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Voilà un des chef-d’œuvre de la National Gallery de Londres, grand tableau carré (2x2 mètres), immanquable, peu attractif pourtant à première vue : deux personnages se tiennent immobiles de chaque côté d’un meuble couvert d’objets divers, sans expression, lourds, figés. Au premier plan se détache une forme bizarre et grise.

Society-Political-Science-Holbein-ambassadors.jpg

Il faut alors s’approcher et s’interroger : qui sont ces deux hommes ? Le plus visible, celui de gauche, est Jean de Dinteville, ambassadeur de France nommé par François 1er à londres pour obtenir le soutien de Henri VIII contre l’Empire ; il doit son allure imposante à l’épaisse pelisse doublée d’hermine qu’il porte sur une chemise de soie rouge et à sa médaille de l’Ordre de Saint-Michel ; son manteau est court car il est ambassadeur de « robe courte » (détenteur de pouvoir politique). Il tient un poignard dans sa main droite, sur lequel est inscrit son âge : 29 ans (seulement !).

 A l’occasion des Fêtes de Pâques de 1533, il a invité son ami George de Selve à Londres et c’est lors de cette rencontre qu’Holbein, qui a déjà réalisé deux portraits de Jean de Dinteville, a peint cette scène, ou plutôt, cette mise en scène ..

George de Selve a 25 ans ; il est évêque de Lavaur (Tarn) et diplomate : il est donc ambassadeur en « robe longue » (détenteur de pouvoir religieux), et habillé plus sobrement de sombre. Les deux ambassadeurs et amis ne se regardent pas, ils posent sérieusement, imbus de l’importance intellectuelle et sociale qu’ils sont désireux, grâce au décor soigneusement choisi et disposé autour d’eux, de montrer.

Qui sont-ils ? Des érudits, des hommes de la Renaissance, ainsi que l’atteste la présence d’objets qui représentent toutes les matières du « quadrivium » de l’éducation humaniste : le globe céleste et le globe terrestre ( sur lequel on peut lire  le nom du château familial de Dinteville , Polisy !), symboles de l’ouverture au monde, une équerre et un livre d’arithmatique ouvert, symboles de la connaissance, un livre de musique et un luth, symbole d’harmonie, mais  une corde du luth a sauté. Tiens ! une imperfection ..

Et là, à l’extrême bord gauche du tableau, à moitié caché dans un repli de la tenture verte, n’est-ce pas un crucifix ? Discret, le crucifix…

Ces deux éléments, moins évidents, moins parfaits, pourraient être une allusion au mouvement de la Réforme qui secoue alors l’Eglise, et une référence directe à la mission de l’Ambassadeur George de Selve : maintenir l’Eglise unifiée… oui mais , là, devant nous, il y a aussi cette drôle de chose, que l’on a appelée jusqu’au 20° siècle « l’os de seiche » ; regardez attentivement, en vous positionnant dans l’angle droit du tableau, ou en tenant chez vous une petite cuillère côté convexe : il s’agit d’un crâne, peint selon la technique de l’anamorphose( une projection allongée d’une forme en elle-même).

Un crâne ? Oui, une « vanité », destinée à rappeler que nulle puissance n’égale celle de la mort, que le pouvoir, politique intellectuel ou religieux, ne donne que l’illusion de la jeunesse ( ! rappelons nous leur âge) et de la domination, que la prestance, les étoffes lourdes, le pavage délicat sur lequel on se tient, tout cela n’est que « vanité ».

Au-delà de la technique artistique et de la richese symbolique de l’œuvre, on peut se demander si Holbein le Jeune, en 1533, a délibérément choisi d’ajouter cette tête de mort à son tableau une fois les portraits terminés, ou bien si Jean de Dinteville avait mentionné « l’intrus » dans sa commande.. Nul ne le sait mais l’histoire rapporte que Dinteville, de nature mélancolique, avait adopté la devise « memento mori » (souviens toi de la mort), et cette crainte aurait influencé Holbein. A moins qu’il n’ait souhaité ajouter un symbole de sa propre vision de la vie, une sorte de point d’orgue moral à cet étalage de conquêtes humaines. Vanitas vanitatum, et omnia vanitas.


Anne Bordier

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