en effet de notre survie en état de stress. Et c'est ce stress, c'est à dire notre mode de vie dans son ensemble qu'il faut combattre, pas notre voisin.


[1] Dans le film Mon oncle d’Amerique d’Alain Resnais, mais aussi dans éloge de la fuite, 1976.


Sylvain Bineau

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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 09:09

 

            Il est temps peut être de prendre la plume et de mettre un terme aux mensonges et à la mauvaise foi. Il est temps peut être aussi de clarifier le débat sur la violence et de soulager les consciences. Je viens à vous pour vous proposer un remède contre le conformisme et la schizophrénie.

 

1°- Mise en situation

 

La famille Bouchard est réunie devant un écran de télévision. Le programme a posé problème. Documentaire sur les baleines bleues pour papa ? Comédie sentimentale pour maman ? Le dernier film d’heroïc fantasy pour les enfants ? On a failli voter. Mais le père, démocratiquement, a pensé qu’il était temps de sensibiliser les enfants au sort des baleines bleues. Les enfants ont beaucoup pleuré. La mère est intervenue. On a fini par regarder Pilou, le dernier chasseur de dragons. Le silence, consensuel et sécurisant, est revenu dans le salon. La première partie s’est déroulée correctement. Pilou est un jeune garçon méritant. Il a un pote dragon avec une grosse tête de chat. Il est très sympa. Il s’appelle Pouli. Le père a soufflé un peu quand l’énième combat en images de synthèse s’est amorcé. Mais après tout, peut être que le massacre inutile des gentils dragons sensibilisera ses enfants au sort des baleines bleues. Finalement, et le père esquisse un sourire satisfait, le monde est bien fait. Quel que soit le programme, le message délivré est le même. Le père pourra d’ailleurs citer les mots pleins de sagesse de Pilou (ou est-ce Pouli le dragon qui parle ?) lorsque ses enfants se chamailleront : « Il ne faut pas faire preuve de violence. La guerre n’engendre que la guerre. » Ses belles paroles prononcées, le film est interrompu par une petite page de publicité. Pilou et son dragon sympa ouvrent la voie à Mercedes, à Quick, à Chanel pendant quelques instants. Et puis brusquement. Le drame. Le père sort de sa torpeur. La mère se crispe. Le teaser de La colline a des yeux d’Alexandre Aja s’impose à l’occasion de sa sortie DVD. Le film est violent. La chaîne sait que la famille Bouchard, amateur des aventures de Pilou le dragonnier, n’achètera pas ce DVD mais on ne sait jamais. Il y a bien quelques réfractaires. Quelques futurs autres consommateurs plus teigneux. La mère masque brusquement les yeux de ses enfants. Le père lève le poing. Comment osent-ils à cette heure de grande audience ?  

L’esprit moral et révolté du père s’est réveillé. L’instinct protecteur de la mère a parlé. Ils ne se sont pas aperçus qu’il a fallu attendre cette bande-annonce pour qu’ils se révèlent enfin à eux-mêmes et sortent des brumes qui les avaient envahis tous les deux en compagnie des dragons. Trois secondes d’électrochoc, de prise de conscience pendant lesquelles les parents Bouchard ont été extrêmement présents et vivants. Les enfants n’en sont pas revenus. Ils n’ont jamais vu leurs parents comme ça. Ils garderont dans un coin de leur tête l’intensité qu’a pu provoquer cette bande annonce.        

 

            2°- Analyse

 

Dans cette situation volontairement caricaturale (quoique…), il y a un nombre incalculable d’éléments à interpréter.

Le premier point est selon moi le cloisonnement que la société nous impose et provoque pour nous diviser. Le fameux « chacun a son programme » ne révèle aucune préoccupation libertaire. Il faut unir la masse en apparence (le fameux nivellement pseudo-démocratique) mais surtout générer et entretenir des murs entre les générations, entre les sexes pour limiter le champ des individus et faire de leur être la représentation d’une éternelle classe à perpétuer. C’est le jeu des stéréotypes, des clichés que les gens dénoncent si facilement mais auxquels ils appartiennent. Le film de guerre viril pour l’homme, le mélodrame pour la femme, les films d’animation pour les enfants. Avec ces catégories que les studios entretiennent farouchement, chaque individu se sent tout en même temps flatté par sa singularité (l’homme conserve sa virilité, la femme sa sensibilité) et rassuré par son appartenance à un groupe soudé et uni. La stratégie la plus habile étant à présent de mêler au sein d’un seul et même film ces aspirations en apparence divergentes. Il y aura la scène pour le père (la grosse bataille pour la survie de la patrie), celle pour la mère (l’étreinte dans la pénombre du corps musclé du héros contre la poitrine de l’amante) et celle des enfants (un peu féerique, avec le compagnon du héros aux répliques marrantes) Dans nos sociétés totalitaires raffinées, il faut veiller à ce que chaque forme de singularité nous rattache davantage à un groupe déjà établi.

Le deuxième point sera bref. Il est selon moi le plus évident. Les parents cèdent aux caprices de leurs enfants non pas par faiblesse mais parce qu’ils n’ont rien à leur opposer. Comment un père, même très habile, parviendrait-il à faire croire à cet engagement mou et flottant qu’est pour lui l’écologie ? La mère sait qu’elle ne peut imposer à personne d’autres qu’à elle-même ces drames creux et larmoyants dont elle se repaît quotidiennement. Quand la passion est inexistante, la flamme reste entre les mains des enfants qui demeurent toujours plus frais et vivants que leurs spectres de parents. Place donc à l’infantilisme lorsque le monde des adultes est vide et désincarné.

Mon troisième et dernier point, celui qui m’est le plus cher, concerne l’épisode de la bande-annonce. La famille Bouchard, je vous le rappelle, avait trouvé un consensus dont on a dévoilé les véritables tenants. Les parents avaient cédé, faute de mieux, aux niaiseries mouvementées de leurs enfants. Et puis, brusquement, la bande d’annonce d’un film d’horreur bondit de l’écran. C’est, je crois, le schéma qui suit cette découverte qui est intéressant. Procédons avec ordre. D’abord, la rupture. Une succession d’images choquantes vient interrompre la léthargie collective. La première réaction est en réalité la plus intense. Les réalisateurs de films d’horreur n’ont jamais cherché autre chose que briser le cocon, mettre les êtres sous-tension. Les Bouchard, sans le savoir, par cette rage qui intuitivement est née en eux, répondent précisément aux aspirations des réalisateurs : provoquer une réaction. Ce n’est pas le documentaire sur les baleines bleues qui sensibilisent. D’ailleurs monsieur Bouchard aurait dormi de la même façon que devant Pilou le dragonnier. La colline a des yeux réveille en quelque sorte leur sensibilité. Il a fallu attendre la distorsion du réel, la brutalité des couleurs et des mouvements d’appareil pour retrouver la vigilance des Bouchard. La violence favorise la prise de conscience. Laquelle me direz-vous ? Quelle est la dimension civique d’un tel film ? Je dirai contre toute attente que la force du film d’horreur est de faire réagir sans délivrer aucun message. J’ai dit qu’il nous mettait sous-tension. Il ne s’agit pas pour ces réalisateurs de nous assommer de nouveau avec des formules toutes faites, des idéaux consensuels. La générosité de ces films consiste à nous réveiller, à briser l’inertie de nos vies gratuitement. Nous sommes à l’antipode des révolutions. Quoi de plus navrant que de renverser un régime totalitaire pour un autre ? La violence du film d’horreur moderne nous laisse tendu mais libre (et non pas vide) Libre de s’emporter, de crier notre désarroi, notre rage comme les Bouchard, mais aussi de comprendre qu’il n’y a rien de plus stimulant que de sentir le vide sous nos pieds et de se dire qu’on en est responsable. Camus disait : « La plus grande liberté de l’écrivain serait de se dire qu’il pourrait très bien ne pas écrire. » Le film d’horreur nous démontre qu’il n’y a pas de plus grande liberté que celle de se détruire soi-même. Démontrer ne veut pas dire inciter. Camus ne demandait pas à l’écrivain de cesser d’écrire. Il en était un lui-même. Ressentir la mort et la destruction, c’est brusquement retrouver l’essence même de la vie. Serait-ce un lieu commun de dire que les films de guerre sont toujours des films humanistes ? Le véritable message du film de guerre n’est pas de dénoncer la barbarie (en ce cas, un seul film aurait suffi) mais plutôt de recréer ce besoin vital de chaos, cet état de lutte salvateur qui rend le retour à la paix (et à la lumière du jour) si euphorisant. Ne négligez jamais le pouvoir cathartique de l’image. Dirait-on aujourd’hui des tragédies de Racine qu’elles sont morbides et malsaines ?

La main qui a caché les yeux de l’enfant est en réalité celle d’un schizophrène. Elle a voulu réprimer l’unique bouffée d’oxygène de la soirée. Elle a refoulé cette intensité qui naissait au contact de ces images. M. Bouchard n’aura jamais été aussi vivant et intéressant pour ces enfants que lorsqu’il hurlait devant la télévision, la mère aussi belle et sensible que lorsqu’elle était terrifiée. M. Bouchard dira plus tard que cette violence répressive qui est montée en lui (cette haine qu’il a crachée à l’écran) fut pour lui une expérience détestable. Il n’aura pas conscience de plonger dans la schizophrénie : c’est-à-dire s’inventer un double maléfique dont on n’est pas responsable. Car chez les Bouchard, ce n’est pas seulement le conformisme qui règne en maître mais la peur. Cette trouille laide à voir qui résonne lorsque notre monde est chamboulé, lorsqu’un éclair de lucidité nous traverse et qu’on prend enfin conscience du caractère dérisoire de nos existences.    

 

3°- Les conséquences…

 

Cette lutte schizophrénique du conformisme ne date pas d’aujourd’hui : elle est vouée à se perpétuer. La peur nous hante inlassablement. Elles génèrent en nous des frustrations. Songeons un instant aux enfants Bouchard. Ils auront gardé en mémoire la réaction si vive de leurs parents, cette tension si excitante qui a fait battre leur cœur plus vite. Ils n’auront de cesse de découvrir le film d’Alexandre Aja. Ils braveront les interdits, se persuaderont qu’ils sont plus courageux et plus ouverts que leurs parents. Ils finiront bien sûr par le voir. Ils seront terrifiés. Terrifiés non pas de la violence des scènes (pourtant bien réelle) mais de découvrir que les personnages défigurés par les radiations ressemblent étrangement aux ogres et autres créatures abjectes qui peuplent les contes de leur enfance. Ceux que les parents Bouchard leur lisaient en souriant avant de s’endormir. La découverte du film d’Aja aura permis de leur révéler la bêtise de leurs parents et leur incohérence. Mais (Car il y a toujours un mais) une douleur étrange et tenace se fera sentir au bas ventre. Ils porteront la main à leur estomac et découvriront qu’ils ont peur. Peur d’avoir vu un film aussi violent. Ils rendront le DVD en cachette au distributeur du coin et se promettront de ne jamais en parler aux parents. Ils seront à leur tour devenus conformes et schizophrènes     

 

Valère Trocquenet

 

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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 12:41

Si vous êtes un enthousiaste des encyclopédies en ligne du type de Wikipédia, si vous avez salué leur apparition sur le net comme l’avènement de la démocratie participative, si vous avez voulu y voir la preuve du génie collectif, préparez-vous à une petite déception. Petite seulement, car vous allez le voir, il y a finalement de quoi se réjouir.

 Au premier abord en effet, le fonctionnement des encyclopédies libres a l’air tout ce qu’il y a de plus démocratique et ouvert : n’importe qui peut venir écrire, compléter ou corriger un article ; enfin est né un espace pour l’échange des savoirs, de tous les savoirs, permettant de réunir en un seul endroit, accessible à tous, la somme des connaissances de l’humanité ! Il y a de quoi être ému. Voilà affichée, indéniable, la grandeur de l’être humain. Et le tourneur-fraiseur de se transformer en encyclopédiste le soir quand il rentre du charbon. Tous ces Diderot qu’on ne devinait pas sous leur bleu de travail.

 

Et bien j’ai une mauvaise nouvelle. Et ne venez pas me soupçonner de m’en réjouir par cynisme ou mauvais esprit : je m’en réjouis certes, mais par humanisme. Oui, vous avez bien lu, et vous allez comprendre. Les faits d’abord : des chercheurs de Palo Alto ont estimé que seul un pour cent des utilisateurs de Wikipédia produisent près de la moitié des contenus du site. Par ailleurs, des logiciels spéciaux et des algorithmes confidentiels permettent de « nettoyer » le site qui serait sans cela vandalisé et inondé d’obscénités. Et oui, apprenez que l’internaute moyen n’est pas amateur de Stendhal ou de physique quantique, pas même de cuisine ou de jardinage : il aime surtout échanger des photos pornos et des plaisanteries grasses. L’apparition d’un nouvel outil n’a pas changé les tendances profondes de l’humanité. Et si l’encyclopédie est utilisable, c’est parce qu’elle fonctionne sur le mode, non pas de la démocratie participative, dont on a voulu croire (moi la première) qu’elle était un modèle, mais bien de l’oligarchie, en amont comme en aval.

 

Et c’est tant mieux. Permettez-moi de m’en réjouir.

 

J’en suis ravie, parce que me voilà face à une preuve scientifique que : 1) l’oligarchie ou au moins la démocratie représentative est inévitable car il n’est pas possible de demander à n’importe qui d’assumer n’importe quelle tâche, ou en tout cas pas en permanence, et 2) l’humanité N’EST PAS GOUVERNÉE PAR LA RAISON, elle aime même à subvertir tous les moyens qu’on lui donne pour encourager sa rationalité. Il n’y a pas de sagesse populaire, et ce n’est pas la technologie qui la fera advenir, pas plus que le goulag d’ailleurs : il y a une folie et une déraison populaire, qu’on peut et doit canaliser, mais SEULEMENT canaliser, et SEULEMENT LÀ où elle peut gêner l’expression de l’autre pôle de l’humanité, son côté rationnel si on veut et pour faire vite.

 Avouez-le, vous aussi vous avez utilisé internet pour aller voir les photos de votre star préférée nue, les derniers potins sur le couple présidentiel, les résultats sportifs ou la dernière chaîne hi-fi à la mode. Il y a des jours où vous auriez bien fait des blagues salaces sur le blog d’Esprit, parce que ces intellos, il y a des jours où ils nous emmerdent et où on les ramènerait bien à la vérité crue de notre animalité. On ne vous le reproche pas. Et cela ne vous empêche pas d’adorer AUSSI vous plonger dans Proust ou dans le dernier article paru sur la fusion nucléaire.

D’où l’idée qu’il faut un pouvoir régulateur, pour et contre nos penchants irrationnels et anarchistes. Comment faire pour conserver à la fois rationalité, savoir, sérieux et envies iconoclastes, potaches, subversives ? L’homo sapiens ET l’homo ludens, voire demens ? Et bien, demandez à Wikipédia. Il faut une élite (ah le vilain mot ! habituez-vous, j’adore les vilains mots), chargée pour un temps d’exercer le contrôle dans les domaines où la rationalité doit primer (c’est le cas par exemple, de la politique), jusqu’à ce qu’elle laisse la place au suivant, car il va de soi qu’elle est tout aussi déraisonnable que les autres et a besoin de souffler de temps à autres et de retrouver le plancher des vaches et le ras des pâquerettes. Stendhal aimait l’opéra bouffe, Hugo les parties de jambes en l’air et Sartre la dive bouteille. Dieu soit loué !

Ne rêvons pas toutefois : il est bien rare que le rédacteur de la rubrique « physique quantique » ou encore du paragraphe sur « la notion de liberté chez Kant » ait arrêté ses études à 15 ans et sache à peine lire. Tous les alcooliques ne sont pas Sartre, tous les érotomanes ne sont pas Hugo… Sortons de cet angélisme qui voudrait que nous soyons tous intellectuellement égaux et qui devient, confronté à la réalité, tout bonnement meurtrier. Car vouloir à tout prix faire de l’homme un être rationnel, sensé, soucieux du bien commun, vouloir faire du peuple entier une élite, capable de s’autogouverner, c’est nier la réalité, certes moins grandiose, mais somme toute plus rigolote, de l’humanité en tant qu’espèce. Le rêve d’une « démocratie directe », d’une « gestion autonome et démocratique des collectivités par elles-mêmes », où chacun participerait à un degré égal au pouvoir, n’est pas un rêve libertaire, mais totalitaire. Pourquoi ? Parce qu’il implique une transformation de l’être humain : or, de ce que l’humanité en tant qu’espèce est perfectible, il ne découle pas que l’individu humain puisse se perfectionner à marche forcée, pour devenir l’homme nouveau communiste ou le surhomme nazi. Voilà ce à quoi aboutit, au final, l’envie de faire de tous des êtres d’exception. C’est le grand tort de l’idéologie communiste, généreuse et grandiose à première vue, mais finalement terrifiante parce que fondée sur une image flatteuse, mais fausse, de l’humanité : de là à caresser l’idée de vouloir faire coller une représentation fantasmatique à la réalité, il n’y a qu’un pas, et de ce pas à la création du système concentrationnaire ou du principe de la « rééducation » de tous ceux qui ne rentrent pas dans le schéma, il n’y pratiquement plus rien.

Vous pensez que je m’éloigne du sujet. Je ne crois pas. L’exemple de Wikipédia est, me semble-t-il, la preuve qu’une réalisation collective ouverte à tous, qu’elle soit de nature scientifique, culturelle, politique, est possible et enthousiasmante, mais qu’elle nécessite une organisation hiérarchique, qui n’a pas besoin d’être coercitive et qui, pour rester légitime, ne doit être fondée que sur des critères de compétence et d’efficacité et doit être conçue comme provisoire. Il convient surtout que le haut de la hiérarchie n’oublie jamais tout ce qu’il partage avec les échelons inférieurs, qui sont bienvenus de le lui rappeler : merci d’envoyer des blagues salaces aux rédacteurs d’Esprit, soyez sûrs qu’elles les font rire en cachette, quand bien même ils ne les laisseront pas en ligne.


 

Dorothée Cailleux
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21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 11:45
               Notre pays traverse une nouvelle phase de la crise qui affecte le système capitaliste-libéral. Seuls quelques observateurs myopes, pour des raisons qu’il ne nous appartient pas de déterminer ici, veulent y voir un simple mouvement social motivé par des préoccupations corporatistes. La crise est totale. Elle l’est tellement qu’à la limite on ne la voit plus : on la vit.
 
            Ce n’est ni la première, ni la dernière crise totale de notre histoire. Les parallèles avec de grands précédents historiques de fins de régimes seraient certes passionnants à faire : ils ne sont pas notre propos. Cette crise a un visage nouveau. C’est ce visage que nous voudrions peindre dans ces quelques lignes, afin de comprendre ce que nous vivons exactement et, partant, ce que nous pouvons faire.
 
            Il faut peser chacun des mots que nous venons d’employer.
 
            La spécificité de cette crise est qu’elle semble molle. Elle a commencé, tous les manuels d’histoire vous le diront, au milieu des années soixante-dix. Il semble qu’elle puisse durer éternellement. C’est précisément là que nous nous trompons. L’erreur, c’est de croire qu’il n’y a rien à faire.
 
            Des gens font grève, des étudiants bloquent les universités : ne sont-ils pas en train de faire ?
 
            Ils sont dans l’action. Et l’action les porte. Ils comprennent ce faisant qu’ils ont raison de bloquer, de manifester – au sens où l’on peut parler d’une raison de l’Histoire. Mais, on le sait, la raison de l’histoire n’est pas ce que nous appelons communément la raison. On pourrait même dire qu’elle n’a rien à voir avec quoi que ce soit de raisonnable : elle est une aspiration, un désir. Un rêve. Le mot, et c’est un signe qui doit nous réjouir, est apparu lors de la précédente crise contre le CPE.
 
            Là, nous tenons une clef.
 
            D’où vient en effet qu’on pense ne rien pouvoir faire ?
 
            Cela vient de ce que les individus (comme on dit), pris isolément dans la société, ne voient pas ce contre quoi ils pourraient bien lutter. N’ont-ils pas un travail, ou bien, s’ils n’ont pas de travail, n’ont-ils pas des subsides qui leur permettent de survivre ? N’auraient-ils pas beaucoup à perdre à protester, à vouloir tout changer ? Que diable pourrait-on mettre à la place de cette société-là ?
 
            Les manifestants dans les défilés, les étudiants dans les facs bloquées (nous en avions rencontré en avril 2006) ne se posent plus cette question. D’abord, parce qu’ils sont ensemble. Ensemble, ils prennent conscience qu’il y a quelque chose à faire.
 
            Nous disons bien : quelque chose à faire, non pas seulement quelque chose à dénoncer. Le capitalisme d’aujourd’hui n’est plus le capitalisme d’hier : il est libéral, c’est-à-dire non coercitif. Il n’empêche rien, mais il ne permet rien non plus. Et c’est là la raison de la crise.
 
            Pris isolément, chaque individu se débrouille. Il trouve un travail, il vit au mieux de sa retraite, il trouve des aides pour nourrir sa famille. Bref, du point de vue de la stricte nécessité, on pourrait dire qu’il ne manque de rien.
 
            Mais la vie, ce n’est pas avoir besoin de quelque chose.
 
            Cela fait belle lurette que nos sociétés garantissent à tous leurs membres le nécessaire.
 
            Mais rien de plus.
 
            Qu’est-ce donc que ce plus que nous sommes tous en droit d’attendre ?
 
            La possibilité d’agir. De créer quelque chose de neuf, et de le créer ensemble.
 
            Nos désirs ont, depuis trente ans, déserté la société dans laquelle on vit. Quoi qu’on fasse, on a l’impression que cela ne changera rien.
 
            Pourtant, il y a un objectif que nous n’avons pas encore atteint, un possible qui subsiste. Et pas des moindres.
 
            Ce rêve qui s’offre à nous, c’est l’égalité.
 
            Pour les uns, cela signifie vivre mieux, pour les autres aider les premiers à vivre mieux, pour tous, c’est inventer.
 
            Ce que nous venons de dire porte un nom : c’est la politique.
 
            Et la voilà, la raison pour laquelle on ne voit pas ce qu’il est possible de faire sur le plan politique en France, aujourd’hui : c’est qu’on croit qu’on peut lutter contre la « politique de Nicolas Sarkozy ». Mais Nicolas Sarkozy n’a pas de politique. La politique, c’est avoir une vision d’ensemble de la société, et déterminer ce qu’il reste à faire. Or, Nicolas Sarkozy n’a pas de vision d’ensemble : la preuve, il s’attaque aux régimes spéciaux. Il bricole depuis qu’il est élu. Pire : il accentue encore les inégalités sociales. Il donne plus à ceux qui ont trop, et il augmente les prébendes d’une « classe politique » qui est une absurdité dans les termes : il ne peut y avoir une « classe politique ». La politique, c’est l’œuvre de tous, pour le bien de tous.
 
            Alors, prenons le problème à bras-le-corps, et attelons-nous à la tâche. C’est peu dire qu’il y a de quoi faire. La raison d’être de ce blog, c’est ce projet tout à fait déraisonnable : réinvestir ensemble le champ politique, court-circuiter peu à peu ces mandarins qui ne gouvernent que leur carrière, et écrire une nouvelle page de l’histoire.
 
            Excusez du peu.
 
Florent Trocquenet
 
           
 
           

 

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