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  • : Créé par l'association Areduc en 2007, Entre Les Lignes propose un regard différent sur l'actualité et la culture en France et dans le monde.
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10 septembre 2008 3 10 /09 /septembre /2008 11:27
 

Comme vous le savez peut-être déjà, le LHC du CERN vient d’être mis en route. 27km de tunnels et quelques milliers de tonnes d’aimants refroidis à -270°C devraient permettre à un proton d’entrer en collision avec un autre proton. Encore 2 milliards d’euros de dépensés pour faire plaisir à quelques chercheurs en manque de découverte vous dites-vous… oui, et en plus, il vous mettraient en danger…

 Car ce qu’ils veulent reproduire n’est rien moins que le big bang, à quelques milliardièmes de secondes du premier instant de l’univers… Et là, toutes les suppositions sont permises : vont-ils créer un micro-trou noir qui va engloutir la terre ? Une explosion qui va détruire la galaxie ? Sommes-nous le résultat d’une expérience qui a mal tourné il y a 15 milliards d’années ?

 Ne vous-en faites pas, rien de tout ceci ne devrait se produire mais le "buzz" à son sujet en dit long sur la non-évolution des mentalités…

 Car la science n’inspire pas confiance, du moins jusqu’à son arrivée dans les rayons des supermarchés. Car sur les 25 particules prédites par la théorie de la mécanique quantique, 24 ont été découvertes et en parallèle de nombreuses technologies adaptables au grand public ont vu le jour (disque dur, horloge atomique, nanotechnologies…). Mais voilà, la 25ème (dit boson de Higgs), « c’est pas pareil »…

 Car « on » a porté plainte : Walter L. Wagner, titulaire d'un doctorat en droit et qui a étudié la physique, et Luis Sancho, écrivain et chercheur en Espagne ont introduit une requête en arrêt des travaux au Cern auprès d'un juge d'Honolulu à Hawaï. Celle-ci n’a bien sûr pas abouti. Pour s’en convaincre, il suffit de reprendre les travaux de Stephen Hawking qui a prouvé, il y a de ça 30 ans, que contrairement à ce que l’on pourrait penser, les trous noirs émettaient un rayonnement et avaient une durée de vie proportionnelle à leur taille. De micro-trous noirs ne devraient donc pas avoir le temps d’absorber grand-chose…

 En attendant, les mordus de physique attendront avec impatience la fameuse collision, sorte de clé de voûte d’une des plus belles théories jamais écrite.

Sylvain Bineau

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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 00:31

    Avec quelque reconnaissance qu’on puisse accueillir l’esprit objectif – et qui n’a jamais été excédé, à en mourir, de tout le subjectif et sa maudite « ipsissimossité » ? –, il faut pourtant apprendre à se méfier de cette reconnaissance et mettre un terme à l’exagération avec laquelle on fête, de nos jours, la répudiation du moi et la dépersonnalisation de l’esprit, comme s’il y avait là une fin en soi, une délivrance, une transfiguration ; c’est là surtout le fait de l’école perssimiste, qui a d’ailleurs de bonnes raisons de rendre particulièrement hommage à la « connaissance désintéressée ». L’homme objectif, qui ne sacre et ne jure plus, comme le fait le pessimiste, le savant idéal en qui l’instinct scientifique, après des milliers d’échecs et de demi-échecs, éclôt aujourd’hui et s’épanouit, est sans conteste un des instruments les plus précieux qui soit, mais il faut qu’un plus puissant le manie. Il n’est qu’un instrument, disons-nous : il est un miroir, il n’est pas une « fin en soi ». L’homme objectif est en effet un miroir : habitué à se soumettre à tout ce qui veut être connu, sans autre joie que celle de connaître, de « refléter », il attend que quelque chose se présente et alors il s’étale doucement, pour que sa surface, son épiderme retienne les empreintes les plus légères et le passage furtif d’êtres fantomatiques. Ce qu’il lui reste de « personnel » lui semble fortuit, souvent arbitraire et encore plus souvent gênant, tant il ne se considère plus que comme un lieu de passage et le reflet de formes et d’événements étrangers. S’il fait retour sur « lui-même », c’est non sans effort et souvent à faux ; il se prend aisément pour un autre et se méprend sur ses propres besoins, et c’est le seul cas où il manque de subtilité et d’exactitude. Sa santé le tourmente peut-être, ou la mesquinerie et l’atmosphère confinée où le tiennent sa femme et ses amis, ou le manque de compagnons et de « société » ; il se contraint même à réfléchir sur son tourment, mais en vain ! Déjà sa pensée s’évade vers un cas plus général, et le lendemain il sait aussi peu que la veille comment remédier à son mal. Il a désappris de se prendre au sérieux, et n’en a plus le temps ; il est serein, non pas faute de détresse, mais parce qu’il n’a pas de doigt pour sa détresse, qu’il ne sait pas la manier. Sa prévenance habituelle envers toutes choses et tout événement, l’hospitalité rayonnante et spontanée avec laquelle il accueille tout ce que le hasard lui envoie, son espèce de brutale bienveillance et de dangereuse insouciance à l’égard du oui et du non, - toutes ces vertus, hélas, il ne laisse pas, souvent, de les payer cher ! Et en tant qu’homme il en devient trop aisément le caput mortuum [la tête morte=le résidu inutile de toute opération pour les chimistes]. Si l’on exige de lui l’amour et la haine (…), il fera de son mieux et donnera ce qu’il peut. Mais qu’on ne s’étonne pas si c’est peu de chose, si dans ce domaine-là, il se montre faux, fragile, mou et incertain. Son amour est voulu, sa haine artificielle pareille plutôt à un tour de force, à une petite vanité et à une légère exaspération. Il n’est véridique qu’autant qu’il peut être objectif, c’est dans son « totalisme » serein qu’il est encore « nature » et « naturel ». Son âme de miroir, toujours attentive à rester bien lisse, ne sait plus affirmer ni nier ; il ne commande pas, il ne détruit pas non plus. « Je ne méprise presque rien », dit-il avec Leibniz. Qu’on remarque bien, et qu’on apprécie à sa juste valeur ce « presque » ! L’être objectif n’est pas non plus un homme modèle : il ne précède personne, ne suit personne, il reste trop à l’écart pour avoir à prendre parti entre le bien et le mal. Si on l’a confondu si longtemps avec le philosophe, éducateur césarien et despote de la culture, on lui a fait beaucoup trop d’honneur et on n’a pas vu l’essentiel : il n’est qu’un instrument, qu’un esclave – certes de tous les esclaves le plus sublime – mais en soi il n’est rien… presque rien ! L’homme objectif est un instrument, un instrument de mesure précieux et fragile, un chef-d’œuvre de miroir qui se trouble aisément, qu’il faut entourer de précautions et de respect, mais il n’est pas un but, pas une issue, pas un essor, pas un homme complémentaire en qui le reste de l’existence se justifie, il n’est pas une conclusion et encore moins un commencement, une procréation et une cause première ; rien de dru, de puissant, de campé sur soi, et qui aspire à dominer ; c’est bien plutôt un vase rare et délicat que vient de terminer le souffleur et dont les contours mouvants attendent un contenu et une forme sur lesquels se modeler ; ce n’est d’ordinaire qu’un homme sans forme ni contenu, un homme « désintéressé ». Il n’intéressera donc pas non plus les dames, soit dit entre parenthèses.

 Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, "Nous, les savants", §207 (traduction Henri Albert, révis. Jean Lacoste, droits réservés)

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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 00:28

La réaction contradictoire de Rachida Dati face à l’annulation d’un mariage pour cause de non virginité de l’épouse est symptomatique du manque de réflexion menée sur les fondements du droit en France. Ces fondements sont pourtant durement remis en cause par une décision de justice entérinant légalement une tradition communautaire et religieuse.

 

La décision de justice du tribunal de Lille plonge la classe politique dans la confusion. La plupart des déclarations se revendiquent de la justice « républicaine ». Mais la complexité de l’affaire n’autorise pas une vision univoque de la portée du jugement.

 

Le droit fondé sur l’individu…

 

Christine Boutin, à l’instar de Rachida Dati, prend le parti de défendre la femme déshonorée et vante un système qui lui permet de reprendre sa liberté : « Je suis heureuse de voir que le droit français permet aux femmes de sortir de ces situations ».

L’article 180 du Code Civil permet en effet à un conjoint de demander l’annulation du mariage en cas « d’erreur […] sur les qualités essentielles de la personne ». Il protége les contractants d’une tromperie éventuelle sur les conditions fondamentales du mariage. Une femme peut ainsi demander l’annulation de son mariage si son mari se révèle être un homme violent ou un alcoolique notoire. Cet article a été au cœur de nombreux jugement ces dernières années sans causer de remous et permet à une femme « entravées » dans ses droits les plus fondamentaux de retrouver la liberté.

Cette décision du tribunal de Lille est ici envisagée dans une perspective libérale. Le droit serait ici fondé sur la protection de l’individu par rapport aux violences qui peuvent lui être faites.

 

…ou la communauté

 

Mais il ne faut pas en rester à ces considérations pragmatiques. Des différences majeures existent entre la réclamation d’une femme découvrant la violence de son mari et la répudiation officielle d’une femme qui n’est pas vierge avant le mariage.

Dans le premier cas la loi est utilisée pour juger rationnellement d’une situation conjugale problématique, puisque chacun peut adopter le point de vue de la femme battue ou maltraitée. Dans ce type de jugement, le mari est sanctionné pour avoir objectivement fauté. Dans le second cas, la loi est utilisée à des fins communautaires et mêle la sphère privée de la croyance à la sphère politique. La jeune femme qui n’a pas le privilège de la virginité n’a pas fauté au sens juridique du terme car le reproche qui lui est fait ne repose pas sur une conception universaliste du juste, mais sur une conception du bien, c’est-à-dire une vision particulière du monde relative à une communauté. Cette jurisprudence ne vaudrait donc pas pour l’ensemble de la population française, mais vaudrait de fait pour la seule communauté musulmane.

Une autre différence de taille est que dans le cas du jugement de la jeune épouse, ce n’est pas le mari qui est jugé coupable…mais bien l’épouse… Le mari est donc reconnu dans ses droits, et la victime est aussi la coupable. C’est dans cette perspective que Fadela Amara déplore le 09 juin dernier sur i-télé « les conséquences de cette décision », « désastreuses et dramatiques pour beaucoup de jeunes filles qui habitent les quartiers populaires et qui peuvent être dans des situations où elles n’ont pas le choix ».

Le droit qui s’applique dans ce cas précis n’est pas protecteur des droits de l’individu mais joue la carte de la communauté pour briser l’individu. La source du droit n’est plus l’individu mais la communauté. Ce tournant législatif implique un tournant sociétal majeur.

 

Un droit communautaire est-il possible dans le système républicain ?

 

Les droits communautaires, c’est à dires les droits qui ne se rattachent de fait qu’à une seule communauté peuvent être mis en place dans des états fédéraux et plurinationaux. Mais la perspective d’un droit communautaire dans un pays ayant une tradition étatiste aussi enracinée que la France est inimaginable à l’heure actuelle. Pour preuve, selon un sondage Opinionway publié par le Figaro, 73% des Français sont choqués par cette annulation de mariage car « elle revient à reconnaître comme légaux des principes qui devraient relever de la religion des personnes ».

La raison de cette indignation commune est historique, culturelle et politique. Autoriser une jurisprudence communautaire reviendrait à nier l’article 2 de la constitution de la Ve République (« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale »), ainsi que l’article 1 (« La Communauté est fondée sur l'égalité et la solidarité des peuples qui la composent »).

Reconnaître des droits politiques à une communauté ethnique ou religieuse reviendrait donc à faire fi de la pensée républicaine qui fait du « Destin commun » le liant de la Nation Française. La communauté nationale n’est pas soudée par une quelconque religion ou une quelconque ethnie, mais par la volonté de s’unir dans le cadre des valeurs communes que sont la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Le droit est censé se fonder sur ces valeurs pour garantir le bien de tous. Or, reconnaître un droit pour chaque communauté, c’est reconnaître que chacune d’elles possède son propre destin et ses propres valeurs ; c’est supprimer toute légitimité républicaine au droit.

Par ailleurs, la définition d’une communauté à laquelle la loi pourrait accorder des droits pose problème. Quelles caractéristiques une population devrait-elle posséder pour être reconnue comme une communauté à part entière ? Devrait-on se baser sur le caractère national, religieux, ethnique de chaque groupe ? N’encourraient-on pas le risque de céder à de puissants lobbies ?

 

Et pourtant, il faut trouver une solution

 

Cette question doit pourtant être posée à une époque ou les valeurs républicaines sont moribondes. La volonté de restaurer les traditions d’antan (pour mémoire, Ségolène Royal voulait faire chanter la Marseillaise aux écoliers…) résume le désarroi de la classe politique face aux revendications communautaires des immigrés que le système républicain a échoué à intégrer…

Dès lors, comment fonder un régime qui fédère ses membres autour de valeurs qui ne sont pas partagées ? Ces questions se posent dans la vie de tous les jours. Par exemple, comment doit-on réagir face aux femmes réclamant un horaire spécifique d’ouverture à la piscine ? Doit-on les renvoyer à l’article 2 de la constitution ou bien prendre en compte leurs différences culturelles...

En cette période confuse, 3 solutions s’offrent aux citoyens Français : il leur faudra soit renouveler et renforcer les valeurs républicaines pour intégrer les citoyens à la vie de la Cité, soit instaurer un droit entièrement libéral (chacun fait ce qu’il veut), soit opérer le grand tournant du droit communautaire. La question est ouverte.

 

Sébastien Claeys

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24 mai 2008 6 24 /05 /mai /2008 12:22

 

            Faisons notre autocritique.

         A la lecture des articles de ce blog, il se peut qu’on perde de vue un aspect de ce que l’on pourrait appeler le problème contemporain – ce problème qui est notre problème à tous, mais que, précisément, nous n’avons pas tous la même façon de poser dans nos vies.

         Le discours capitaliste-libéral sur la méritocratie, qui entérine les inégalités sociales sur le fondement d’une prétendue inégalité naturelle, a fait l’objet de notre part d’une analyse critique (voir dans Clair-Obscur : « Eloge et illustration de l’oligarchie ou les leçons de l’ère 2.0 » et « Pas l’oligarchie, pas la hiérarchie, mais, oui, la (vraie) démocratie participative »).

Nous avons montré, d’une part, que la fameuse « ascension sociale » était un rideau de fumée : on produit quelques cas, de plus en plus rares, de réussite sociale, pour cacher que, statistiquement, les milieux sociaux tendent à se reproduire de plus en plus.

Nous avons, d’autre part, dénoncé un grave contresens social : au motif que l’enrichissement est à la portée de tous (ce qui est exact dans une certaine mesure : nous allons y revenir), le système capitaliste-libéral justifie le fait que ceux qui n’ont pas choisi de s’enrichir s’appauvrissent. Le nouveau capitalisme, qui n’est plus comme c’était le cas il y a un demi-siècle, une économie de travail, mais qui est devenu une économie de spéculation, ne rémunère plus à leur juste valeur des métiers qui n’ont rien à voir ni rien à faire avec l’enrichissement, mais qui n’en demeurent pas moins indispensables à la communauté humaine – et, partant, à l’économie même. Enrichissez-vous disait-on jadis – mais cela voulait dire avant tout : travaillez pour vous enrichir. Aujourd’hui, pour s’enrichir il faut, comme on dit, se vendre. Vous n’êtes pas vendeur ? Vous n’avez pas l’âme commerciale ? Vous avez le malheur d’exercer une profession invendable ? Alors, travaillez plus pour gagner autant, dans le meilleur des cas – rattraper le cours de l’inflation, s’entend. Si vous ne voulez pas, alors, au mieux, vous verrez votre pouvoir d’achat diminuer. Au pis, on délocalisera l’usine où vous travaillez dans des pays où la main d’œuvre coûte moins cher. C’est ce qu’on appelle en langage sarkozyste : la « valeur-travail ». Pour revaloriser le travail, augmentons la masse de travail. Si on devait traduire ce programme (qui, rappelons-le, a fédéré 53,06 % des 35 773 578 suffrages exprimés le 6 mai 2007) dans le langage des problèmes d’arithmétique de notre enfance, cela donnerait à peu près ceci : M. Martin, industriel, possède une usine de ressorts à boudin. Il veut augmenter la valeur de ses ressorts à boudin, dont le prix est bas sur le marché, pour augmenter ses profits. L’élève Poulineau, qui plafonne à deux sur vingt en mathématiques, répond : « Il n’a qu’à produire plus de ressorts à boudin, et voilà. » Le marché serait saturé, le cours du ressort à boudin s’effondrerait, on liquiderait les stocks et M. Martin pourrait envoyer son CV à l’APEC. L’élève Poulineau n’augmenterait pas sa moyenne. Mais il aurait la consolation de pouvoir devenir ministre du travail de Nicolas Sarkozy. Un bel exemple d’ascension sociale…

Ça, c’est ce qu’on a déjà dit.

Comme nous ne contentons pas de critiquer sur Clair-Obscur, nous avons rêvé d’un autre monde. Un monde où l’on ne prendrait plus les inégalités pour un fait, mais pour le résultat d’une politique, d’une certaine vision sociale, la fameuse guerre de tous contre tous, postulat mythologique du capitalisme, qui remonte au moins à Hobbes et à ses Eléments de la loi naturelle et politique (1642), prélude au célèbre De Cive (Le Citoyen), publié la même année. Nous serions tous des salauds avides et violents, si nous n’étions retenus pas des lois que nous avons choisies par peur. Montesquieu a dénoncé cette vision proprement fantasmatique de la réalité humaine dans L’Esprit des lois (Livre I, chapitre 2). Plus récemment, Jean-Claude Michéa a consacré à l’étude de cette mythologie capitaliste un brillant ouvrage dont nous ne saurions assez recommander la lecture : L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007 (voir aussi « Des rats dans une (grande) cage » sur Clair-Obscur).

Le capitalisme se nourrit de cette vision dégradée de l’homme comme d’une créature qui a peur d’elle-même, se vampirise, ne peut que se placer dans une situation d’inhibition pour survivre. Heureusement qu’il y a le CAC40 et la banque mondiale, sinon qu’est-ce que ce serait ? L’anarchie ?… Une nouvelle dictature ?... Surtout ne pensons pas, ne faisons plus de politique, c’est dangereux de jouer avec les allumettes…

Mais il ne faudrait pas se méprendre sur notre propos : nous ne voulons pas substituer une mythologie à une autre. La mythologie de l’homme bon contre celle de l’homme mauvais. On a tenté d’édifier une société sur ce principe, comme le rappelait dans nos colonnes Dorothée (« Eloge et illustration de l’oligarchie… ») – elle s’est effondrée d’elle-même en 1989, après avoir fait des millions de victimes. On connaît l’esquive, élégante mais stupide, du néo-marxisme : le soviétisme n’était pas le communisme, etc. Nous ne prétendons ni à l’élégance ni à la stupidité. Nous ne sommes pas mythographes. Ni mythomanes. Le chapitre est clos.

 

Mais alors ? Sur quoi fonder l’égalitarisme qui sous-tend notre démarche ? Voilà, nous semble-t-il, ce que nous n’avons pas clairement posé. Sur ce point, l’obscurité l’a emporté… Mais, justement, si nous avons baptisé cet espace de réflexion Clair-Obscur, c’est précisément parce que nous avançons sur des terrains qui ne sont pas encore défrichés, et que nous n’avons qu’une petite lampe pour éclairer la nuit…

Là, on commence à comprendre.

Imaginons que nous sommes dans une forêt vierge, en pleine nuit, dans une contrée inconnue, une faible lampe à la main. Les feuilles craquent, le vent mugit dans les branches, Dieu seul sait où nous allons – et s’il est vrai que Dieu est mort…

Quand on est dans la nuit, on ne peut pas faire autrement que jouer avec les allumettes. Heureusement que certains l’ont fait avant nous : nous serions encore dans les cavernes à bouffer de la viande crue. A dire vrai, pas d’inquiétude : l’homme a fait ce qu’il a fait parce qu’il ne pouvait pas faire autrement. Il a créé : des pierres de silex, la roue, des usines à charbon, des lampes à pétrole, des concepts, la monarchie absolue, la démocratie… Et aussi : les croisades, l’inquisition, les bûchers, les camps de la mort, la stasi, l’amiante, les marées noires… Apparemment, jamais l’un sans l’autre.

« Regrettera qui veut le bon vieux temps », comme dirait Voltaire : nous ne pouvons juger que sur pièces. Le progrès de l’humanité n’est ni un bien ni un mal : il est un fait.

Pas d’autre méthode possible qu’une méthode expérimentale.

Ça fait peur ?

Eh bien oui, d’un certain point de vue c’est effrayant. C’est effrayant mais c’est comme ça.

Nous pouvons choisir de contraindre autant que faire se peut notre puissance de création. Nous pouvons tenter, au prix d’efforts patients, d’une pharmacie sophistiquée, de discours lénifiants, nous pouvons tenter d’éteindre en nous la puissance de création. C’est ce qu’on appelle l’inhibition. La société a toujours proposé à cette fin des moyens innombrables : l’obéissance, la coutume, les hiérarchies (qu’elles soient despotiques, oligarchiques ou démocratiques), les codes, les habitudes… On peut vivre comme ça : la preuve, beaucoup d’entre nous le font. Une méthode expérimentale doit prendre acte de toute chose. Nous l’avons dit, nous ne sommes pas mythomanes : nous constatons, d’une part, que l’homme est un être créateur et, d’autre part, qu’il essaie dans la plupart des cas de lutter contre cette puissance de création – à certaines époques avec un indéniable succès. Globalement, il se pourrait que nous soyons assez forts en ce moment à ce jeu…

Quand nous parlons d’égalité dans ces lignes, nous ne songeons pas à l’identité. Tous égaux, oui, mais tous différents.

Et c’est là que l’égalité apparaît sous son vrai jour : un choix difficile, inconfortable, exigeant.

L’égalité, c’est quand on constate qu’il y a des différences irréductibles. On n’est jamais aussi différents qu’en situation d’égalité. Pas de repos, pas de certitudes, pas de codes de valeurs établis : les valeurs, il faut les créer. Il faut déterminer à chaque instant, parmi toutes les choses qu’il nous est virtuellement possible de vivre, celles dont nous allons tenter réellement l’expérience. L’égalité que nous posons n’est qu’une manière de dire que les différences ne sont pas là où on le croit. Pas dans le rang que nous occupons dans la société, pas dans la taille de notre portefeuille boursier, pas dans l’étendue de notre propriété ni dans notre personnalité. La différence sera dans ce que nous faisons. Il est indispensable, pour cela, de remettre les compteurs à zéro. Parce qu’ils sont à zéro.

Ici, il y a la vraie ascension sociale. Celle de quelques individus au-dessus de la mêlée. Ils réussissent, d’ailleurs, de leur vivant ou après leur mort : ils peuplent nos esprits, nos conversations, nos bibliothèques. Ils ont été seuls ou mal accompagnés, ou bien entourés d’esprits frères, ils ont raté leur vie personnelle ou ont insolemment réussi selon les codes mêmes qu’ils remettaient en question : personne ne s’y trompe.

Ce processus de la sélection naturelle n’a jamais entraîné la disparition de ceux qui ont choisi de renoncer à leur puissance créatrice. Au contraire : les grands vivants, les créateurs, ont toujours créé pour tout le monde, même quand ils croyaient que tout le monde se foutait de ce qu’ils cherchaient et de ce qu’ils avaient découvert, dans l’euphorie et l’angoisse. N’importe quel non-créateur, mort-vivant ou bon vivant consommateur, une fois rentré chez lui, a le gaz et l’électricité à tous les étages, le droit de vote, le droit de vivre…

Les créateurs sont nécessairement universalistes dans leur création, parce que ce qu’ils laissent se déployer en eux, dans la souffrance ou la joie, c’est leur humanité même.

Quand nous disons de ces gens-là qu’ils sont des créateurs, nous voulons dire qu’ils sont des découvreurs. Ils découvrent ces ressources qui sont en eux et autour d’eux, ces choses à penser, à fabriquer, à changer, qui leur sont données, mais dont ils vont devoir créer le concept, l’usage. L’objet de la création est un devenir : il n’existe que par la création. Il n’attend pas qu’on le crée, et pourtant il est là, en puissance. En puissance de vie. On avait tout ce qu’il fallait pour faire du feu avant de le créer…

 

Alors à nous de choisir notre camp.

On vous voit venir : il n’est pas donné à tout le monde de créer la théorie de la relativité, l’ontologie phénoménologique, la Symphonie du Nouveau Monde ou A la recherche du temps perdu

Nous n’en disconvenons pas.

C’est une question d’audace. Une question de puissance aussi : est-elle assez forte pour qu’à l’échelle d’une vie la création soit une nécessité ?

Oui, mais voilà : la forêt est immense, et beaucoup de gens ont une lampe. Le problème, c’est que beaucoup de ces beaucoup-là préfèrent rester sur place ou retourner en arrière, au village [1] où il fait chaud, où l’on a la lumière, Papa et Maman, les Anciens, où l’on se raconte des histoires au coin du feu… Au village, on a chaud mais on s’emmerde. Normal : on a la lampe dans la poche. Et l’on songe avec envie, de temps en temps (même si on essaie d’y penser le moins possible), aux frères qui sont partis frayer le chemin dans la nuit, lampe au poing et peur au ventre. Demain, le village s’étendra dans les clairières qu’ils auront aménagées. Mais la vie au village ne changera pas. Toujours le feu qui crépite dans l’âtre, les jours qui se ressemblent, les Anciens qui radotent, Papa et Maman qui contemplent un enfant qui n’a jamais grandi (« Poulou n’a rien compris à son enfance », disait la maman de Sartre après la publication des Mots…).

Ça fait peur, oui, et tout est là : saura-t-on comprendre que l’angoisse n’est pas une maladie, une anomalie, mais le principe même de l’action ? Si on va voir des films d’horreur, c’est qu’on sait bien au fond que l’angoisse, c’est la vie (voir Clair-Obscur, « Conformes et schizophrènes »). En cela, il faut distinguer l’angoisse et ce que nous appelons aujourd’hui le stress.

Le stress, c’est le symptôme de l’inhibition. Il n’y a qu’au village, au coin du feu, qu’on est stressé. Le stress, c’est une sorte d’agitation frénétique, celle du rat dans la cage, ou du hamster dans sa roue, condamnés à l’inaction, à la répétition, alors qu’un hamster, un rat, c’est des explorateurs.

L’angoisse, c’est le symptôme de l’action. Croyez si vous voulez l’auteur de ces lignes, mais pour rien au monde il ne renoncerait à ces moments qu’il lui est donné de vivre, quand le ventre se serre, le corps se tend, la bouche s’assèche. Car l’angoisse annonce la joie, parfois l’accompagne si étroitement que ces deux sœurs jumelles sont difficiles à distinguer. L’une n’allant pas sans l’autre, peu importe au fond laquelle nous accompagne ou si elles nous entourent toutes deux.

Et il y a de quoi être angoissé. Pas parce que, quand on crée, on ne sait pas ce qu’on va trouver – au contraire, on sait qu’on va trouver le pire et le meilleur. On va inventer l’Etat centralisé, la fission nucléaire, la révolution, le socialisme, qui seront un Bien et un Mal pour l’humanité. Il y a des pièges dans la forêt, et on sait qu’on tombera dans l’un ou dans l’autre, au hasard de cette marche insensée mais proprement humaine. Les créateurs se trompent, c’est le principe même de la création qui veut ça. Valéry écrit La Jeune Parque et Monsieur Teste, mais il prononce en 1940 un éloge du Maréchal Pétain à l’Académie française. Aragon écrit Le Monde réel, mais aussi un poème à la gloire du Guépéou. Pas le bon grain sans l’ivraie, le Bien sans le Mal[2] - mais la vie, en tout cas, la vie pleine et intense.

On n’est pas un créateur de droit. Il n’y a pas une élite formée par le destin, dont on ne serait ou ne serait pas dès la naissance. On n’est créateur qu’en acte, en devenir, en puissance. On peut toujours retomber. On retombe toujours. L’important est d’avoir réussi à s’élever, ne serait-ce qu’un temps.

 

Ne nous prenons pas pour de la merde.

N’ayons pas peur de ce que nous sommes. Des hommes, des vivants, des créateurs.

Si nous en sommes capables.

 

 

Florent Trocquenet,

Le 24 mai 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        



[1] C’est le titre d’un film de Night Shyamalan, The Village, remarquable fable politique où on trouvera mis en image tout ce que nous disons ici.

[2] On renvoie ici aux ouvrages de Jean Baudrillard, et notamment au Pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal, Galilée, 2004. 

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23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 09:56

Les pêcheurs ne peuvent plus pêcher, la faute au prix du baril. La gauche en déreliction, la faute à ses dirigeants. Allongement de la dirée de cotisation, baisse du pouvoir d'achat, la faute au gouvernement.

     Un rat est dans une cage à deux compartiments A et B. Des graines et de l’eau sont dans le compartiment B, c’est donc fort logiquement là qu’il se trouve. Un signal sonore intense l’interpelle. Quelques secondes plus tard il reçoit une décharge électrique via les barreaux de la cage et court se réfugier dans le compartiment A qui est isolé. Mais il revient dans le compartiment B pour se nourrir… le signal sonne à nouveau, cet fois le rat comprend et se réfugie tout de suite dans le compartiment A. Il fera ainsi des allers-retours à chaque fois que le signal se fera entendre.

 

Si maintenant, on ferme l’accès au compartiment A. Le rat devient fou et il meurt. Si on ferme l’accès au compartiment A mais qu’on introduit un autre rat dans le compartiment B. Alors, lors du signal, les rats se stressent et au moment de la décharge se battent et témoignent de l’agressivité l’un envers l’autre. Ils survivent.

 

Ces expériences sont relatées par le professeur Henri Laborit [1] , neurophysicien, qui a classé les différents comportements d’un individu en situation de stress en trois catégories : la lutte, la fuite et l’inhibition. Dans la deuxième situation, le rat ne peut ni fuir ni lutter, son état d’inhibition se prolonge et il meurt. Dans le troisième cas, la lutte est possible assurant la survie des deux individus.

 

Il en va  de même, selon moi, pour l'espèce humaine. Pourquoi passer tant de temps à s'accuser, à chercher des responsables là où, souvent, il n'y en pas? En fait, il ne peut pas y en avoir: dans un monde aussi complexe que le nôtre, est-il vraiment possible de voir dans un délit ou dans un accident le fait d'une personne, ou même d'un groupe?  Tout comme pour les rats, il n’y a aucune raison objective de lutter les uns contre les autres, et c’est pourtant ce à quoi nous assistons à la vue de ces incriminations et recherches de coupables à répétition.

 

           Il en va en effet de notre survie en état de stress. Et c'est ce stress, c'est à dire notre mode de vie dans son ensemble qu'il faut combattre, pas notre voisin.


[1] Dans le film Mon oncle d’Amerique d’Alain Resnais, mais aussi dans éloge de la fuite, 1976.


Sylvain Bineau

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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 09:09

 

            Il est temps peut être de prendre la plume et de mettre un terme aux mensonges et à la mauvaise foi. Il est temps peut être aussi de clarifier le débat sur la violence et de soulager les consciences. Je viens à vous pour vous proposer un remède contre le conformisme et la schizophrénie.

 

1°- Mise en situation

 

La famille Bouchard est réunie devant un écran de télévision. Le programme a posé problème. Documentaire sur les baleines bleues pour papa ? Comédie sentimentale pour maman ? Le dernier film d’heroïc fantasy pour les enfants ? On a failli voter. Mais le père, démocratiquement, a pensé qu’il était temps de sensibiliser les enfants au sort des baleines bleues. Les enfants ont beaucoup pleuré. La mère est intervenue. On a fini par regarder Pilou, le dernier chasseur de dragons. Le silence, consensuel et sécurisant, est revenu dans le salon. La première partie s’est déroulée correctement. Pilou est un jeune garçon méritant. Il a un pote dragon avec une grosse tête de chat. Il est très sympa. Il s’appelle Pouli. Le père a soufflé un peu quand l’énième combat en images de synthèse s’est amorcé. Mais après tout, peut être que le massacre inutile des gentils dragons sensibilisera ses enfants au sort des baleines bleues. Finalement, et le père esquisse un sourire satisfait, le monde est bien fait. Quel que soit le programme, le message délivré est le même. Le père pourra d’ailleurs citer les mots pleins de sagesse de Pilou (ou est-ce Pouli le dragon qui parle ?) lorsque ses enfants se chamailleront : « Il ne faut pas faire preuve de violence. La guerre n’engendre que la guerre. » Ses belles paroles prononcées, le film est interrompu par une petite page de publicité. Pilou et son dragon sympa ouvrent la voie à Mercedes, à Quick, à Chanel pendant quelques instants. Et puis brusquement. Le drame. Le père sort de sa torpeur. La mère se crispe. Le teaser de La colline a des yeux d’Alexandre Aja s’impose à l’occasion de sa sortie DVD. Le film est violent. La chaîne sait que la famille Bouchard, amateur des aventures de Pilou le dragonnier, n’achètera pas ce DVD mais on ne sait jamais. Il y a bien quelques réfractaires. Quelques futurs autres consommateurs plus teigneux. La mère masque brusquement les yeux de ses enfants. Le père lève le poing. Comment osent-ils à cette heure de grande audience ?  

L’esprit moral et révolté du père s’est réveillé. L’instinct protecteur de la mère a parlé. Ils ne se sont pas aperçus qu’il a fallu attendre cette bande-annonce pour qu’ils se révèlent enfin à eux-mêmes et sortent des brumes qui les avaient envahis tous les deux en compagnie des dragons. Trois secondes d’électrochoc, de prise de conscience pendant lesquelles les parents Bouchard ont été extrêmement présents et vivants. Les enfants n’en sont pas revenus. Ils n’ont jamais vu leurs parents comme ça. Ils garderont dans un coin de leur tête l’intensité qu’a pu provoquer cette bande annonce.        

 

            2°- Analyse

 

Dans cette situation volontairement caricaturale (quoique…), il y a un nombre incalculable d’éléments à interpréter.

Le premier point est selon moi le cloisonnement que la société nous impose et provoque pour nous diviser. Le fameux « chacun a son programme » ne révèle aucune préoccupation libertaire. Il faut unir la masse en apparence (le fameux nivellement pseudo-démocratique) mais surtout générer et entretenir des murs entre les générations, entre les sexes pour limiter le champ des individus et faire de leur être la représentation d’une éternelle classe à perpétuer. C’est le jeu des stéréotypes, des clichés que les gens dénoncent si facilement mais auxquels ils appartiennent. Le film de guerre viril pour l’homme, le mélodrame pour la femme, les films d’animation pour les enfants. Avec ces catégories que les studios entretiennent farouchement, chaque individu se sent tout en même temps flatté par sa singularité (l’homme conserve sa virilité, la femme sa sensibilité) et rassuré par son appartenance à un groupe soudé et uni. La stratégie la plus habile étant à présent de mêler au sein d’un seul et même film ces aspirations en apparence divergentes. Il y aura la scène pour le père (la grosse bataille pour la survie de la patrie), celle pour la mère (l’étreinte dans la pénombre du corps musclé du héros contre la poitrine de l’amante) et celle des enfants (un peu féerique, avec le compagnon du héros aux répliques marrantes) Dans nos sociétés totalitaires raffinées, il faut veiller à ce que chaque forme de singularité nous rattache davantage à un groupe déjà établi.

Le deuxième point sera bref. Il est selon moi le plus évident. Les parents cèdent aux caprices de leurs enfants non pas par faiblesse mais parce qu’ils n’ont rien à leur opposer. Comment un père, même très habile, parviendrait-il à faire croire à cet engagement mou et flottant qu’est pour lui l’écologie ? La mère sait qu’elle ne peut imposer à personne d’autres qu’à elle-même ces drames creux et larmoyants dont elle se repaît quotidiennement. Quand la passion est inexistante, la flamme reste entre les mains des enfants qui demeurent toujours plus frais et vivants que leurs spectres de parents. Place donc à l’infantilisme lorsque le monde des adultes est vide et désincarné.

Mon troisième et dernier point, celui qui m’est le plus cher, concerne l’épisode de la bande-annonce. La famille Bouchard, je vous le rappelle, avait trouvé un consensus dont on a dévoilé les véritables tenants. Les parents avaient cédé, faute de mieux, aux niaiseries mouvementées de leurs enfants. Et puis, brusquement, la bande d’annonce d’un film d’horreur bondit de l’écran. C’est, je crois, le schéma qui suit cette découverte qui est intéressant. Procédons avec ordre. D’abord, la rupture. Une succession d’images choquantes vient interrompre la léthargie collective. La première réaction est en réalité la plus intense. Les réalisateurs de films d’horreur n’ont jamais cherché autre chose que briser le cocon, mettre les êtres sous-tension. Les Bouchard, sans le savoir, par cette rage qui intuitivement est née en eux, répondent précisément aux aspirations des réalisateurs : provoquer une réaction. Ce n’est pas le documentaire sur les baleines bleues qui sensibilisent. D’ailleurs monsieur Bouchard aurait dormi de la même façon que devant Pilou le dragonnier. La colline a des yeux réveille en quelque sorte leur sensibilité. Il a fallu attendre la distorsion du réel, la brutalité des couleurs et des mouvements d’appareil pour retrouver la vigilance des Bouchard. La violence favorise la prise de conscience. Laquelle me direz-vous ? Quelle est la dimension civique d’un tel film ? Je dirai contre toute attente que la force du film d’horreur est de faire réagir sans délivrer aucun message. J’ai dit qu’il nous mettait sous-tension. Il ne s’agit pas pour ces réalisateurs de nous assommer de nouveau avec des formules toutes faites, des idéaux consensuels. La générosité de ces films consiste à nous réveiller, à briser l’inertie de nos vies gratuitement. Nous sommes à l’antipode des révolutions. Quoi de plus navrant que de renverser un régime totalitaire pour un autre ? La violence du film d’horreur moderne nous laisse tendu mais libre (et non pas vide) Libre de s’emporter, de crier notre désarroi, notre rage comme les Bouchard, mais aussi de comprendre qu’il n’y a rien de plus stimulant que de sentir le vide sous nos pieds et de se dire qu’on en est responsable. Camus disait : « La plus grande liberté de l’écrivain serait de se dire qu’il pourrait très bien ne pas écrire. » Le film d’horreur nous démontre qu’il n’y a pas de plus grande liberté que celle de se détruire soi-même. Démontrer ne veut pas dire inciter. Camus ne demandait pas à l’écrivain de cesser d’écrire. Il en était un lui-même. Ressentir la mort et la destruction, c’est brusquement retrouver l’essence même de la vie. Serait-ce un lieu commun de dire que les films de guerre sont toujours des films humanistes ? Le véritable message du film de guerre n’est pas de dénoncer la barbarie (en ce cas, un seul film aurait suffi) mais plutôt de recréer ce besoin vital de chaos, cet état de lutte salvateur qui rend le retour à la paix (et à la lumière du jour) si euphorisant. Ne négligez jamais le pouvoir cathartique de l’image. Dirait-on aujourd’hui des tragédies de Racine qu’elles sont morbides et malsaines ?

La main qui a caché les yeux de l’enfant est en réalité celle d’un schizophrène. Elle a voulu réprimer l’unique bouffée d’oxygène de la soirée. Elle a refoulé cette intensité qui naissait au contact de ces images. M. Bouchard n’aura jamais été aussi vivant et intéressant pour ces enfants que lorsqu’il hurlait devant la télévision, la mère aussi belle et sensible que lorsqu’elle était terrifiée. M. Bouchard dira plus tard que cette violence répressive qui est montée en lui (cette haine qu’il a crachée à l’écran) fut pour lui une expérience détestable. Il n’aura pas conscience de plonger dans la schizophrénie : c’est-à-dire s’inventer un double maléfique dont on n’est pas responsable. Car chez les Bouchard, ce n’est pas seulement le conformisme qui règne en maître mais la peur. Cette trouille laide à voir qui résonne lorsque notre monde est chamboulé, lorsqu’un éclair de lucidité nous traverse et qu’on prend enfin conscience du caractère dérisoire de nos existences.    

 

3°- Les conséquences…

 

Cette lutte schizophrénique du conformisme ne date pas d’aujourd’hui : elle est vouée à se perpétuer. La peur nous hante inlassablement. Elles génèrent en nous des frustrations. Songeons un instant aux enfants Bouchard. Ils auront gardé en mémoire la réaction si vive de leurs parents, cette tension si excitante qui a fait battre leur cœur plus vite. Ils n’auront de cesse de découvrir le film d’Alexandre Aja. Ils braveront les interdits, se persuaderont qu’ils sont plus courageux et plus ouverts que leurs parents. Ils finiront bien sûr par le voir. Ils seront terrifiés. Terrifiés non pas de la violence des scènes (pourtant bien réelle) mais de découvrir que les personnages défigurés par les radiations ressemblent étrangement aux ogres et autres créatures abjectes qui peuplent les contes de leur enfance. Ceux que les parents Bouchard leur lisaient en souriant avant de s’endormir. La découverte du film d’Aja aura permis de leur révéler la bêtise de leurs parents et leur incohérence. Mais (Car il y a toujours un mais) une douleur étrange et tenace se fera sentir au bas ventre. Ils porteront la main à leur estomac et découvriront qu’ils ont peur. Peur d’avoir vu un film aussi violent. Ils rendront le DVD en cachette au distributeur du coin et se promettront de ne jamais en parler aux parents. Ils seront à leur tour devenus conformes et schizophrènes     

 

Valère Trocquenet

 

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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 11:49

La lecture hautement stimulante de l’article proposé par Dorothée appelle à mon sens un certain nombre de remarques.

 

La première porte sur une question de définitions. Une oligarchie est un régime politique dominé par un petit groupe de personnes, une classe sociale "privilégiée ou restreinte", pour reprendre les mots du Trésor de la langue française. Par définition, cette oligarchie ne se fait pas élire ; elle règne de son propre fait, au nom d'une supériorité qu'on lui reconnaît en droit, mais pas en fait. On n'élit pas une oligarchie. La démocratie participative n'est pas le règne du n'importe qui fait n'importe quoi. Cela, c'est l'anarchie. Pour reprendre l'exemple de Wikipedia, et si tant est que le parallèle puisse être fait entre cette structure et un régime politique (hypothèse hautement problématique, nous allons le voir plus loin), une démocratie participative passe par la possibilité réelle d'une rédaction par les lecteurs des articles, mais non sans des organes de contrôles. La démocratie participative ne consiste pas, par exemple, à chanter la Paimpolaise à tue-tête au milieu d'une réunion politique, au motif qu'on a envie de le faire, ou bien à imposer par la force une décision qu'on aurait souhaitée, et qui n'a pas été adoptée par la majorité. Il y a des règles, des règles, justement, démocratiques. On met des décisions au vote, on respecte des procédures. Et ces règles doivent être acceptées par tous ceux qui vivent dans cette société. Ecrire un article dans Wikipedia suppose de facto qu’on en a accepté le principe, et qu’on accepte de se plier à ses règles. Ces règles, et c’est en quoi elles peuvent être dites « démocratiques », ne privent personne a priori du droit d’écrire un article. Sinon, justement, ce serait un fonctionnement oligarchique. Le professeur pourrait être un rédacteur, mais pas l’ouvrier ou le paysan. Le contrôle des contenus dans Wikipedia peut être assuré par n’importe qui. Si vous avez lu une ânerie dans un article, vous pouvez le signaler au comité de rédaction, qui relaiera ou non votre intervention.

 

C’est sur ce comité de rédaction que porte au fond la réflexion proposée par Dorothée. Et c’est là que, peut-être, il s’avère difficile de mettre en parallèle le fonctionnement d’une encyclopédie avec un régime politique. Deux raisons à cela. La première, c’est qu’une encyclopédie n’est qu’une structure au sein d’un système social. Une structure qu’on est libre d’accepter ou de refuser sans influer d’une manière décisive le cours de son existence. Personne n’empêche un rédacteur frustré par Wikipedia de proposer sa propre encyclopédie en ligne. En revanche, les règles politiques sont celles qui s’appliquent à tous, sans exception. Et à tous de la même façon, si l’on est dans une démocratie. D’où des enjeux fondamentalement différents. La seconde raison qui rend difficile ce parallèle entre le culturel et le politique, c’est qu’une responsabilité dans le premier domaine n’entraîne aucun intérêt particulier. Pas d’intérêt économique, pas d’intérêt juridique ou civil, pas d’intérêt… politique.

 

Dès lors, ce qui marche sur le plan culturel (une structure d’autocontrôle où certains, plus engagés, plus soucieux de ces questions culturelles que d’autres, ont pris la main sur la structure, l’ont créée ou la perpétuent), ne peut marcher de la même façon dans le domaine politique. On peut alors être attiré par des intérêts qui relèvent de ce que Sartre appelle la rareté. La culture est une création. Elle est à tous, et elle est infinie. D’aucuns diront que c’est ce qui en fait le prix. Pas de limite à la culture, n’importe qui peut créer, n’importe qui peut ajouter sa pierre à l’édifice. La transmission culturelle, elle, pose davantage problème dans une société, Pierre Bourdieu l’a montré, et c’est le point par lequel la culture touche à la politique, en l’occurrence à la politique éducative. Mais l’argent, les biens matériels, les ressources énergétiques, les institutions administratives ou politiques d’un pays (tout ce que matérialise l’Etat moderne), tout cela est compté. Tout cela est rare. Tout cela peut venir à manquer. On ne peut laisser se servir ceux qui en veulent le plus.

 

C’est d’ailleurs un présupposé du libéralisme politique qu’on doit vivement remettre en cause. L’idée que ceux qui veulent s’enrichir peuvent le faire, qu’il faut laisser l’argent à ceux qui en veulent. Grave erreur. L’argent, tout le monde en a besoin, même ceux qui n’ont pas fait de l’argent le moteur de leur existence. C’est pourquoi il faut veiller, par une législation protectrice, à ce que dans un pays, tout le monde ait un salaire décent. Le professeur, l’archéologue, le jardinier, l’artisan aiment la culture ou la science, notre passé, les arbres et les fleurs, les biens que créent la main de l’homme plus que l’argent. Ils ne sont, certes, ni spéculateurs, ni commerçants. Mais ils doivent vivre aussi.

 

Pour en revenir, donc, au politique à proprement parler, quel semble être le meilleur régime possible ? Sans doute pas le régime actuel de nos sociétés, puisque chacun s’accorde à dire qu’il est en crise. La démocratie est en crise, la démocratie représentative, parce que le système de représentation s’est figé, et qu’aujourd’hui, pour se présenter à une élection, il faut un parti puissant et riche, donc certains alliés bien commodes dans des milieux où il y a de l’argent. Bien pis : ces partis dits « de gouvernement » se sont enrichis au fil des années de leur participation aux affaires : légalement (par l’influence qu’ils représentent, la répartition des fonds publics à laquelle ils procèdent, et qui en fait des partis à courtiser) ou illégalement (affaires multiples de financement occulte des partis : Affaire Urba, affaire de la MNEF, affaire des HLM de Paris, affaire des marchés publics d’Ile-de-France…). Résultat : on vote pour ceux qui ont le pouvoir de se présenter. Il y a une « classe politique », des gens dont c’est le métier, et qui font tout pour que la situation reste sous leur contrôle. On dispose de soutiens dans les médias. Les petits partis ne se font jamais entendre. On dira : parce qu’ils sont petits. Assurément, ils ne grandiront pas si personne ne parle d’eux, etc. Cercle vicieux de nos démocraties représentatives modernes.

 

Alors, dans ces conditions, on se dit que la piste de la démocratie participative, esquissée par la candidate socialiste aux dernières élections présidentielles – hélas d’une façon bien imprécise – n’est pas une mauvaise piste. Il faut redonner du pouvoir aux citoyens. Pour cela, inventer des structures. En supprimer d’autres, sans doute. Par exemple, cette chambre aberrante qu’est le Sénat, siège des conservatismes politiques et des prébendes injustifiables.

 

Pour cela, nul n’est besoin de changer l’homme. Nous partageons totalement la lecture du soviétisme que propose Dorothée. Mais peut-être que le principe de hiérarchie doit également être mis en doute. Il l’est d’ailleurs de manière effective dans les entreprises modernes. On a abandonné le système de la pyramide rigide. Chaque maillon doit faire ses preuves, prouver qu’il est encore digne d’être manager, qu’il contribue à améliorer les performances de son entreprise. Aux Etats-Unis, les actionnaires remettent en question les rémunérations des patrons quand sous leur contrôle une entreprise perd de l’argent.

 

Alors ce que le marché a mis en place peut être, sans doute, expérimenté en politique. Plutôt qu’une hiérarchie, il faut adopter un système de la responsabilité. Qu’on ne soit pas chef, mais responsable. Que cela ne soit pas un simple effet de langage. Qu’on rende des comptes. Qu’on soit remplacé si l’on ne fait pas l’affaire. Et pour cela, qu’on crée des structures où les citoyens peuvent juger de la politique de leurs gouvernants. Qu’on ne voie pas le président d’un pays qui ne diminue pas sa dette, dont le pouvoir d’achat de ses citoyens régresse, où l’inflation atteint des niveaux sans précédents, où la croissance stagne – qu’on ne voie pas le président de ce pays augmenter ses revenus de 140 %.

 

Par exemple.

 

Ces structures de contrôle n’existent pas. Les élections telles qu’elles sont organisées dans notre pays, d’une façon finalement très américaines, reconduisent les pouvoirs établis, favorisent les collusions entre milieux politiques et milieux financiers.

 

Et alors, les démocraties représentatives que nous sommes ont un petit air d’oligarchie. Raison pour laquelle elles ne vont pas bien.

 

Florent Trocquenet

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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 12:41

Si vous êtes un enthousiaste des encyclopédies en ligne du type de Wikipédia, si vous avez salué leur apparition sur le net comme l’avènement de la démocratie participative, si vous avez voulu y voir la preuve du génie collectif, préparez-vous à une petite déception. Petite seulement, car vous allez le voir, il y a finalement de quoi se réjouir.

 Au premier abord en effet, le fonctionnement des encyclopédies libres a l’air tout ce qu’il y a de plus démocratique et ouvert : n’importe qui peut venir écrire, compléter ou corriger un article ; enfin est né un espace pour l’échange des savoirs, de tous les savoirs, permettant de réunir en un seul endroit, accessible à tous, la somme des connaissances de l’humanité ! Il y a de quoi être ému. Voilà affichée, indéniable, la grandeur de l’être humain. Et le tourneur-fraiseur de se transformer en encyclopédiste le soir quand il rentre du charbon. Tous ces Diderot qu’on ne devinait pas sous leur bleu de travail.

 

Et bien j’ai une mauvaise nouvelle. Et ne venez pas me soupçonner de m’en réjouir par cynisme ou mauvais esprit : je m’en réjouis certes, mais par humanisme. Oui, vous avez bien lu, et vous allez comprendre. Les faits d’abord : des chercheurs de Palo Alto ont estimé que seul un pour cent des utilisateurs de Wikipédia produisent près de la moitié des contenus du site. Par ailleurs, des logiciels spéciaux et des algorithmes confidentiels permettent de « nettoyer » le site qui serait sans cela vandalisé et inondé d’obscénités. Et oui, apprenez que l’internaute moyen n’est pas amateur de Stendhal ou de physique quantique, pas même de cuisine ou de jardinage : il aime surtout échanger des photos pornos et des plaisanteries grasses. L’apparition d’un nouvel outil n’a pas changé les tendances profondes de l’humanité. Et si l’encyclopédie est utilisable, c’est parce qu’elle fonctionne sur le mode, non pas de la démocratie participative, dont on a voulu croire (moi la première) qu’elle était un modèle, mais bien de l’oligarchie, en amont comme en aval.

 

Et c’est tant mieux. Permettez-moi de m’en réjouir.

 

J’en suis ravie, parce que me voilà face à une preuve scientifique que : 1) l’oligarchie ou au moins la démocratie représentative est inévitable car il n’est pas possible de demander à n’importe qui d’assumer n’importe quelle tâche, ou en tout cas pas en permanence, et 2) l’humanité N’EST PAS GOUVERNÉE PAR LA RAISON, elle aime même à subvertir tous les moyens qu’on lui donne pour encourager sa rationalité. Il n’y a pas de sagesse populaire, et ce n’est pas la technologie qui la fera advenir, pas plus que le goulag d’ailleurs : il y a une folie et une déraison populaire, qu’on peut et doit canaliser, mais SEULEMENT canaliser, et SEULEMENT LÀ où elle peut gêner l’expression de l’autre pôle de l’humanité, son côté rationnel si on veut et pour faire vite.

 Avouez-le, vous aussi vous avez utilisé internet pour aller voir les photos de votre star préférée nue, les derniers potins sur le couple présidentiel, les résultats sportifs ou la dernière chaîne hi-fi à la mode. Il y a des jours où vous auriez bien fait des blagues salaces sur le blog d’Esprit, parce que ces intellos, il y a des jours où ils nous emmerdent et où on les ramènerait bien à la vérité crue de notre animalité. On ne vous le reproche pas. Et cela ne vous empêche pas d’adorer AUSSI vous plonger dans Proust ou dans le dernier article paru sur la fusion nucléaire.

D’où l’idée qu’il faut un pouvoir régulateur, pour et contre nos penchants irrationnels et anarchistes. Comment faire pour conserver à la fois rationalité, savoir, sérieux et envies iconoclastes, potaches, subversives ? L’homo sapiens ET l’homo ludens, voire demens ? Et bien, demandez à Wikipédia. Il faut une élite (ah le vilain mot ! habituez-vous, j’adore les vilains mots), chargée pour un temps d’exercer le contrôle dans les domaines où la rationalité doit primer (c’est le cas par exemple, de la politique), jusqu’à ce qu’elle laisse la place au suivant, car il va de soi qu’elle est tout aussi déraisonnable que les autres et a besoin de souffler de temps à autres et de retrouver le plancher des vaches et le ras des pâquerettes. Stendhal aimait l’opéra bouffe, Hugo les parties de jambes en l’air et Sartre la dive bouteille. Dieu soit loué !

Ne rêvons pas toutefois : il est bien rare que le rédacteur de la rubrique « physique quantique » ou encore du paragraphe sur « la notion de liberté chez Kant » ait arrêté ses études à 15 ans et sache à peine lire. Tous les alcooliques ne sont pas Sartre, tous les érotomanes ne sont pas Hugo… Sortons de cet angélisme qui voudrait que nous soyons tous intellectuellement égaux et qui devient, confronté à la réalité, tout bonnement meurtrier. Car vouloir à tout prix faire de l’homme un être rationnel, sensé, soucieux du bien commun, vouloir faire du peuple entier une élite, capable de s’autogouverner, c’est nier la réalité, certes moins grandiose, mais somme toute plus rigolote, de l’humanité en tant qu’espèce. Le rêve d’une « démocratie directe », d’une « gestion autonome et démocratique des collectivités par elles-mêmes », où chacun participerait à un degré égal au pouvoir, n’est pas un rêve libertaire, mais totalitaire. Pourquoi ? Parce qu’il implique une transformation de l’être humain : or, de ce que l’humanité en tant qu’espèce est perfectible, il ne découle pas que l’individu humain puisse se perfectionner à marche forcée, pour devenir l’homme nouveau communiste ou le surhomme nazi. Voilà ce à quoi aboutit, au final, l’envie de faire de tous des êtres d’exception. C’est le grand tort de l’idéologie communiste, généreuse et grandiose à première vue, mais finalement terrifiante parce que fondée sur une image flatteuse, mais fausse, de l’humanité : de là à caresser l’idée de vouloir faire coller une représentation fantasmatique à la réalité, il n’y a qu’un pas, et de ce pas à la création du système concentrationnaire ou du principe de la « rééducation » de tous ceux qui ne rentrent pas dans le schéma, il n’y pratiquement plus rien.

Vous pensez que je m’éloigne du sujet. Je ne crois pas. L’exemple de Wikipédia est, me semble-t-il, la preuve qu’une réalisation collective ouverte à tous, qu’elle soit de nature scientifique, culturelle, politique, est possible et enthousiasmante, mais qu’elle nécessite une organisation hiérarchique, qui n’a pas besoin d’être coercitive et qui, pour rester légitime, ne doit être fondée que sur des critères de compétence et d’efficacité et doit être conçue comme provisoire. Il convient surtout que le haut de la hiérarchie n’oublie jamais tout ce qu’il partage avec les échelons inférieurs, qui sont bienvenus de le lui rappeler : merci d’envoyer des blagues salaces aux rédacteurs d’Esprit, soyez sûrs qu’elles les font rire en cachette, quand bien même ils ne les laisseront pas en ligne.


 

Dorothée Cailleux
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5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 12:10

Faire des rencontres, discuter, vouloir, partager, créer et toujours FAIRE, FAIRE, FAIRE…

 

      Dans le premier film, Into the Wild de Sean Penn, le personnage veut partir, c’est indispensable, c’est sa condition de vie et de mort. C’est son DESIR. Tout est pourri dans le monde dans lequel il évolue : il part. Son désir donc, le sien, est de vivre seul dans la nature encore sauvage (wild), non corrompue par la civilisation.

 

      Le montage non linéaire ici habilement employé, sert à emboîter des plans, des séquences datant d’hier et d’aujourd’hui : le film commence juste au moment de sa séparation avec sa dernière rencontre humaine sans jamais la raconter. Nous savons ensuite de quoi elle est faite : d’amour de son prochain. Ce dernier lui donne ses bottes. Ce montage non linéaire permet à la fois de mieux cerner le personnage, ses motivations, le pourquoi du comment il en est venu à réaliser son désir, et en même temps de ne pas le juger pour ses décisions. Cela permet ainsi surtout de dissocier le discours du film de celui de son personnage.

 

      Car un des problèmes majeur de Sean Penn à mon sens est de régler un problème grave de son épopée : cet homme, que nous aimons, que tous les personnages qu’il croise aiment, n’aime que lui-même et pas les autres. Il les fuit. D’ailleurs c’est clairement exprimé à travers le personnage de l’agriculteur, le magnifique Vince Vaughn, qui lors d’une soirée tente de le faire revenir sur TERRE ! C’est aussi exprimé par la contradiction de deux cartons. Le premier au tout début du film dit qu’il aime vive parmi les hommes, mais qu’il préfère vivre au milieu de la nature (into the wild). C’est de l’un des deux auteurs qu’il chérit. La conclusion arrive quelques mois plus tard, et surtout deux heures trente après, alors qu’il se meurt, qu’il le sait (car il a mal LU un livre sur les plantes), et qu’il se dit « c’est trop con » : il relit Tolstoï, son deuxième auteur chéri, ce qui amène un deuxième carton -en fait un insert sur le livre : tout cela n’en vaut pas la peine si ce n’est pas partagé. Partager cette intensité, ce voyage effectué, cette vie pure, avec des hippies démodés, un grand père désireux, une jeune fille paumée, un agriculteur hors la loi… ce film ne montre d’ailleurs que des gens bien, qui veulent l’aider, et sentent qu’ils sont aidés par lui. Le fait qu’il se fasse casser la gueule une fois rejoint le grand discours d’Easy Rider de Dennis Hopper, dans lequel J. Nicholson se fait tuer parce que comme ce jeune, il cherche la Liberté. La Liberté qui effraye. Ici non. Le discours est clair. Les autres aussi veulent partager cette liberté, et ils sont libres, du moins autant que lui face aux événements. 

 

      Alors si on peut effectivement dire qu’il n’aime pas les hommes car il les fuit, qu’il n’est pas suffisamment touché par leur amour, et que c’est « inhumain », le film dissocie bien le personnage de son propre discours, et il le met face à Tolstoï. En gros, ce qu’il faut comprendre de Tolstoï, c’est : tu me lis en ce moment même, nous discutons, là au milieu de nulle part, regarde ce qui en vaut vraiment la peine : notre partage… tu as mal lu… tu meurs. Le film s’efforce vraiment de montrer cela : « MONTRER ». Regarde bien : IL FALLAIT PARTIR, IL FALLAIT CONTINUER A PASSER SON CHEMIN… mais il FALLAIT RESTER DANS LE MONDE DES HOMMES.

 

      Be kind rewind est assez différent mais tout aussi passionnant dans sa façon d’être mis en scène et dans son discours. Ici, au contraire, la motivation des personnages est de vouloir rester dans leur vieux quotidien, dans leur vieil immeuble pourri. Mais ce qui est extraordinaire, c’est que pour cela, ils vont devoir créer, et changer la mentalité du quartier. La vie est difficile, mais regarde ce qui se passe si on se met à faire.

 

      Enfin plutôt pour commencer, par RE- faire (Re-embobinez ce qui existe déjà) pour au final créer. Ils vont tous ensemble faire un documentaire de création sur un personnage idéal, qui aide à vivre mieux, qui n’a jamais existé. Certainement beaucoup trouvent que cela n’est que bon sentiment et « kékétude », mais si l’on pose des yeux d’amour sur cette œuvre alors, le monde ne nous parait pas aussi vilain en sortant. Il y a des solutions. Et ce sont ces solutions (tellement rares dans les œuvres en général) qui ici m’ont semblé formidables. Car ce qui est peint sur cette toile est la véracité de la Beauté provenant de la Volonté de faire ensemble. Jack Black le dit à son meilleur ami : regarde un peu le monde dans lequel on vit, sois un peu lucide… mais là avec ce que NOUS faisons, grâce à NOTRE désir de faire des films, regarde, tout le monde l’a fait ENSEMBLE, et notre quartier pourri est meilleur.

 

      Ce film a pour moi en plus l’avantage d’être drôle, donc de donner un sentiment de refus d’un monde sale. Très Grand.

 

      Merci Sean PENN, Merci Michel GONDRY.

 

LEROUEIL Pascal

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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 17:19

 

         Il y a le lustre, qui faisait se pâmer Baudelaire, au-dessus de nos têtes. Nous sommes donc bien à la Comédie française. A voir ce qui se passe sur scène, on en douterait. Le Misanthrope vu par Lukas Hemleb ressemble à s’y tromper à une troupe scolaire mal dirigée, où se perdent quelques talents.

 

         Avouons-le : nous ne parlerons pas des deux derniers actes, nous ne les avons pas vus. Nous sommes partis avant la fin. Non qu’on atteigne l’insupportable, il ne faut rien exagérer. On est dans le tellement médiocre qu’à quoi bon ingurgiter encore une heure et demie d’agitation frénétique, de répliques surjouées, d’effets grossiers, d’entrechats, de portés malhabiles (n’en accablons pas les acteurs, ils ne sont pas acrobates) ? De toute façon, dès les premières scènes, il était évident que Molière serait de sortie. Mais pas aux Français.

 

         Il faut donc la jouer exaltée, bondissante : le baroque de la pièce subit une caricature invraisemblable. On portait perruque alors, et même on vilipende les petits marquis poudrés et enrubannés, mais était-ce nécessaire de faire de cette pièce où chaque personnage, même le plus secondaire, fait entendre une note subtile, un jeu de marionnettes détraquées ? Les acteurs en jouent mal. Thierry Hancisse, qui n’a pas le rôle facile dans cette mise en scène outrancière, peine à humaniser son personnage. Il veut peut-être donner à Alceste un air romantique dans le tourbillon ridicule de l’époque baroque, en faire un être « anachronique » en somme, mais on ne comprend pas pourquoi il passe du rire aux larmes, pourquoi finalement lui aussi embrasse un marquis sur la bouche… Lui non plus d’ailleurs, semble-t-il. Pas un instant il ne trouve sa note.

 

         Le Misanthrope peint l’absence de morale d’individus qui ne voient pas qu’ils participent d’un rituel qui les isole socialement, dans une cour où la noblesse à grands frais consume son rôle social. La morale, c’est cela avant tout, ce n’est peut-être même que cela : un certain universalisme. Les moralistes du Grand Siècle parlent au présent de vérité générale, définissent un idéal d’honnête homme indépendamment de toute question de noblesse. Ils dénoncent les artifices, parce que les artifices sont les murs dans lesquels s’enferment des individus qui croient être d’une essence particulière. Alceste est cet humaniste qui a poussé tellement loin l’humanisme qu’il en est venu à détester tout le monde, et lui le premier. Car la morale, et c’est la profonde leçon de Molière, n’est qu’un moyen d’aimer les hommes ; si on l’aime pour elle-même, on en fait une religion déshumanisée, une contradiction. La mise en scène de M. Hemleb tourne en ridicule une époque dans son ensemble. C’est une parodie de baroque qui se déploie péniblement devant nous. Comme elle ne ressemble à rien, ni au baroque, ni même à ce que pourrait être le baroque pour notre époque hantée elle aussi par l’idée du faux-semblant, elle est aussi artificielle que les cibles de Molière. Aucune empathie : Le Misanthrope de M. Hemleb devient une pièce… misanthrope.

 

         Nous passerons vite sur ce qui est pourtant un parti pris pesant de la mise en scène de M. Hemleb : la féminisation caricaturale des personnages. Pourquoi pas, en effet, faire d’Oronte un être séducteur, qui est en littérature ce que Célimène est dans son salon ? Rendons hommage à Guillaume Gallienne qui nous donne l’unique vrai moment de théâtre de la soirée : la scène du sonnet nous a, un instant, transporté. L’homme qu’il incarne est juste assez ridicule pour être un personnage de comédie, mais il est complexe et touchant comme un personnage de roman. Son apparition sur la scène fait rire et trouble, il est laid et beau à la fois. Mais les marquis aussi sont des hommes-femmes. Ils se déhanchent, ils s’enlacent, ils s’embrassent. Là, on commence à craindre que M. Hemleb n’ait conçu de la société d’ancien régime une idée un peu simple – ce n’est pas parce qu’on portait perruque qu’on était obligé d’être une cocotte. Cette vision  criarde fait de l’homosexuel un type de comédie, avec une insistance qui confine à l’obsession… Etrange idée, pour ne pas dire pis. En tout cas, avant que le rideau ne tombe à la fin du troisième acte, nous n’en pouvons plus. Nous n’avons pas écouté l’échange entre Arsinoé et Célimène, parce que c’était plat, et que depuis la scène du sonnet, nous regardions l’ombre du lustre, en attendant l’entracte…

 

         Une jeune lycéenne riait, elle, à gorge déployée, à l’unisson des personnages éructant et sautillant sur la scène.

 

Nous étions donc bien à cette représentation de fin d’année à laquelle nous pensions vaguement depuis quelque temps, et cette jeune fille sans doute applaudissait ses camarades.

 

Florent Trocquenet

 

        

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