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  • : Clair-obscur
  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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De quoi sommes-nous partis dans les pages qui précèdent ?

 

D'un constat. Nous avons exprimé ce que tout le monde sait, parce que chacun, quelle que soit la place qu'il occupe dans le Système, et sa propre valeur de dominance, en a fait intimement l'expérience. Nous sommes partis de l'impuissance que ressent tout individu dans le Système. Nous avons vu qu'un « individu », s’il s’en tient à son individualité, est forcément impuissant. Cette notion est le produit de l'idéologie du Système. Pourtant, ce produit est réel : nous sommes, que nous le voulions ou non, des individus, nous avons des aspirations individuelles. Nous avons même des aspirations individualistes.

 

Si nous devons démontrer la nécessité d’une Communauté, c'est de ce point de vue individualiste, pour rester cohérents avec notre perspective évolutionnaire.

 

Si nous étions révolutionnaires, nous dirions ce qu'on a dit jadis : il faut changer l'homme. Et nous ne changerions rien du tout. Nous nous montrerions violents contre la violence, individualistes contre l'individualisme. Triompheraient les aspirations individualistes des révolutionnaires, qui estimeraient n'avoir personnellement rien à perdre, et avoir au contraire tout à gagner à un bouleversement des structures en place. Les individus qui resteraient dans leur esprit fidèles au Système, dont ils estimeraient recevoir une gratification suffisante, devraient l'abandonner contre leur gré...

 

Nous avons dit qu'il ne devait y avoir aucun perdant dans le changement pourtant radical qui résulte du mouvement évolutionnaire.

 

Que voulions-nous dire ?

 

Ceux qui croient recevoir une gratification suffisante du Système se trompent, cela, nous en sommes certains, mais en quoi ? Ils sont riches, pensent-ils, ils sont « puissants », comme on dit - comme on dit à tort.

 

Rappelons-nous ce que nous avons remarqué au sujet du pouvoir dans le Système : il est obligé de devenir de moins en moins réel ; il se réfugie de plus en plus dans l'abstraction du symbole. Mais, même au plan du symbole, le pouvoir est encore obligé de céder du terrain. Un homme politique n'a pour ainsi dire plus de pouvoir politique sur la marche générale de la société qu'il dirige, fût-il très haut placé ; il faut encore qu'il ait l'air d'en avoir moins qu'il n'en a. Voilà qui change la donne première du Système, et en profondeur : nous allons essayer de comprendre en quoi.

 

C'est sur une domination sociale universelle que le Système a bel et bien fonctionné depuis ses origines. Tout le monde alors y trouvait forcément son compte. Nous l'avons dit : chacun avait le sentiment de contribuer activement à ce réseau de domination sociale. De fait, chacun exerçait un pouvoir. Tout le monde était, à un moment ou à un autre, en un lieu ou un autre, un dominant, même si toutes ces relations mobiles s'inscrivaient dans une hiérarchie sociale elle bien établie depuis des siècles. Mais à cette époque de plein fonctionnement du Système - c'est-à-dire jusqu'à la fin des années soixante -, même lorsqu'on occupait, dans une situation sociale particulière, la place du dominé, on éprouvait une triple satisfaction.

 

Un dominé savait tout d'abord intuitivement qu'il était le maître de ceux qui le dominaient, parce que ces derniers avaient besoin de son assentiment, de sa croyance en leur pouvoir pour exercer leur domination. Aussi abstrait que cela puisse paraître, ce sentiment est à la base de toute relation de pouvoir : d'une certaine façon, on délègue toujours le pouvoir à celui qui en a, et pour un temps limité, fût-il indéterminé. La personne humaine étant inaliénable, lorsqu'elle s'aliène à une autre, ce ne peut être qu'une mystification, une comédie. L'égalité n'est pas une valeur ; elle est un fait. Regardez les jeux d'enfants : « On va jouer au roi et au chevalier, je serais le roi, et toi tu serais le chevalier, d'accord ? » Plus tard, quand de grands enfants joueront à l'employé et au directeur des ressources humaines, au vendeur et au client, la question ne sera plus posée, mais on y a tout de même répondu : « Je serais ton directeur, et je te demanderais de renvoyer trois personnes du service que tu diriges, d'accord ? » Tel était donc la première satisfaction du dominé dans l'ancien état du Système.

 

Il y en avait une seconde : le dominé contribuait à son niveau, fût-il le plus humble et le plus confidentiel, à la définition de l'idéologie qui l'asservissait, et qui asservissait ceux qui le dominaient. C'est un point très important, nous l'avons déjà abordé, nous n'y reviendrons pas : le moindre de nos gestes implique, que l'on en soit ou non conscient, un acquiescement au Système dans lequel toutes nos activités prennent place. Y compris celles qu'on croit lui cacher, lui dérober, ne serait-ce que parce qu'elles se contentent d'être des activités marginales.

 

Enfin, le dominé avait son heure de dominance. L'ouvrier, le manœuvre, le journalier étaient des pères de famille ; leurs épouses, qui leur étaient soumises, éduquaient aussi les enfants ; elles avaient leur part du gâteau. Le Système sécrétait donc, du haut en bas de la hiérarchie sociale, du pouvoir : il avait une très haute productivité idéologique. En un mot, il fonctionnait. Nous ne sommes pourtant pas en train de dire qu'il fonctionnait conformément au principe de la vie humaine.

 

Et pourquoi non, nous direz-vous, puisque tout le monde était satisfait ?

 

Parce que la vie humaine aspire à la puissance, c'est-à-dire à la possibilité de se déployer pleinement, sans rencontrer d'obstacle. Or le pouvoir que dispensait si généreusement le Système au temps de sa splendeur ne doit pas être confondu avec la puissance.

 

Rappelons la différence essentielle entre ces deux notions. Le pouvoir est une puissance qui a besoin, pour s'accomplir, de s'exercer au détriment de la puissance d'un autre. Comme, dans une société, tout est imbriqué et cohérent, vous ne pouvez pas exercer un pouvoir sans que ça vous retombe sur la gueule d'une manière ou d'une autre, à plus ou moins long terme, dans un espace ou un autre.

 

Pourtant, le pouvoir est une forme de puissance : il est le commencement de ce à quoi aspire profondément la vie humaine. C'est là ce qui rend la situation extrêmement complexe, c'est là surtout ce qui permet à un système social contraire en son principe à l'aspiration profonde des hommes de fonctionner, c'est-à-dire à chacune des parties de ce système de fonctionner en son sein.

 

Quand notre chef de service convoque ses subordonnés pour procéder au licenciement qui lui a été ordonné, il fait mille choses à la fois. Il parle fort, ou il parle bien, il parle mieux peut-être que ceux à qui il s'adresse ; il montre son beau costume, ses belles chaussures, il est riche, c'est-à-dire qu'il est plus riche que ceux à qui il parle : bref, il est puissant. Mais demain, il devra rendre des comptes au directeur des ressources humaines dont il est en train d'appliquer les consignes : il est dominé. Pendant qu'il parle à ses subordonnés, le chef de service a besoin d'être écouté, regardé, admiré, considéré comme chef : il est dépendant de ceux qu'il domine. Et puis, il y a le fond de l'affaire, le cauchemar que fera le chef de service la nuit suivante, ce qui tend l'atmosphère insensiblement dans ce bureau où il donne des ordres, ce qui le taraudera quand il sera dans sa voiture de fonction et qu'il n'arrivera pas à se concentrer sur ce que dit le présentateur radio : la mauvaise conscience ou le cynisme, qui ne sont que deux manifestations d'un seul et même phénomène, la crainte. Rappelons-nous le professeur ou le cadre dans leur voiture, et les ouvriers qui refont la voierie…

 

Je ne peux avoir du pouvoir qu'au détriment de la puissance des autres ; je ne peux être puissant que si les autres - tous les autres  - le sont aussi.

 

C'est, au fond, une question de temps. Le temps joue, nous allons le voir tout au long de notre propos, un rôle fondamental. Celui qui détient un pouvoir ne le détient que pour un certain temps, ou plutôt une certaine partie du temps, dans la mesure où toutes les dimensions que nous avons distinguées dans un acte de pouvoir sont concomitantes. La puissance, elle, est atemporelle. On ne sait pas quand elle commence - elle commence avec la vie, et la vie a commencé bien avant nous ; on ne sait pas quand elle finit : on continue d'être puissant même quand on est mort, par le souvenir de notre puissance, du sentiment de notre liberté, qu'on a pu laisser à ceux qui nous survivent, et tous ceux qui les suivront sur cette terre.

 

Le Système, au temps qu'il fonctionnait, et procurait à chacun un sentiment de gratification, n'était donc pas pour autant conforme à la nature de la vie humaine. Pourtant, il fonctionnait bel et bien, et de notre point de vue évolutionnaire, nous ne saurions considérer qu'alors la situation était mûre pour quelque changement que ce soit. Cela revient à dire que nous n'aurions évidemment pas écrit le livre que vous êtes en train de lire il y a trente ans. Il fallait attendre que la bête meurt. A présent, elle agonise : la position de dominant, et celle de dominé, ne procurent plus rien des gratifications d'antan. Voyons pourquoi.

 

Sur le plan symbolique, le Système est parcouru d'un discours libertaire dévoyé, dans la mesure où il ne débouche pas sur une remise en cause du Système. Ce discours libertaire n'a pas d'autre origine que l'intelligence de tout ce que nous venons de décrire, de tout ce qui oppose le pouvoir et la puissance. En ce sens, nous avons pu dire plus haut que, par rapport à la question du pouvoir, nos sociétés étaient devenues de plus en plus intelligentes. On tente d'affaiblir le pouvoir jusqu'au point où il ne serait presque plus le pouvoir. Seulement voilà : à défaut d’avoir été remplacé par un autre modèle d’organisation sociale, le pouvoir demeure ce qui, structurellement et de façon négative, assure le fonctionnement du Système.

 

On explique ainsi dans les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM) qu’en classe, le professeur forme un "triangle pédagogique" avec son élève et le savoir qu'il était jadis chargé de transmettre du haut de sa chaire et à coups de trique ou de punitions si besoin était. Comprenons qu'il ne serait plus au-dessus de l'élève – conformément au schéma vertical de la relation de pouvoir -, il serait à égalité avec lui, il deviendrait, selon la terminologie officielle, son « interlocuteur ». Le professeur ne punit plus, il n'impose plus, il ne peut même plus, s'il enseigne à l'école primaire, donner de devoirs à faire, il ne décide plus vraiment du passage des élèves en classe supérieure, il ne bénéficie plus de tout le décorum qui entourait l'ancienne coercition scolaire. Il n'y aurait donc presque plus de pouvoir à l'école. Le problème est qu'il n'y a assurément pas de puissance non plus. On est même encore plus éloigné de la puissance que dans le fonctionnement ancien du Système.

 

Car ce pouvoir autodénégationniste est le plus aliénant des pouvoirs.

 

Nous avons défini le pouvoir comme un commencement de puissance qui aliène la puissance. Or, en ne conservant du pouvoir que son fantôme, on n'a pas supprimé ce qui, dans le pouvoir, niait la puissance, on en a supprimé la puissance. Le pouvoir fantomatique qui maintient encore dans leur forme les institutions de notre Système moribond est un pouvoir sans puissance.

 

Aujourd'hui, le chef, qui ne peut plus être un chef à l'ancienne mode, un chef d'avant soixante-huit, n'a plus en guise de gratification que le contentement d'être à sa place à lui plutôt qu'à celle de son subordonné. Mais cette satisfaction négative, on le comprend bien, n'est rien d’autre que de la crainte.

 

Voilà pour la position du dominant ; qu'en est-il de la triple satisfaction du dominé ?

 

Le dominé n'a plus, comme jadis, le sentiment que celui qui le domine dépend de lui. Le pouvoir qui s'exerce sur lui, et qui se renie lui-même, lui fait comprendre que s’il n’était pas dominé, un autre le serait à sa place : son rival. Des dominés en puissance - si l'on peut se permettre ce mauvais jeu de mot -, il y en a à la pelle. Il y en a, officiellement, 2,4 millions en France. Il y en a même bien plus que cela, on l'a vu : les allocataires du RMI, les clochards, les immigrés, les pays du Sud... Le dominé sait donc qu'on se fout de son assentiment au pouvoir : le pouvoir donne l’impression de s’exercer en maintenant chacun chez soi et sans impliquer personne, sans s'impliquer lui-même, sans quêter l'approbation de qui que ce soit.

 

Nous entrevoyons, avec ce que nous venons de dire, en quoi le dominé ne peut plus éprouver la satisfaction de contribuer en tant que dominé à donner corps à l'idéologie qui l'asservit. Nous avons vu que cette idéologie fonctionnait à l'autodénigrement, à l'autoreniement. Ceux qui ont le pouvoir vous disent que c'est une bien vilaine chose que le pouvoir, et qu'en vous soumettant à lui vous accomplissez une besogne bien répugnante. Aux dominés que sont des téléspectateurs - qui ne choisissent pas leurs programmes -, on eût expliqué jadis qu'on les informait, et que si l'on élaborait ces programmes-là pour eux, et pas d'autres, c'était pour leur bien. C'était « bien » de se laisser dominer par l'ORTF. Aujourd'hui, le président-directeur général de TF1 explique que son rôle consiste à ménager un espace dans le cerveau de ses téléspectateurs pour recevoir les publicités dont on le bombarde, et consommer. A y bien regarder, un pareil propos fait même d'une pierre deux coups : il dispense le dominé de toute collaboration idéologique au Système, et il le dispense aussi d'une réaction contre la domination qu'il subit, puisque c'est le dominant lui-même qui dénonce avec cynisme l'ignominie du Système. Et, derrière ce cynisme, n'oublions pas que se cache une stupéfaction - "comment diable est-ce possible d'imposer ça à des hommes ?" - c'est-à-dire une crainte que cela ne dure pas.

 

Voilà qui nous ramène à la troisième satisfaction qu'éprouvait jadis le dominé dans le Système : celle de ne l'être que pour un certain temps. Nous avons montré que la dominance était partout en péril, bien qu'elle demeure la structure d'organisation - il faudrait dire de désorganisation - de notre société. Ce n'est plus en étant un père ou une mère de famille qu'un dominé pourra se consoler symboliquement de la domination qu’il subit...

 

Et pourtant, il y a encore du pouvoir ; il n'y en jamais eu autant, disséminé, caché dans tout le corps social. Il y en a même encore plus dans les têtes, et pour cause : il faut de l'imagination, pour faire vivre des fantômes ! Il faut que chacun à son poste se persuade qu'on doit y rester et y fermer sa gueule, alors qu'il est possible de le quitter. Il faut trouver en soi la nécessité de la dominance qu'on subit si nous voulons encore avoir l'impression de "participer". C'est quand un système meurt qu'il est le plus exigeant pour tous ceux qui le constituent. Qu'est-ce que c'est dur, d'être un bon Soviétique, en 1989 ! Et encore, pas si dur que d'être aujourd'hui un membre du Système capitaliste-libéral : le soviétisme était contesté de l'intérieur, par des gens qui pouvaient dire : « Mais pourquoi ne vivons-nous pas comme de l'autre côté du rideau de fer ? » Aujourd'hui, il n'y a pas d'ailleurs, le Système est partout. Ce n'est pas en posant d'utopiques horizons révolutionnaires qu'on changera quoi que ce soit au monde dans lequel on vit. On ne fera que le confirmer dans son hégémonique agonie.

 

Ce qu’il convient de faire est beaucoup plus simple que cela : il suffit de constater ce que nous avons appelé la transition, à savoir que le Système est déjà devenu autre chose que lui-même, qu'il n'est plus que l'ombre de lui-même.

 

Reconsidérons notre point de départ, dont nous ne nous sommes éloignés qu'en apparence. Nous partions du constat individuel d'impuissance. Nul ne peut vivre dans l'impuissance, puisque l'impuissance, c'est le contraire de la vie.

 

Notre objectif essentiel, dont découlent tous les autres, c'est donc la puissance. C'est la fin du règne de la terreur – encore que cette expression soit peu appropriée à la situation que nous vivons actuellement où nul ne règne sur qui que ce soit, mais où nous avons tous peur les uns des autres.

 

Notre programme évolutionnaire consiste à dire : puisque plus personne ne veut le pouvoir, puisque le pouvoir n'est qu'un fantôme que conjurent tous nos discours, toutes nos fictions, livres et images - décrétons la mort du pouvoir.

 

Assumons notre situation historique, et nous la changerons.

 

Nous ne pouvons retrouver la puissance qu'en décrétant ensemble la mort du pouvoir, puisque le pouvoir, c'est notre mauvaise façon de vivre les uns avec les autres - notre façon de ne plus vivre les uns avec les autres, donc de ne plus vivre au seul et unique sens de ce terme. C'est la raison pour laquelle nous avons conçu ce projet de Communauté. Pourtant, la puissance est bien, nous l'avons dit, un phénomène individuel – elle ne peut être qu’un phénomène individuel pour les individualistes que nous sommes : n’y a-t-il pas là une contradiction ?

 

Nous sommes pleinement conscients que le mode d'être solitaire auquel nous sommes accoutumés n'est pas seulement une cause d’impuissance ; il comporte aussi la possibilité, réelle - et qui relève tout à fait de ce progrès de l'humanité que nous avons déjà évoqué - de se passer les uns des autres dans une certaine mesure. Cette mobilité accrue qu'en retire l'individu, cette moindre dépendance à l'égard des structures collectives est aussi une condition favorable pour la création, l'imagination, la singularité, l'inattendu - ce que nous désignerons dans les pages qui suivent par le mot d'expérimentation. Nous reviendrons ultérieurement sur ce concept décisif :  considérons seulement pour l'heure qu'il n'est pas question de changer, au sein de la Communauté, ce qui aide à la puissance - seulement ce qui la freine ou la nie.

 

Car si nous avons remis en cause le mode de vie individualiste, c'est en tant qu’il n’est plus un mode de vie, mais un mode de survie, qu’en somme notre individualisme social nuit aux individus. La clef de l’inertie dans le Système réside dans cette contradiction. Notre mode de vie, qui n’assume pas sa dimension collective – ou qui ne l’assume que sur un plan abstrait ou festif, épisodique – nous rend infiniment dépendants, symboliquement, les uns des autres. Nous vivons comme des débiteurs qui fuiraient leurs créanciers, et laisseraient en ne l’acquittant pas grossir une dette qui hypothèque leur devenir individuel. En ne voulant pas assumer ce que nous nous devons réellement les uns aux autres, nous laissons grossir en nous le fantasme d’une dette infinie dont nous croyons voir le mémoire brandi dans toutes les mains. De là, la mauvaise conscience, le cynisme, la crainte - l’idée que nous profitons bien assez comme cela de la vie et des autres, que nous n’avons plus rien à leur demander. C'est vrai qu’on pourrait être en train de crever de faim ou d’une maladie si facile à soigner en Tanzanie, au bord du lac Victoria ; au lieu de cela, on s’ennuie au restaurant, à déguster de la perche du Nil péchée dans ce même lac Victoria, avec des gens que nous croyons être des amis, mais avec qui nous n’avons aucun projet commun. Vous connaissez la vieille antienne de la morale répressive, qu’on vous serinait quand vous étiez petits, et que vous-mêmes avez peut-être répétée à vos enfants : « Pendant ce temps, il y a des gens qui meurent de faim ? »

 

Tout au plus peut-on concevoir dans le Système des associations de malfaiteurs, des sociétés à responsabilité limitée, des existences mornes et sans ampleur, dont tout le problème est de trouver leur légitimité : les moyens par lesquels elles sont assurées nous semblent, à raison, si suspects ! Que devraient-elles être, ces vies, pour justifier les inégalités iniques, les partages honteux sur lesquels elles reposent ?

 

N’y a-t-il là qu’un fantasme d’occidentaux repus, taraudés par une culpabilité puisée dans notre culture judéo-chrétienne ?

 

Certes pas.

 

Ce sentiment est le produit direct de notre organisation sociale qui, au nom d’un prétendu confort individuel, prive les individus de la plénitude de l’existence humaine. Nous nous sommes tellement habitués à cette organisation, à laquelle si peu d’êtres humains échappent sur cette terre (quelques peuples au fin fond de forêts inaccessibles ?), que nous ne pouvons même plus imaginer avoir vitalement besoin d’autre chose.

 

On estime normal que, socialement, il ne soit donné à vivre aux individus qu'une expérience partielle. On justifie cette limitation de l'existence humaine par le nécessaire partage des tâches - partage des tâches qui se retrouve à l'échelle planétaire dans la division internationale du travail. Chaque individu doit s’estimer satisfait de n'accomplir qu'une partie des tâches nécessaires à la survie de l'espèce. L'imposture réside dans le fait que, s'il apparaît de bon sens que dans nos sociétés où le mode de vie est devenu extrêmement développé, sophistiqué, il est impossible à un homme d'accomplir toutes les tâches sociales, rien n'impose en revanche qu'il n'exerce dans sa vie professionnelle qu'une seule sorte de tâche. Ces tâches n'ont pas toutes le même prix - dans tous les sens du terme - aux yeux des hommes, elles n'ont pas la même valeur de dominance. Par conséquent, une hiérarchie sociale s'impose aux hommes, un partage entre ceux qui seront cantonnés à des besognes matérielles simples, n'exigeant pas de savoir technique particulier, et ceux qui sont au contraire détenteurs du savoir technique leur permettant d'assumer les tâches de conception, de virtualité - de projection de l'ensemble de la société vers l'avenir.

 

Aux uns, le présent éternel, répétitif, d’une pauvre tâche toujours recommencée ; aux autres, l'ivresse de l'inconnu, la projection dans ce qui n'est pas encore, dans ce qui va décider du sort de l'espèce. Partage qui brime la puissance de tous.

 

Si, naturellement, certaines tâches exigent un savoir technique que ne peuvent donner que de longues années d'étude, et donc une spécialisation, il n'y a aucune raison pour que ceux qui se soient destinés à exercer ces fonctions se trouvent dispensés d'assumer les tâches matérielles indispensables au fonctionnement de la société.

 

Nous croyons par ailleurs qu'un autre mode d'éducation des enfants au sein de la collectivité permettrait de rendre aptes à ces fonctions un nombre bien plus grand d'individus. Nous parlons d’un mode d'éducation qui briserait l'enfermement dans le cercle familial, et permettrait à tous les parents de contribuer un peu à l'éducation de tous les enfants. Une expérience de ce type, loin de briser le lien familial, élargirait la famille au groupe humain tout entier.

 

En tout cas, il est une tâche hautement gratifiante pour un individu, c'est la participation au destin de la Communauté : qui pourrait en être exclu ? Nous entendons une participation active, et non pas des élections telles que nous les connaissons aujourd'hui dans le Système, qui ne sont que le simulacre de cette participation. Si la politique cesse d'être un métier, et que chacun devient un homme ou une femme politique, alors il devient possible pour chacun d'être confronté aux problèmes si exaltants de la vie publique, il devient aussi impérieux pour chacun d'être réellement informé de la vie du groupe dont il est un dirigeant, d'être à même de définir ce qu'il attend personnellement du destin de ce groupe. A charge dès lors pour chacun d'apprendre et de transmettre à son niveau tout ce qui, parmi les connaissances humaines accumulées au fil des siècles, ne relève pas seulement d'un patrimoine figé consignant la supériorité du groupe social qui les détient mais d'une véritable expérimentation qu'ont menée avant nous tous ces individus libres et puissants qui nous ont précédés dans l'histoire des hommes.

 

Nous reviendrons sur tous ces aspects essentiels de notre projet communautaire dans les chapitres consacrés à la mobilité du travail, à l'éducation, aux institutions de la Communauté. N'abordons ici ces problèmes que du point de vue de la puissance des individus, puisque c'est le point qui pour l'heure nous préoccupe.

 

Nous voudrions montrer en quoi, contrairement à ce que nous conduit à penser l'idéologie individualiste capitaliste-libérale, puissance individuelle et vie en Communauté ne sont pas en totale contradiction.

 

Si nous décrétons que tous les types de tâches sont partagés par tous, les plus ingrats socialement comme ceux qui procurent la plus grande gratification collective, cet objectif paraît d'abord relever de la stricte nécessité commune ; il n'en est rien. L'un des motifs profonds de l'impuissance que nous connaissons dans le Système, c'est, nous l'avons dit, la crainte de perdre sa place, d'en avoir une pire que celle que l'on occupe. Cette crainte disparaît si l'on est assuré de participer aux tâches les plus gratifiantes : la participation aux décisions communes, et la responsabilité qui découle de cette participation. Accomplir les tâches jugées ingrates dans notre mode actuel de représentation - mode de représentation que nous n'avons nullement l'intention utopique de déclarer caduc - permet donc de ne plus craindre.

 

Il permet aussi de n'éprouver plus cette mauvaise conscience dont nous avons déjà parlé, et qui est une crainte plus profonde, une crainte existentielle. Nous savons que ces tâches ingrates sont aussi les tâches matérielles indispensables à la survie de l'homme. Les faire accomplir par d'autres suppose que l'on ne soit plus capable de les faire soi-même, et qu'on devienne dépendant matériellement et symboliquement de ceux à qui l'on s'en remet collectivement pour subvenir à ses besoins.

 

On ne peut vivre intensément le cul vissé toute la journée sur une chaise, à regarder par la fenêtre en levant les yeux de son ordinateur des ouvriers répandre de l'asphalte sur la route en bas de la tour de verre où l'on est enfermé. En libérant certains d'entre nous de l'exclusivité de la basse besogne à laquelle les soumet le Système, c'est chacun d'entre nous que nous libérons de cette incomplet déploiement en soi de la vie humaine, de cette expérience tronquée qu'il nous est donné de vivre dans la crainte et la honte - dans la frustration.

 

Notre Communauté repose donc sur cette idée essentielle que le collectif est inéluctable pour parvenir à la puissance, mais nous savons qu'en aucun cas il n'est cette puissance. La puissance de tous, ce serait l'aliénation de chacun : il n'en est pas question. Nous tenons donc deux principes pour fondamentaux.

 

Le premier, c'est que nous allons envisager de nous libérer ensemble, mais que cette libération collective ne sera à tout instant qu'un surcroît de puissance pour chacun et ce dès le départ. Nous ne faisons que décréter la mort de structures sociales qui sont à l’agonie, et dont les corps malades nous empêchent de réaliser nos désirs. Nous n'irons pas plus loin. Cela signifie concrètement que les règles collectives que nous appliquerons dans la Communauté ne seront que des règles libératrices ; elles seront par conséquent, comme nous allons le voir dans un instant, réduites au strict minimum. Elles ne poseront aucun objectif commun, seulement la puissance, qui est l'affaire de chacun - de chacun d'entre nous tels que nous sommes à l'heure où vous lisez ces lignes. Derrière chacune de ces quelques règles, il y aura un gain de puissance individuel.

 

Pour s’en assurer, un second principe fondamental est nécessaire, nous le posons d’emblée : il s’agit de la possibilité d’être de la Communauté tout en n'étant pas, d'en sortir pour quelque temps, ou pour longtemps, sans pour autant renier les quelques principes qui la fondent.

 

Nous ne cesserons pas d'être, ensemble, des électrons libres. On pourra disparaître sans laisser d'adresse : ce sera même infiniment plus possible qu'aujourd'hui. Nous sommes, en effet, très loin de considérer comme fantasmatiques les inquiétudes légitimement nourries par certains d'entre nous sur les dérives totalitaires du Système. Ses médecins, ayant conscience qu'il ne pourra plus survivre en l'état, envisagent, sur le plan politique, le même type de traitement que sur le plan économique : plus de coercition pour sauver la coercition, plus de pouvoir pour sauver le pouvoir. On enregistre, on archive, on observe, on codifie, on informatise, on se donne la possibilité, à n'importe quel moment, de retrouver la trace d'un individu qui aurait décidé de faire le mur. Et nous avons tout lieu d'être vigilants : on ne sait pas ce que peut faire un corps malade dans les derniers temps qui lui restent à vivre. Hitler avait donné l'ordre de brûler Paris.

 

La Communauté n'aura donc comme objectif que d'être la garantie de toutes les singularités, et de leur pleine puissance.

 

Il s’agit, pour résumer les choses, de conférer à l’individu un surcroît de puissance en tant qu’il est un individu solitaire et aspirant à l’être, et en tant qu’il est aussi un individu essentiellement communautaire. A la charnière de ces deux dimensions de l’être humain – dimensions qui ne sont naturellement pas quantifiables, qui varient selon les individus et, pour chacun d’entre eux, dans le temps – s’accomplit le mouvement évolutionnaire. D’un état actuel, où la solitude est réelle, la Communauté virtuelle et fantasmatique, source d’angoisse ou de tristesse, on se donne la possibilité d’accéder à une Communauté réelle. Dans cette Communauté, l’individu, affranchi de sa peur de l’autre, n’ayant plus à le fantasmer mais, beaucoup plus simplement, à vivre avec lui s’il le désire, pourra évoluer. Nous ne sommes pour l’heure que des produits de l’idéologie capitaliste-libérale, et, une nouvelle fois, il n’est nullement dans nos projets de prétendre être, du jour au lendemain, autre chose que cela. Mais nous observons que le mal-être ressenti par chacun d’entre nous est la preuve que l’individu change, qu’il a de nouvelles aspirations. Nous avons relevé les signes de ce changement. Il s’agit à présent de lui donner corps, et de permettre à l’individu d’avancer, de déployer sa puissance, sans que nous puissions déterminer où le mènera son expérimentation.

 

Qui sait ? cette Communauté aura peut-être, entres autres effets, de redonner une intensité jamais vue à la solitude. Elle aura incontestablement celui de nous faire découvrir le plaisir d’être ensemble.

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