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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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Pour résumer ce qui précède, nous pouvons dire qu’en somme, nous n’avons rien inventé lors des discussions que nous avons ouvertes, ni en écrivant ce texte.

 

Nous prenons le train en marche : nous nous contentons d’annoncer une destination.

 

Voilà qui semble tout différent d’une perspective révolutionnaire et, en effet, ce que nous proposons n’a d’une certaine façon rien à voir avec une révolution. Nous disons « d’une certaine façon », car il s’agit pourtant d’un changement radical de société. Nous allons inventer ensemble un nouveau mode d’être collectif, un mode d’être qui aura pour objectifs la libération de chacun et une véritable intensité d’existence - la possibilité, pour chacun d’entre nous, d’inventer notre destin à tous. Or intervenir consciemment et volontairement sur le destin collectif n’est pas pour l’homme un devoir, c'est une nécessité : l’homme n’échappe pas au destin du groupe social auquel il appartient. En définitive, toutes les destinées humaines étant sur cette terre solidaires, l’homme n’échappe pas au destin de l’humanité tout entière.

 

L’individualisme n’est pas une idéologie moralement condamnable ; elle est une formidable erreur de perspective sur la vie humaine.

 

Nous évoquions plus haut les philosophies contemporaines, et déplorions qu’elles n’aient pu envisager une libération autrement que sur le plan individuel. Mais nous devons replacer ces philosophies dans leur contexte précis. Si nous les appelons « contemporaines », c'est parce que nous n’en avons pas eu d’autres depuis ; elles sont en réalité le fait de gens nés avant la guerre, et qui se sont éteints pour la plupart.

 

Lorsqu’elles ont vu le jour, ces philosophies avaient à décrire un Système où les rapports humains étaient encore largement codifiés, les institutions sûres d’elles-mêmes, les relations de domination sociale plutôt clairement établies.

 

Tout cela avait un revers positif : ce que l’on a coutume d’appeler le « lien social » était assez solidement tissé. On savait qui était son maître, de quelle idéologie on était l’esclave. On pouvait dès lors mener de front deux entreprises : d’une part, une contestation de l’ordre établi – qui avait une si belle lisibilité – et, d’autre part, une entreprise de libération individuelle sur laquelle on pouvait mettre l’accent, parce que cette entreprise prenait immédiatement un sens politique. Appeler au dérèglement de tous les sens, à un art aux limites de l’expérience humaine, qui poussait l’individu au dépassement de son existence personnelle, et même à l’anéantissement de cette existence, c’était, en effet, faire un acte révolutionnaire. Parce que l’individu était encore si clairement solidaire, prisonnier des structures sociales, il était si officiellement une partie du Système indispensable à son fonctionnement, que se mettre en danger, c’était pour lui mettre en danger le Système dans son ensemble.

 

Disons que le Système n’était pas alors tout à fait le même qu’aujourd’hui. Il s’agissait d’un capitalisme moins libéral. Nous avons dit qu’il était à cette époque en pleine période de fonctionnement, et c'est justement dans la mesure où il n’était pas encore pleinement lui-même. Car tel est le principe d’un système social coercitif : c'est quand il atteint son apogée, c'est-à-dire à une parfaite définition de lui-même, qu’il amorce son déclin. Il ne fait plus appel à l’invention humaine pour déterminer ses règles de fonctionnement ; elles sont fixées.

 

Même si ces règles de fonctionnement sont des règles coercitives, avoir à les définir peut donner aux hommes l’impression de maîtriser leur destin collectif. Et c'est d'ailleurs rigoureusement exact : ils inventent le système qui les broie, ils sont les maîtres, nous l’avons dit, du système qui les domine. Chaque homme est un barreau de la cage, et a légitimement le sentiment que, sans lui, la cage serait ouverte.

 

Pour prendre une fois de plus cet exemple historique, c'est sous le règne de Louis XIV que la monarchie absolue reçoit sa plus brillante définition, et qu’elle amorce son déclin. Car après le déchaînement artistique et théorique où les plus grands esprits du temps, en France et au-delà des frontières de la France, ont mis au point la constitution politique, sociale, économique et symbolique du régime, on constate qu’il n’y aura plus grand-chose à faire. La cage est fermée, elle est belle, certes, mais c’était une cage. On a le plus grand roi du monde, mais on crève de faim. On vit dans le plus puissant royaume d’Europe, mais c’est en Angleterre qu’on semble respirer la liberté.

 

Pour en revenir aux philosophies contemporaines de la libération individuelle, nous ne pouvons que constater à quel point il serait funeste de se conformer aujourd’hui encore à leurs objectifs. Le Système est devenu depuis vraiment « libéral » : n’entendons pas par là qu’il est un régime de liberté - c'est tout le contraire -, mais il peut structurellement et symboliquement se passer de chacun des individus qui le constituent. C'est même le fait qu’il se passe économiquement d’un si grand nombre d’entre eux qui rend visible son agonie, nous l’avons vu. On peut se livrer à n’importe quelle expérience individuelle, se détruire ouvertement par la drogue, l’alcool, proclamer sa marginalité, son sado-masochisme, son homosexualité, ses perversions les plus folles, même ses pulsions meurtrières, on peut mourir du SIDA, avoir contaminé son partenaire, être un méchant de toutes les façons possibles : le Système s’en fout.

 

Contrairement au monde qui a vu naître les grandes philosophies de naguère, le monde d’aujourd’hui est un monde de solitude, de morcellement. Ce qu’un individu fait de lui-même n’a plus de conséquence sociale ou politique directe. C'est-à-dire qu’on a beau faire, si l’on s’en tient à la sphère individuelle, c’est comme si on ne faisait rien du tout. Le résultat de cette prodigieuse situation, nous l’avons décrit, c’est un système qui paraît encore fonctionner, alors que plus personne n’y croit, que plus personne n’y fonctionne. Comme sur les lignes de métro dernier cri, la rame n’a plus de conducteur.

 

Et pourtant, comme il n’y a rien d’autre, comme le Système est hégémonique, nul ne lui échappe.

 

Pire : comme nous sommes seuls, nos rapports sont devenus rares et difficiles. C'est un cercle vicieux. L’homme, axé sur des objectifs de libération individuelle, cultive sa solitude. La technologie l’y aide. Au Japon, des adolescents vivent cloîtrés dans leurs chambres, sans voir personne, à jouer aux jeux vidéo, ou en réseau sur leurs ordinateurs, avec des gens qu’ils ne connaissent pas, et qu’ils ne verront jamais. C'est un cas extrême, mais dans notre for intérieur, nous ressemblons tous à ces adolescents japonais. Les autres nous font peur parce que nous ne les rencontrons plus. Nous avons perdu les habitudes de parole, de comportement qui nous font exister avec les autres. Nous croyons encore que l’enfer, c'est les autres. Mais l’enfer, c'est les autres quand on ne les voit plus, ou si peu qu’on n'a pas le temps de s’apercevoir qu’ils peuvent nous aimer, nous haïr, nous parler, qu’ils peuvent être vraiment des autres au lieu d’être ces fantômes menaçants qui hantent nos moments de solitude. On oublie que, face à ces autres, on peut être soi, librement soi, farouchement soi.

 

Ainsi nous n’avons pas le choix : il nous faut être libres ensemble.

 

Il pourrait sembler à première vue que la tâche est impossible, et notre discours utopique. Ce serait méconnaître le revers positif du Système dans son agonie.

 

Les hommes libres de jadis pouvaient détourner les institutions à leur profit en publiant leurs expériences individuelles. Les hommes libres que nous sommes entendent bien retourner le libéralisme du Système contre lui.

 

Voilà notre solution : pas la révolution, mais ce que nous nous proposons d’appeler l’évolution.

 

La grande différence entre les deux concepts, c'est que l’un suppose un renversement de situation. L’autre prétend s’inscrire dans l’ordre des choses.

 

Les aspirations à la liberté ne pouvaient que se trahir totalement dans un mouvement révolutionnaire. Pour la bonne et simple raison que la révolution est un coup de force. Elle est donc la substitution violente d’un régime de domination à un autre. On n’était pas plus avancé avec la dictature du prolétariat qu’avec l’autocratie tsariste. On avait changé les objectifs, il s’agissait bel et bien d’atteindre au bout du compte la « société sans Etat ». Seulement voilà : il ne faut pas que les moyens diffèrent dans leurs principes des fins que l’on s’assigne. C'est pourquoi nous choisissons la voie de l’évolution. Non seulement elle s’inscrit dans le train de l’histoire, elle procède d’une lecture claire et lucide de la situation actuelle ; mais encore, elle va détruire le Système en retournant contre lui son mode de fonctionnement.

 

Puisque le Système peut se passer de nous, nous allons nous passer de lui. Nous allons nous absenter, créer en son sein une structure nouvelle, totalement différente, mais qui conservera des liens avec lui le temps qu’il faudra pour qu’il s’effondre.

 

En somme, nous prétendons saisir la chance historique inouïe qui se présente à nous. Nous avons fait fréquemment référence, dans les pages qui précèdent, à des régimes politiques disparus, qui étaient des systèmes coercitifs. Pour autant, nous sommes bien loin de penser que notre Système soit coercitif à la manière de l’Ancien Régime ou de l’Union soviétique, deux systèmes qui nous ont offert le spectacle saisissant de leur disparition. Si nous parlons d’évolution, c'est bien parce que nous croyons à un progrès politique de l’humanité.

 

Il nous paraît aujourd’hui qu’un des effets de ce progrès, c'est que le Système dans son agonie nous laisse la possibilité d’enjamber sa dépouille sans effusion de sang, sans l’usage de la force, en étant, même pendant l’acte qui donnera naissance à une Communauté d’hommes libres, des hommes qui ne privent personne de sa liberté. Aucun sacrifice à faire de ce point de vue, même si naturellement il nous faudra renoncer à certaines choses, nous en sommes conscients – et nous reviendrons dans les chapitres qui vont suivre sur ces modifications essentielles à apporter à notre mode de vie, et même à notre mode d’être. Mais toutes ces modifications ne seront que des libérations supplémentaires. La liberté ne peut pas cautionner l’aliénation, même pour un temps déterminé. Elle ne peut cautionner un appauvrissement de la vie humaine : c'est au contraire au plein épanouissement de la puissance de chacun que nous faisons appel.

 

Dans le processus que nous avons déjà engagé, il n’y a pas de perdants. Ne rejoignent l’entreprise que ceux qui le veulent, au fur et à mesure qu’ils s’y sentent prêts, et même dans la mesure où ils y sont prêts. Ce n’est pas à un basculement que nous appelons, à un engagement brutal et sans retour. Chacun s’associe à l’affaire autant qu’il le veut, à proportion de ses moyens et de ses désirs. Nos moyens ne sont pas tous comparables, en raison de notre degré inégal d’implication professionnelle dans le Système. Pas plus que la révolution, nous ne prônons la révolte, qui nous placerait dans une position masochiste à l’égard du Système, et nous priverait de toute efficacité d’action. Car le Système a beau être libéral, nous n’ignorons pas qu’il a des moyens de défendre ses hiérarchies. Le corps du malade est bien protégé. Nous aborderons ces problèmes d’engagement progressif dans le chapitre suivant.

 

Dans la mesure où le Système est à l’agonie, nous savons que ce que nous concevons ensemble le remplacera, à terme, définitivement. Mais nous ne sommes nullement fixés sur cet objectif – c'est cela aussi, l’évolution : un processus qui ne sacrifie rien du présent pour un futur plus ou moins proche. C'est un processus dont chaque étape vaut la peine d’être vécue. Croyez-nous, les premières l’ont déjà été, jamais ce texte ne pourra rendre compte de ce que sont, et pourront être ces moments de débats, de réflexion de création et d’actions collectives et solitaires, d’échanges. Tout le monde a sa pierre à apporter, car cette entreprise n’est nullement cantonnée dans le contenu théorique et au fond totalement superflu que nous venons de développer dans les pages qui précèdent. Nous avons mené la réflexion sur un terrain théorique, parce qu'il est bien évident que dans une entreprise totale comme celle qui nous occupe, les problèmes peuvent aussi se poser en termes théoriques, philosophiques. Mais ce n’est qu’un secteur parmi d’autres, qui n’a aucune priorité sur les autres. Il est même bien plus impérieux de résoudre les problèmes matériels et techniques que nous allons aborder dans les pages qui suivent. Seulement, une chose est sûre : quiconque rejoindra l’entreprise sera associé à tous ses aspects, les plus complexes comme les plus triviaux, et ce quels que soient son milieu d’origine, ses occupations et ses devoirs actuels dans le Système – nous abordons cet aspect essentiel dans un instant.

 

Ajoutons pour clore ce chapitre que, dans une telle entreprise, même les doutes, même les interrogations, même les malentendus sont beaux, parce qu’on a tout à coup le sentiment qu’à chaque instant, c'est la vie qu’on invente.

 

 Nous avons déjà la prétention d’affirmer que, ce livre refermé, il vous deviendra impossible d’envisager les choses sous le même angle. Il vous deviendra impossible de vous dire encore dans l’impasse.

 

Il n’y a pas d’impasse. C'est le Système qui meurt, pas nous. On ne reste pas dans un bateau qui sombre quand on peut tous monter sur une embarcation qui ne demande qu’à prendre le large, et à devenir un espace grandissant de liberté collective et individuelle.

 

Tout ce que nous venons de dire signifie clairement que nous voulons développer une sorte de stratégie, mais une stratégie ouverte. Pas de complot, tout se fera au grand jour. Ce grand jour, justement, fera voir dans quelle nuit nous nous mouvons en restant sur le navire qui coule.

 

Le Système nous laissera parler, débattre, il nous laissera nous réunir, il nous laissera publier tout ce que nous voudrons, parce que, nous venons de le dire, il s’en fout. Mais il mourra de son indifférence. On ne le verra pas mourir ; on s’apercevra, à un moment, qu’il est mort. « Le roi est mort, vive le roi », disait-on sous l’Ancien Régime. Mais le souverain qui se lève aura d’innombrables visages, et aucun pouvoir. Ce sera un roi sans trône et sans couronne, un roi anonyme et multiple : chacun aura vraiment sa part de souveraineté. C'est même le principe de base de notre entreprise.

 

Et ce n’est pas de l’utopie. De cela, les pages qui vont suivre vous convaincront.

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