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5 décembre 2007 3 05 /12 /décembre /2007 17:05
 
American gangster de Ridley Scott
 
 
 
 
Certes, le dernier film de Ridley Scott vient après le Parrain de Coppola, après les Affranchis de Scorsese, après Scarface de De Palma. Certes, le genre a été exploité et surexploité. Certes, le schéma même du film (parcours alterné entre un flic égaré et un malfrat serein) est déjà celui de Heat de Michael Mann. Mais il y a une profonde différence entre ces « modèles », ces « classiques » dont les cinéphiles reconnaissent aisément la puissance et l’audace. Nous pourrions même parler de rupture tant le message de Scott dans American gangster est résolument nouveau.
 
Le film de gangster a toujours été déterministe, le film de Scott est volontariste. Je m’explique.
 
Le film de gangster était, depuis son origine, une revanche des pauvres et des opprimés sur le système capitaliste. Une revanche et non une révolution ni un dépassement. Il s’agissait seulement (ce qui est déjà une victoire) d’être calife à la place du calife ou plutôt de traiter à arme égale avec les puissants de ce monde lorsqu’on était cubain, italien ou noir sur le sol américain. Vito Corleone, incarné avec la maestria de Brando, est l’image même du petit Sicilien qui, après avoir débarqué à Ellis Island, est confronté à l’intolérance des natifs américains et à l’injustice. Les films de gangsters se sont donc toujours attaqué à la morale bien sûr : dans cette société inhumaine, les opprimés ne peuvent faire entendre leur voix qu’en prenant les armes. Le premier meurtre de Vito Corleone dans Le Parrain II est à ce titre éloquent : il tue d’une balle de revolver un parrain local qui terrorise les commerçants de son propre quartier. Il a alors une vingtaine d’années et il est employé dans une petite épicerie régulièrement rackettée par ce malfrat. Le premier crime de Corleone, celui là-même qui l’entraînera dans la spirale de la violence et du grand banditisme, était en réalité un acte héroïque. Mais Coppola ne nous le révèle que dans la deuxième partie, après nous l’avoir montré responsable des meurtres les plus atroces dans la pénombre de son bureau. Tout le pessimisme de Coppola est dans cette scène. Les héros se transforment à leur tour en bourreaux car seuls les bourreaux en puissance peuvent lutter contre les bourreaux.
 
Voilà le réel message, sombre et angoissant, des films des années 70. Le gangster est le fruit d’une fatalité, d’un conditionnement à la violence et à la haine. Il n’est pas un progrès, il finit d’ailleurs toujours par sombrer, menacé sans cesse par les balles des jeunes opprimés dont la rage est prête à éclater et qui attendent leur tour. La fin de L’Impasse, l’un des films les plus aboutis de De Palma en est une parfaite illustration. Benny Blanco, le jeune homme du Bronx, assassine lâchement le vieux Carlito Brigante sur le quai d’une gare. C’est tout le système capitaliste qui est à l’œuvre dans cette scène. L’humain n’est pas une valeur et lorsque le corps vieillit et s’épuise, on est remplacé et bien souvent de force. C’est ce qu’exprime le regard fatigué d’Al Pacino avant de mourir. Il sait qu’il a été broyé par le système. Leader toute sa vie, il n’était en fait qu’une victime, un maillon que l’on remplace dans la grande chaîne du capital.
 
La première partie d’American gangster est donc à ce titre une phase de reconnaissance. Le spectateur retrouve les codes du Milieu qu’on lui expose avec brio, il retrouve l’ascension du petit noir de Harlem qui attend sa revanche, il retrouve le personnage du flic entêté et solitaire inauguré par Gene Hackman dans French Connection. Cette première partie est celle de la révérence aux modèles déterministes. Les personnages ont des rôles que nous connaissons, occupent une fonction qui ne nous surprend pas. Le conditionnement est roi. Chaque individu, qu’il soit flic ou gangster, se laisse porter par son code, par son milieu. Il n’y a pas de flottement dans la tête de Denzel Washington ni dans celle de Russel Crowe. Le noir sait qu’il accède au Pouvoir, le blanc sait qu’il incarne la Loi. Ou du moins doit-il l’apprendre. Une phase importante dans l’évolution de Russell Crowe est celle du tribunal où il renonce à la garde de son fils. L’individu se plie enfin tout à fait à la règle. Il a été un père absent et un mari libertin, il ne peut prétendre à la victoire. Il doit s’incliner. Comme Denzel Washington de son côté. Il faut aussi se plier à la règle du tueur. Il faut tuer. La scène du meurtre en pleine rue est à ce titre significative. Le gangster, sans émotion, accomplit son devoir machinalement. Il quitte la table où il était en compagnie de ses frères, sort du bistrot et va exécuter froidement son principal rival. Il revient paisiblement terminer son repas. Personne n’est libre. Si le film de Scott s’arrêtait à cette première partie, nous pourrions affirmer qu’il n’apporte rien au genre ni à l’histoire du cinéma.
 
Mais justement le film se poursuit.
 
Et c’est dans la deuxième phase, la plus belle, que l’originalité du propos prend toute son ampleur. Lorsqu’on a pris la peine de nous montrer, avec un tel soin et un tel réalisme, la tyrannie des codes, il y a deux façons d’achever son histoire :
 
L’affrontement, avec une victoire franche d’un des deux côtés (le flic gagne et le gangster meurt ou bien le gangster gagne et le flic est humilié) et on se révèle une fois de plus déterministe.
 
 L’osmose, c’est-à-dire l’option la plus courageuse qu’il soit, où tous les masques tombent et les codes volent en éclats, où brusquement le flic et le gangster se découvrent des affinités et renoncent à leur rôle.
 
Michael Mann, dans Heat, avait déjà opté pour la seconde solution mais à la dernière minute. Deux mains qui s’étreignent juste avant la séparation. Celle du gangster agonisant et celle du flic, triste d’avoir vaincu. Mais le film s’achevait sur cette image tragique. Les rôles les avaient opposés alors qu’humainement ils étaient très proches. Le masque était tombé mais trop tard. Le flic avait tiré sur l’homme qu’il respectait. Michael Mann refusait de sortir de la logique déterministe. Le rôle que la société nous a donné nous colle à la peau jusqu’au bout. C’est ce qui fait la beauté de son cinéma. Michael Mann est certainement notre plus grand tragédien.
 
Ridley Scott, quant à lui, choisit de dépasser la tragédie et nous livre dans une des plus belles scènes du film, celle de l’interrogatoire final qui réunit le flic et le gangster, le message le plus inattendu mais le plus optimiste aussi. Il est possible de dépasser les codes, de sortir du système des oppositions et de se retrouver enfin entre humains. Après deux heures de pressions et de frustrations (le gangster devait surveiller son costume, son langage, le flic devait se justifier devant ses collègues) le jeu infernal du gendarme et du voleur est enfin terminé. Les individus retrouvent leur humour, leur intelligence, et s’affranchissent de leur condition qui leur collait à la peau. American gangster est en réalité la redécouverte de l’humain derrière les masques. Le spectateur, en osmose avec chacune des images, est soudain parcouru d’un frisson. Il vient de penser aux autres films de gangsters qui lui rappelaient le tragique et la division des êtres. L’interrogatoire final donne à méditer. Et si nous avions, tous, ce visage souriant et ce regard complice, si enfin nous nous débarrassions de nos masques et redevenions des hommes libres.                     
 
 
                                                                                                         Valère Trocquenet

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commentaires

Sylvain 09/12/2007 00:50

Mais quel talent ce Valère... La relève de Pierre Murat est assurée!