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21 mai 2009 4 21 /05 /mai /2009 22:59

De l'utilité des fables

            Et comme il ne faut pas se donner de facilités quand on pense (il faut penser rude, sinon on ne pense pas), pour que le tableau clinique soit parlant, ce n'est pas dans le capitalisme en crise, où tout est trop visiblement tordu, que doivent être cherchés les éléments de réflexion, mais là où, théoriquement, la plaie avait été nettoyée, dans ce pays où il semblait que plus rien de mauvais n'adviendrait en raison de sa révolution : la Russie.

            Orwell s'est attaqué au problème avec sa lucidité coutumière et fort de son expérience militante. Il a condensé sa conclusion (et sa désolation) dans un petit bouquin, sous la forme d'une fable : La Ferme des animaux, paru en 1945 à Londres, donc cinq ans avant le fameux 1984.

            Il a voulu apercevoir et nommer le pourrissement à sa source. Et c'est exactement notre propos.

            D'abord, un très bref résumé de l'ouvrage.

            Les animaux d'une ferme se révoltent contre l'exploitation que leur inflige le propriétaire, M. Jones. Les cochons, « qu'en général on regardait comme l'espèce la plus intelligente », ont pris la tête de l'insurrection contre les hommes, les « Deuxpattes ». Après une brève période de liberté, de travail mesuré, et, pour tout dire, de bonheur, la révolution se gâte, ses institutions dégénèrent, le climat social redevient irrespirable, et la fable s'achève sur un pur et simple retour à l'état antérieur : une société de domination impitoyable, sous la houlette et au bénéfice des cochons, lesquels se sont peu à peu, physiquement, hominisés et finissent par pactiser avec les Deuxpattes des environs.

            Au cours d'un banquet de réconciliation, M. Pilkington, porte-parole des proprétaires voisins, exprime crûment la chose : « Entre cochons et hommes il n'y a pas, et il n'y a pas de raison qu'il y ait, un conflit d'intérêt quelconque (...). Le problème de la main d'œuvre n'est-il pas partout le même ? »

 

Une histoire de cochons


            Voilà la trame. On y voit comment l'espoir d'un « peuple » est repris par le cours des humiliations et oppressions habituelles. Echec. Echec politique, on l'a compris.

            Que s'est-il passé ? Qu'est-ce qui a fait capoter l'élan émancipateur ? C'est bien là que le regard acéré d'un observateur aussi vigilant qu'Orwell s'avère édifiant.

            J'ai donc cherché, dans mon édition de La Ferme (Folio), l'endroit où le ver pénètre dans le fruit. C'est très précisément page 32.

            Les nouvelles institutions se sont mises en place (démocratie totale), les « Commandements » ont été promulgués (« Tous les animaux sont égaux »), l'atmosphère est à l'exultation (« Tout ce qu'ils avaient sous les yeux leur appartenait »)... et puis, brièvement, en fin de chapitre, voici le couac, oh discret, mais significatif et déterminant.

            Les vaches ont été traites. Le cochon-leader (Napoléon !) se plante devant les seaux et s'écrie : « Ne vous en faites pas pour le lait, camarades ! On va s'en occuper... »

            Et quand, le soir, les animaux reviennent du travail, cette simple phrase : « Ils s'aperçurent que le lait n'était plus là. »

            Appropriation. Détournement de biens sociaux. Privilèges autoproclamés. Pillage en douce. Tout est dit ici en quelques mots. La gangrène peut courir ; le pire a eu lieu.

            On apprendra un peu plus tard : « Le mystère de la disparition du lait fut bientôt élucidé. C'est que chaque jour le lait était mélangé à la pâtée des cochons. » (p. 41)

            Quand ces accaparements seront connus, ils feront l'objet d'un appareil justificatif, comme il se doit : les cochons sont plus « malins », ils savent lire, ils se dévouent à la conduite des affaires, etc.

            La machine s'emballera : après le lait, les pommes ; et puis des décorations, des prééminences politiques, la réécriture de l'Histoire, l'Ennemi brandi comme épouvantail, la répression, jusqu'à la fin désastreuse qu'on a dite.


Aux origines du Mal
 

            Le postulat est exprimé par l'idéologue en chef, Brille-Babil, cochon spécialisé dans les acrobaties sémantiques :

            « Vous n'allez tout de même pas croire, camarades, que nous les cochons, agissons par égoïsme, que nous nous attribuons des privilèges. Si nous nous les approprions, c'est dans le souci de notre santé (...). Nous sommes, nous autres, des travailleurs intellectuels. La direction et l'organisation de cette ferme repose entièrement sur nous », etc.

            C'est la vieille et inusable justification par la compétence. Cercle très vicieux : j'ai le droit de jouir de ceci et cela, puisque... j'en ai le pouvoir. Le pouvoir se fait droit. Le fait accompli accède au statut théorique. Le chapardage se fait explicitement « droit de propriété ». Sacré, bien entendu, et ainsi de suite.

            Orwell est clair : si aux origines de l'Humain il y a le Verbe, aux origines de l'inhumaine inégalité il y a l'arbitraire d'une captation égoïste, l'arbitraire d'une prédation. En connaissance de cause, les cochons ont subtilisé le lait ; ils ont fait leur ce qui appartenait à tous.

Cette évidence fondamentale de l'appropriation indue a donné lieu à de grandes intuitions historiques et philosophiques. C'était le sens du communisme platonicien. Le sens du communisme des premiers chrétiens (dont un pâle et lointain écho fut la défiance de l'Eglise par rapport à l'argent). C'était la conviction de Rousseau : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire, Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargné au Genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la Terre n'est à personne... »

Ce fut aussi la conviction de Proudhon : « La propriété, c'est le vol. »

L'Histoire, c'est cette récurrente montée en puissance des intérêts les plus rapaces, et la constitution qui s'ensuit d'oligarchies couronnées, lesquelles s'adjugent butins, terres et plus-values, avec toutes les apparences de la sérénité. Un dividende n'est jamais que la forme moderne, sophistiquée, de cette tendance archaïque à détourner les biens produits par tous.

Le cerveau reptilien est sans aucun doute au fondement de cette mécanique laide et cruelle qui creuse dans le social des abîmes et engendre d'inextinguibles affrontements. Mais beaucoup de pensées exigeantes, de religions et de philosophies, ont coulé sous les ponts au fil des siècles, pour éclairer ce qu'il y a d'humain dans l'homme.

Des esprits éminents ont progressivement défini des valeurs et un horizon éthique. On sait ce qui est bon et ce qui ne l'est pas - c'est-à-dire intéressé, vénal, corrompu, cynique. D'ailleurs, constamment, le vice rend hommage à la vertu, se cache derrière elle, invoque de grands principes : Démocratie. Liberté. Egalité. Fraternité.

On ne peut plus faire la bête innocemment et invoquer le struggle for life. Intellectuellement, on n'en est plus là, mais, politiquement, si !

Orwell dit : tirons la conclusion de tout cela. Nommons le lieu exact où les choses se gâtent. Traquons le réflexe cochon.

[à suivre]

Serge Trocquenet    


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